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Géopolitique et prospective une nouvelle géopolitique du Maghreb

20 juin 2016

Géopolitique et prospective  une nouvelle géopolitique du Maghreb

Le sentiment diffus et partagé par les pays du sud qu’une impressionnante force militaire issue de la guerre froide reste rassemblée au Nord du bassin alors même que la menace soviétique qui la justifiait n’existe plus imprègne toujours les esprits. « L’idée est très répandue en Afrique du Nord qu’une autre forme, économique, de rideau de fer s’est installée entre les deux rives pour protéger la prospérité du Nord des besoins et des appétits du Sud ». 

GÉOPOLITICIEN ET SPÉCIALISTE DES MÉTHODOLOGIES DE LA PROSPECTIVE, DIRECTEUR DE GLOBAL PROSPECT

realpoitik.tv

Remise en cause du modèle économique dominant, crispations identitaires et nationalistes, aspiration des peuples à la liberté et à la gouvernance démocratique, restructuration en cours du monde arabe, ruptures technologiques, surprises stratégiques, croissance des dépenses militaires, en particulier au sein d’États contestant la suprématie occidentale, rivalités et tensions croissantes entre États, course à la sécurisation des ressources énergétiques et minérales, démographie galopante[1], primauté de la mer sur la terre[2], exigences environnementales, retour en force du religieux, fragmentation des continents, exacerbation des menaces transnationales, etc. sont autant de marqueurs de la fin d’une époque et de l’ouverture d’une autre, sans pour autant être en mesure d’en dessiner les contours.

La crise syrienne est révélatrice de l’exacerbation des rivalités entre les forces de l’unipolarité visant à maintenir les États-Unis en tant que moteur de la transformation du monde à leur image et les forces de la multipolarité œuvrant à l’émergence d’un monde multipolaire (Chine, Russie, Inde, Iran, etc.). Les rivalités s’exacerbent au fur et à mesure que la concurrence s’aiguise et que les rapports de puissance s’inversent : la tendance est à l’érosion du leadership américain et « la bagarre multipolaire » est engagée selon les propres termes d’Hubert Védrine. Ces pôles de puissance portent une vision du système international qu’ils entendent modifier en fonction de leurs intérêts stratégiques et de leurs propres agendas et ils bâtissent des projections géopolitiques d’envergure et des représentations collectives de l’avenir.

Ce mouvement est accompagné par un déplacement du centre de gravité du monde vers l’Asie relativisant la place du lien transatlantique et de l’océan Atlantique. Les vieilles civilisations se réveillent tandis que l’Occident décline et les échanges se concentrent progressivement dans le Pacifique, nouveau cœur du monde.

Dans ce contexte, l’entreprise ne peut plus ignorer la géopolitique, champ disciplinaire peu connu et souvent réservé aux acteurs influents de la scène internationale (États, organisations internationales etc.) en quête de stratégies de puissance relevant du temps long.

En effet, une tradition, voire une certaine myopie, tendent à exclure l’entreprise du champ de la géopolitique. Longtemps, cette dernière a cherché à évoluer à l’abri des préoccupations et des incidences géopolitiques, «comme si les marchés étaient des espaces commerciaux protégés, des bulles de paix et de prospérité, préservés des évolutions et des chocs géopolitiques».

Prise dans la tourmente de la mondialisation, cette vision idéale, quasi utopique, a volé en éclats.Aujourd’hui, à la lumière de la crise financière et du reclassement en cours des puissances, tout marché est menacé, les frontières ne constituant plus ces barrières réputées infranchissables. En effet, toute reconfiguration des rapports de puissance et des sphères d’influence ne s’est jamais fait historiquement dans la paix et la sérénité. Les entreprises tunisiennes ne peuvent plus prétendre échapper à cette réalité, à moins de faire preuve d’un aveuglement coupable. Des secousses, même lointaines, ne peuvent plus être ignorées et doivent être intégrées dans la stratégie de toute entreprise soucieuse d’assurer sa pérennité et de consolider ses parts de marché.

Comment sortir de la crise, comment consolider mes positions dans un marché de plus en plus menacé et volatile, comment amplifier mes marges de manœuvre, comment investir des territoires d’avenir et des marchés porteurs sont autant de questions qui doivent guider tout chef d’entreprise.

Danscecontexte,unevisiongéopolitique,doubléed’uneapprocheprospective,s’avèreraunatoutprécieuxdanslepilotagedesentreprises,notammentinternationaliséesetdélocalisées.

Par le passé, le marché national était un espace acquis, une base arrière sanctuarisée et difficilement pénétrable. Aujourd’hui, globalisé, le marché de l’entreprise est paradoxalement un territoire «déterritorialisé», fuyant, incertain, évolutif et poreux. Dans cette optique, les marchés sont autant d’espaces à conquérir, à investir et à tenir face aux assauts d’une concurrence de plus en plus acerbe. Le caractère national est dilué et relativisé.

A plus d’un titre, la géopolitique compte et comptera de plus en plus. Les conflits font naître ou disparaître des marchés de plus en plus conditionnés par l’évolution des rapports de force entre États. Des ensembles régionaux se constituent, ou se fragmentent, des acteurs disparaissent ou inversement émergent, constituant ainsi de puissantes dynamiques de restructuration des champs économiques.

A titre illustratif, demain, au Proche-Orient, une nouvelle cartographie des relations et influences commerciales, et donc des parts de marché, se dessinera au regard des répercussions encore incertaines des révolutions arabes, de la guerre en Syrie, de l’évolution de la crise iranienne et du conflit israélo-palestinien. Des logiques sont à l’œuvre et il convient d’en saisir toute la substance et la portée.

Le bassin méditerranéen, espace de concentration de nos échanges économiques, est le reflet des bouleversements politiques et stratégiques caractéristiques de la nouvelle configuration des rapports de puissance mondiaux. L’UE, principal partenaire économique de la Tunisie, semble s’enfoncer un peu plus chaque jour dans la crise risquant à terme la marginalisation. Quel sera l’avenir de la Tunisie si l’Europe devient une périphérie du monde? Vers quelle Europe allons-nous : élargie ou contractée, dynamique ou minée par les politiques d’austérité et les déficits criants?

A court ou moyen terme, l’Union Européenne poursuivra vraisemblablement le processus d’élargissement et prendra les mesures d’adaptation induites par les nouveaux équilibres et les charges consécutives. Deux phases de développement sont concevables pour la restructuration de l’Union, élargie à plus de 30 États. D’une part, le fait même de l’élargissement à cette échelle peut déterminer des recentrages sous régionaux autour d’États pivots. D’autre part, en raison de l’évolution de l’ordre mondial dans un sens polycentrique où les principaux pôles de puissance (États-Unis, Chine, Russie, Inde, Brésil, etc.) auront l’avantage de l’unité de décision, il est vraisemblable que l’UE s’efforce de combler cette lacune par des mécanismes institutionnels centraux qui réduisent la lenteur et la dispersion de la décision politique en évoluant vers une entité de nature supranationale.

D’autre part, dans le cadre d’une deuxième hypothèse, la crise profonde que traverse l’Europe pourrait l’amener à se restructurer autour d’un noyau dur et d’entités différenciées évoluant à des rythmes inégaux. Trop élargie, frappée par une crise inédite, l’Europe se contracterait sur elle-même. Émergerait ainsi une Europe à plusieurs foyers, marquée par de fortes différenciations où s’affirmeraient des logiques différentes mais néanmoins complémentaires. Les prémisses de cette hypothèse apparaissent peu à peu à la faveur de la crise économique menaçant la zone Euro.

Cette Europe différente définirait des rapports nouveaux à l’égard de son voisinage. Anticipant sur cette évolution, la Tunisie pourrait envisager, conjointement avec la Libye, l’étude d’une relation spécifique d’intérêt réciproque avec cette nouvelle Europe.

Quel ordre maghrébin émergera ? Cette problématique commandera le présent et l’avenir du tissu économique tunisien. Qui s’en préoccupe sérieusement ?

Sans vision structurée, ces différentes dynamiques risqueront d’être subies par les acteurs économiques tunisiens. Rappelons l’interjection du Sphinx à Œdipe : « Comprends ou tu es dévoré ».

Ainsi, la stratégie d’entreprise est peu-à-peu rattrapée par la géopolitique : ni les États ni les entreprises ne peuvent prétendre jouer seuls. L’entreprise fait face à des environnements toujours plus complexes et incertains. Comme le souligne J-M Leersnyder, «ne perdons pas de vue un principe essentiel: en matière politique, contrairement à ce qui se passe en matière économique, le risque n’est assorti d’aucune prime de rendement. Il est de pure perte pour l’entreprise».

Par voie de conséquence, toute entreprise tunisienne exerçant une activité à l’étranger doit être en mesure d’anticiper les évolutions socio-politiques et géopolitiques de l’environnement dans lequel s’insère son activité. Cette démarche relève d’une approche anticipative des risques réduisant les coûts inhérents à toute gestion dans l’urgence. L’étude géopolitique d’une zone révèlera à une entreprise la personnalité stratégique de cet espace, ses enjeux, les dynamiques qui le structurent et ainsi les risques mais aussi les opportunités qu’il projette. L’analyse géopolitique, grille de lecture devenue incontournable afin de déchiffrer les enjeux régionaux et internationaux, constitue un outil managérial d’aide à la décision stratégique en environnement fortement incertain. Il s’agit de comprendre, de distinguer le structurel du conjoncturel afin de mieux agir et d’optimiser sesprocess.

Anticiper pour se prémunir contre lesimpacts négatifs

Convenons que sans vision d’avenir, aucune décision n’est envisageable. En effet, en l’absence d’éléments suffisants d’aide à la prise de décision, laquelle, en termes de stratégie d’entreprise signifie toujours une prise de risque, le danger est qu’il y ait mauvaise décision, voire encore plus fréquemment absence de décision tout simplement! En effet, décider, c’est prendre le risque de se tromper. Nombreux sont ceux qui préfèrent attendre que les événements décident pour eux, plutôt que de choisir de peser significativement sur ce qui leur arrive et va leur arriver au risque d’engager leur responsabilité.

Dans ce cadre, pour un chef d’entreprise confronté quotidiennement à des gestions de crises amenées à se multiplier, il convient d’être en mesure d’identifier les crises (et les risques), de les apprécier et d’en mesurer l’intensité (les tenants et les aboutissants). Dans ce contexte, les outils d’anticipation s’avèrent précieux. En effet, débouchant sur un modèle causal de la crise spécifique à chaque entreprise, ils permettent de s’affranchir du flou inhérent aux effets induits (la crise est là mais l’on ne comprend pas ce qu’il y a derrière) : diagnostic de la crise, modèle explicatif et scénarios de sortie de crise permettent de limiter les pertes qui peuvent s’avérer catastrophiques si la crise est mal gérée car mal comprise.

Anticiper, c’est donc se prémunir contre les impacts négatifs, c’est privilégier la réflexion en préparant avec le plus possible de précision une décision : c’est en cela que souvent la prospective est qualifiée de «réductrice de risques».

C’est pourquoi nous plaidons vivement pour la mise en place, au sein des entreprises tunisiennes, de cellules de veille et d’alerte (détection des germes), pouvant être également dénommées cellules de crise, afin de sensibiliser les dirigeants et les cadres à toutes situations constituant, compte tenu de leur montée en puissance, des menaces sérieuses à la performance de l’entreprise.

Convenons ensemble que l’équipe de crise doit être constituée bien avant que ne se déclenche tout incident et non l’inverse. Assumons nos responsabilités dans un monde de plus en plus instable: une crise anticipée peut s’avérer vectrice d’opportunités nouvelles et créer une dynamique porteuse et vertueuse.

En définitive, l’anticipation, c’est, certes des méthodes rigoureuses, mais c’est avant tout un état d’esprit, une méthode de travail, de nouvelles approches managériales incitant les entreprises tunisiennes à s’affranchir du poids du présent. Il ne s’agit pas de bouleverser les modes traditionnels de gestion mais d’optimiser et d’aménager afin d’accroître la rentabilité et la performance de ces entreprises. Les PME n’échappent pas à cette nouvelle réalité et nécessité : elles doivent être en mesure de se positionner sur des pôles de profit et non sur des pôles de coût : voilà l’optimisation !

Sans anticipation, toute entreprise, quelle que soit sa taille, hypothèque son avenir, sa compétitivité, ses performances, voire sa survie par une dilution de l’action dans la gestion quotidienne. Cessons de fuir nos responsabilités de dirigeants et de chefs en arguant que nous ne pouvions pas faire autrement : l’avenir se construit, il ne doit pas être subi dans la torpeur : ouvrons les yeux sur cette nouvelle réalité et cessons de nous dérober !

Comme le soulignait Talleyrand : « Quand il est urgent, il est déjà trop tard ».

Aggravation des déséquilibres au Maghreb, percée de l’islamisme radical et du jihadisme, éclatement d’un foyer d’instabilité au Sahel menaçant la stabilité et la sécurité des pays du Maghreb sur le long terme, course à l’armement initiée par l’Algérie depuis 2006, gel du Grand Maghreb aggravant sa dépendance économique et stratégique, entrée de la zone euro en récession et restructuration en cours de la scène moyen-orientale sur fond de tensions croissantes, constituent autant de défis cruciaux pour la Tunisie en transition démocratique.

Un Maghreb fragmenté

L’identité maghrébine a été façonnée par une histoire aux apports multiples. L’enlisement du projet de Grand Maghreb, paralysé par des ambitions géopolitiques inconciliables et des conflits non surmontés, ouvre la voie à d’autres acteurs décidés à peser sur les équilibres stratégiques du théâtre maghrébin : forte présence des États-Unis avec des projets empiétant sur le champ d’influence traditionnel des pays européens de l’arc latin ; percée géopolitique de la Chine avec pour objectif de se positionner en acteur significatif en Méditerranée ; et retour de la Russie. A terme, une redéfinition de la carte des influences et des ambitions au Maghreb est à prévoir.

Le Maghreb se posant en non acteur dans sa propre région laisse flotter la conviction que les pays concernés se perçoivent comme la périphérie d’un centre qui se situe hors d’eux-mêmes et dont ils attendent la stratégie organisatrice, qu’il s’agisse de l’Europe, des États-Unis, de l’Afrique, du monde arabe ou de toute autre entité. La menace, dans ce contexte, est la dilapidation du Maghreb dans son essence géopolitique, c’est-à-dire la régression de l’entité politique et historique en simple contiguïté géographique dont la régulation géopolitique est subordonnée à l’initiative des puissances extérieures. La centralité maghrébine est aujourd’hui menacée.

Le trait dominant du Maghreb est que, sans être en guerre, il n’est pas en paix. Sur un fond de rivalité stratégique entre l’Algérie et le Maroc, des conflits interétatiques et intra étatiques ainsi que l’impact de l’extrémisme islamique entraînent une militarisation persistanteet un état d’alerte antiterroriste permanent. La persistance du conflit saharien, les séquelles de la guerre civile algérienne et les revendications ethniques, créent un climat d’instabilité, sans déterminer à ce jour ni un règlement négocié entre les parties ni un compromis ménagé dans un cadre maghrébin ou arabe. Travaillé par ces forces centrifuges, cet espace ne parvient pas à trouver son point d’équilibre.

En effet, les visions des pays maghrébins sont dispersées et marquées par des tensions intérieures, des problèmes de stabilité, de modernité et de voisinage : ils ne se perçoivent pas à travers un ensemble régional stabilisé et demeurent otages de rivalités et de conflits gelés, larvés ou potentiels non encore surmontés. Une véritable myopie relativement aux menaces stratégiques globales caractérise les politiques de ces États. Prisonniers des schémas du passé, ils ne parviennent pas à s’élever à une vision commune et globale des enjeux sécuritaires. Chaque pays, en fonction de ses intérêts stratégiques, joue son propre jeu : les trajectoires stratégiques ne se complètent pas, elles se croisent, voire se neutralisent.

Ainsi, la Tunisie est confronté à court terme à un ordre régional déphasé, fragmenté, marqué par des inégalités relativement aux étapes du processus démocratique et susceptible, selon l’évolution de la situation, d’aboutir à une reconfiguration de la carte régionale :

·         La Tunisie, en transition démocratique, oscille entre un progrès démocratique et laïc et une régression obscurantiste et dogmatique. Les lendemains sont incertains tant la lutte est encore vive entre ces deux horizons ;

·         La Libye, travaillée par des forces centrifuges, est engagée dans un processus de refondation de l’État avec toutes les incertitudes relativement à son avenir en tant qu’entité souveraine. A ce stade,prévaut une situation à l’irakienne opposant divers acteurs : une élite porteuse d’une vision et d’un projet d’État centralisé, islamique et tourné vers la modernité et des séparatistes, des islamistes et des groupes prédateurs et criminels jouant leur partition selon une base provinciale et tribale. La problématique de la partition du pays est d’autant plus posée que la polarisation Sahel-Libye donne de la résonnance aux forces centrifuges travaillant l’État libyen. 

La Libye, célébrant le deuxième anniversaire de sa révolution, s’érige en foyer de déstabilisation doublé d’un sanctuaire pour des jihadistes susceptibles de menacer la sécurité des pays du Maghreb et du Sahel. Elle offre un refuge aux groupes terroristes ou mafieux qui bénéficient d’appuis au sein du nouveau pouvoir central, lui-même en peine d’affirmer son autorité sur les vastes étendues du sud livrées au chaos. En effet, outre un possible repli de jihadistes du nord du Mali vers le sud libyen, l’attaque d’In Amenas du 16 janvier 2013 a d’ores et déjà révélé l’existence de connexions avec des groupes libyens essentiellement composés de vétérans du GICL fortement enracinés en Cyrénaïque. Par ailleurs, de nombreuses sources révèlent la multiplication de camps d’entrainement dans le sud du pays. Cette situation menace directement la sécurité des pays du Maghreb, notamment la Tunisie voisine. L’avenir de la Libye, proche des foyers de tension et de vulnérabilité que sont le Darfour, l’espace Toubou et le fondamentalisme islamiste de Boko Haram, sera ainsi au cœur de la future équation sahélo-maghrébine.

Ces évolutions risquent d’accroitre fortement les vulnérabilités sécuritaires de la Tunisie et de menacer (hypothéquer) la transition démocratique :

·         L’Algérie préserve apparemment le statu quo prétendu démocratique. Tout en introduisant tardivement des réformes politiques et sociales, le régime s’est empressé d’élever son niveau de défense intérieur afin de se prémunir contre un effet de contagion pouvant déstabiliser le système. Confronté à des troubles sociaux dans le sud du pays, le régime, réfractaire au changement, multiplie les discours nationalistes et souverainistes pour mieux justifier son inertie et la persistance de sa rigidité. Le glacis algérien intrigue et pèse sur la dynamique d’intégration régionale.

La presse algérienne soutient avec insistance la thèse du ciblage du régime algérien en se prévalant de l’expansion irrésistible des révolutions du printemps arabe et des pressions qui l’assaillent de toute part (à l’Est, les révolutions tunisienne et libyenne, à l’ouest la pression marocaine du fait du conflit saharien et au sud le conflit malien induisant une militarisation croissante impliquant les puissances occidentales). De ce fait, l’Algérie se perçoit en citadelle assiégée ;

·         Le Maroc fait figure d’exception à travers l’accélération des réformes politiques et économiques initiées dès 2000, la transition démocratique étant néanmoins contrariée par la persistance des aspirations sociales et de la corruption qui soulèvent des vagues de mécontentement menaçant la stabilité du pays ;

·         En Mauritanie, l’élan démocratique amorcé le 3 août 2005[3] s’est brisé sur le coup d’État militaire mené par le général Mohamed Ould Abdel Aziz le 6 août 2008. Nous assistons ainsi à un retour en arrière assimilant le régime mauritanien aux régimes pseudo-civils qui prévalaient en Tunisie et en Egypte sur fond de modèle sociétal tribal et d’antagonisme opposant Maures et populations négro-africaines. La multiplication depuis le mois de janvier 2012 de manifestations réclamant le départ du président mauritanien met en lumière la nécessaire démocratisation du pays et la lutte contre la corruption. En définitive, la Mauritanie est engagée dans un processus instable de recherche de son équilibre démocratique ;

Les développements inégaux au sein du Maghreb et les nouvelles tensions affaiblissent l’ensemble de la région et aggravent sa dépendance économique et sécuritaire. En effet, lorsque les pays construisent leur sécurité et leur économie hors du Maghreb, le berceau commun cesse d’être le garant d’une prospérité et d’une sécurité partagée.

Le futur ordre maghrébin

Le futur ordre maghrébin commandera le présent et l’avenir de la Tunisie. Interrogeons-nous donc sur les futurs contours pouvant dessiner le Maghreb de demain.

Scénario 1 : En cas de non convergence sociétale et de persistance de la rigidité algérienne[4], nous voyons, dans une première hypothèse, une évolution de l’ensemble maghrébin sous trois axes :

À l’Ouest, une intégration progressive entre le Maroc et la Mauritanie, avec un développement important en direction de l’Afrique de l’Ouest dans le but de renforcer la façade atlantique et de promouvoir les courants d’échange avec l’Amérique Latine. A la faveur des révolutions,  nous assisterons à une modernisation progressive de la Mauritanie entraînée à surmonter le modèle sociétal tribal ainsi que l’antagonisme Maures-populations négro-africaines. Les complémentarités objectives entre le Maroc et la Mauritanie sont contrariées par l’Algérie qui tient toujours à imposer l’obstacle du Sahara Occidental ;

A l’Est, la configuration dépendra de la future Libye post-Kadhafi. A ce jour, la situation demeure confuse et vectrice de risques importants relativement à la région. Relativement à l’ordre régional, si l’orientation de la future Libye est compatible avec les intérêts stratégiques tunisiens, nous assisterons à terme à un processus d’intégration à l’Est entre la Tunisie et la Libye (compte tenu des facteurs de complémentarité historiques, économiques et culturels), avec un développement accru des courants d’échange avec les pays du Sahel africain. L’Algérie s’efforcera d’entraver ce processus mais l’émergence de l’axe « démocratique » s’imposera.

Enfin, en réponse à la promotion des deux ensembles à l’Ouest et à l’Est, la rigidité algérienne pourrait connaître un durcissement politique, avec le maintien d’un taux d’armement élevé. L’avenir immédiat de la société algérienne bloquée et sur la défensive demeure une inconnue.

Dans ce premier scénario, le gel du processus Maghrébin n’empêche pas les pays concernés de promouvoir des dynamiques intermédiaires afin de surmonter le cloisonnement et la taille réduite du marché. Dans ce cas, les trois axes (Est, Ouest et Centre) entretiennent des rapports de bon voisinage et maintiennent, là où les frontières sont ouvertes, la fluidité des échanges touristiques et commerciaux, mais à l’ombre de politiques concurrentes et de menaces de crises ; les relations économiques sont marginales, les politiques extérieures divergentes, le taux d’armement oscillant pour l’ensemble entre moyen supérieur et élevé ; les rapports de sécurité sont tournés vers l’extérieur.

Scénario 2 : L’autre hypothèse se base sur l’ouverture politique de l’Algérie. A la faveur de la réussite des révolutions tunisienne et libyenne insufflant un réel vent de démocratisation constructive des sociétés maghrébines aspirant à la modernité, l’effet tache d’huile opère et aboutit à un assainissement de la scène algérienne propice à une ouverture démocratique. Le système, gangrené, s’effondre sur lui-même, accélérant alors le rythme des rapprochements intermaghrébins. Nous concevons alors une revitalisation du traité de Marrakech, c’est-à-dire la convergence progressive entre les cinq pays dans le sens de l’intégration régionale graduelle incluant le processus de sécularisation. Le libre-échange entre les cinq pays est avancé, les produits industriels et agricoles circulent sans restriction, des entreprises privées mixtes fournissent le marché maghrébin, les marchés extérieurs et la Zone Arabe de Libre Echange.

Dans l’hypothèse de l’intégration globale, le développement du Grand Maghreb s’accompagne d’un progrès général de la sécularisation, de l’amélioration de la gouvernance, d’un accroissement des échanges culturels et universitaires et d’une nette diminution du taux d’armement. De même, les décisions d’ordre stratégique sont prises d’un commun accord.

Une étape qualitative supérieure, s’élevant jusqu’au marché commun, suppose une conceptualisation politique et stratégique plus avancée, fondée sur des institutions communes aux attributions supranationales (le Secrétariat de l’UMA installé à Rabat en octobre 1991 avec des attributions restreintes serait doté de compétences plus larges) et sur des réalisations intermaghrébines qui sont loin d’être mûres à ce stade (par exemple : intégration des banques ; des compagnies de transport aérien et maritime ; des grandes unités industrielles ; des chaînes hôtelières et touristiques ; des Agences de communication et de téléphonie mobile ; des Instituts de recherches hydrauliques, agronomiques, climatologiques, etc. ; des systèmes universitaires tels que les Instituts de Technologie, les Ecoles d’ingénieurs et les Facultés de Médecine ; création d’un Haut-Commissariat commun pour l’énergie solaire, l’environnement, etc.).

Enfin, si les révolutions secouant les pays du Maghreb et du monde arabe réussissent, nous assisterons progressivement à l’émergence d’une force d’avenir développant une posture diplomatique rompant avec la docilité et le clientélisme et relativisant l’hégémonie occidentale[5].

Scénario intermédiaire : Progressivement, s’affirme sur la scène maghrébine un temps nouveau exigeant un progrès démocratique, un contrôle du gouvernement, une pratique d’élections transparentes, une lutte contre la corruption, un avènement des libertés individuelles et publiques, une presse libre, une jeunesse ambitieuse et décomplexée, des Hommes d’affaires actifs, etc. Une nouvelle fluidité historique portée par ces nouvelles catégories émerge. Dans ce cadre, le scénario du Maghreb entravé et captif des catégories du passé nous semble condamné à terme.

Le projet de relance du Grand Maghreb ayant échoué, il est nécessaire de rétablir les chances d’édification de ce projet dans la logique du redressement indispensable du rôle de la Tunisie dans son environnement régional. Ce projet doit demeurer une priorité. Nous ne saurions constater le blocage et nous y résigner.

Nous ne saurions échapper à l’impératif de poser la problématique de la sécurité collective à l’échelle régionale afin de s’élever, à terme, à une vision commune des enjeux sécuritaires mais aussi de l’ensemble des enjeux relevant de la sécurité globale et durable, à savoir énergétiques, climatiques, sociaux, culturels, etc. La coordination et la convergence des politiques au niveau du Grand Maghreb développeraient une évolution favorable relativement à nos rapports à l’Europe, à la politique méditerranéenne et aux relations d’ensemble avec les pays du Sahel africain ce qui, aujourd’hui, sur tous ces fronts, fait problème.

En ce sens, il est indispensable de rétablir la confiance et de concevoir des dynamiques intermédiaireset des réalisations qui constituent autant de jalons sur la voie du Grand Maghreb. Il suffit de prendre garde que les évolutions intermédiaires ne constituent pas une alternative au grand dessein mais des étapes permettant de paver la voie à l’édification du destin commun.

En outre, il faudrait éveiller et nourrir une « conscience maghrébine » permettant d’entretenir l’espoir et de stimuler le concours de la société civile. Dans ce cadre, les dynamiques intermédiaires doivent s’appuyer à la fois sur une coopération intergouvernementale, sur les acteurs économiques et sur la société civile.

Nous proposons, à titre intermédiaire, le développement d’une coopération bilatérale renforcée entre Tunisie-Libye à l’Est et Maroc-Mauritanie à l’Ouest. Ces développements permettraient d’élargir les marchés exigus des uns et des autres, d’exploiter les synergies et les complémentarités, de réduire les risques d’insécurité et d’élever les capacités de négociation respectives. En outre, le tableau du Grand Maghreb serait mieux équilibré en termes économiques, volume de marché et capacité stratégique.

Il est clair que l’Algérie s’empressera de briser ces efforts, y compris en essayant de s’ingérer dans ces projets bilatéraux. Des ajustements sont toujours possibles pour l’admettre pourvu que la finalité de la démarche n’aboutisse pas à l’exclusion du Maroc ou de tout autre État maghrébin.

En tout état de cause, un immense champ de coopération s’ouvrirait au titre des coopérations bilatérales renforcées pour des projets structurants, justifiés par ailleurs par des synergies et des complémentarités. Des intégrations peuvent être réalisées en permettant des participations réciproques au capital des principales compagnies dans des proportions définies (transport aérien et maritime, électricité, eau, téléphonie, banques, etc.). Les opérateurs économiques pourraient bénéficier de facilités financières pour constituer des entités intégrées plus fortes et plus compétitives. Par ailleurs, les libertés de circulation des personnes, des biens et des capitaux permettront de stimuler des projets communs dans divers secteurs (tourisme, santé, éducation, agriculture, etc.).

Ces évolutions devront être encadrées par des structures de concertation adéquates à tous les niveaux, couronnées par une coopération stratégique relativement à la sécurité, aux enjeux régionaux et à la politique extérieure. A l’instar de l’Europe d’après-guerre, ce que des régimes non démocratiques n’avaient jamais permis, des gouvernements démocratiques peuvent le réaliser par étapes. Nous estimons que les élites dans les pays concernés sont en mesure de réaliser et d’apprécier ces enjeux.

L’hinterlandsahélien

Les Méditerranéens du sud sont les Africains du Nord et à ce titre se perçoivent comme les peuples faisant la jonction ou le filtre entre l’Afrique noire et l’Europe blanche. Cette posture géopolitique les place face à une double source de déstabilisation : l’une provenant de leur ceinture sud et l’autre du puissant voisin nordique.

Le sentiment diffus et partagé par les pays du sud qu’une impressionnante force militaire issue de la guerre froide reste rassemblée au Nord du bassin alors même que la menace soviétique qui la justifiait n’existe plus imprègne toujours les esprits. « L’idée est très répandue en Afrique du Nord qu’une autre forme, économique, de rideau de fer s’est installée entre les deux rives pour protéger la prospérité du Nord des besoins et des appétits du Sud ». L’insécurité endémique du théâtre maghrébin post-révolutionnaire dopée par l’insécurité sahélienne amplifie cet état de fait.

En effet, l’éclatement d’un foyer d’instabilité au Sahel menace la stabilité et la sécurité des pays du Maghreb sur le long terme. De ce fait, il n’est plus possible de poser la problématique du Maghreb en l’isolant du flanc sud sahélien. Une concertation permanente s’impose entre les pays du Maghreb sur le présent et l’avenir de la scène sahélienne. Malheureusement, nous en sommes loin ! En effet, les pays maghrébins en transition démocratique ou en phase pré-révolutionnaire s’exposent aux diverses menaces projetées par le vide sécuritaire caractérisant le flanc sud sahélien amplifié par l’insécurité libyenne. La dynamique est ascendante, orientée sud-nord. L’exacerbation des tensions tribales et religieuses sur fond de rivalités régionales et d’ingérences étrangères présente le risque d’une longue période d’incertitude et d’instabilité.

Les initiatives et positions divergentes des uns et des autres ternissent l’image d’un Maghreb désuni et distant de ses obligations stratégiques communes. L’édification du Grand Maghreb est une nécessité régionale et une nécessité également dans le contexte de la mondialisation et de la multiplication des initiatives d’intégration dans le monde. L’affirmation du Grand Maghreb comblerait un vide stratégique tout en forçant une plus grande responsabilité internationale dans le présent et l’avenir de la zone maghrébo-sahélienne.

Les États sahéliens, à l’égal de la Libye, doivent consolider l’État central, développer l’économie et promouvoir une sécurité collective. Ces objectifs concernent directement l’avenir du Maghreb et de la Tunisie et doivent également associer les partenaires Européens.

Maghreb et Sahel forment des espaces conjugués avec des développements coordonnés inhérents à leur histoire et à leur géographie communes, caractérisés par de fortes interdépendances et aux destins intimement liés.Plus globalement, Méditerranée, Maghreb et Sahel constituent une matrice travaillée par des forces et des logiques communes : la sécurité de l’un est étroitement liée à la sécurité de l’autre et vice versa.

Dans ce cadre, le concept d’océan sahélien prend tout son sens. Partons du principe qu’aucune solution durable ne prévaudra si les riverains de l’océan sahélien sont en conflit entre eux. Dans ce contexte,il convient de mettre en avant le règlement entre Sahéliens, au moyen d’une conférence régionale regroupant l’ensemble des riverains de l’océan sahélien et associant les Touaregs. La Tunisie bénéficiant d’un fort capital de sympathie et de confiance auprès des pays sahéliens[6] pourrait porter ce projet et valoriser ainsi sa position à l’égard des pays de l’UE. Comme en mer, la sécurité ne saurait relever que d’un effort concerté des riverains, basé sur une perception commune des menaces et sur des mécanismes de concertation et de coordination afin de dissiper des stratégies qui, pour le moment, ne convergent pas. Bien au contraire, elles se croisent, voire se neutralisent au nom de calculs étroits.

La guerre du Mali signifie aussi, au-delà du problème national touareg, la nécessité de mettre fin à l’impasse politique, économique et stratégique dans la région. La mission confiée à M. Romano Prodi, Envoyé Spécial des Nations-Unies pour le Sahel, ne saurait se limiter au règlement du conflit inter-malien. Elle doit s’étendre au règlement d’ensemble du système de conflits caractérisant le Sahel et le voisinage maghrébin. Il est clair que la crise malienne, par ses effets induits, exacerbe les rivalités et les tensions entre les pays du Maghreb et pèse négativement sur la dynamique maghrébine. C’est sous l’égide des Nations-Unies que doit être élaboré un cadre de règlement reposant sur un processus politique associant l’ensemble des riverains ainsi que les parties concernées, l’Opération de Maintien de la Paix approuvée le 25 avril 2013 par l’adoption par le Conseil de Sécurité de la résolution 2100 et la création du Fonds International pour les Pays du Sahel annoncé d’ores et déjà le 14 février 2013 par M. Prodi. Ce cadre global doit assurer la cohérence des initiatives destinées à la stabilisation et à la restructuration de la région. Tout un avenir commun basé sur une nouvelle dialectique entre Méditerranée, Maghreb et Sahel est à inventer : tel est le véritable chantier de l’avenir !

Dans ce cadre, à titre prospectif, aux structures nationales de consultation et de réconciliation, une structure de consultation régionale permettrait de mieux maîtriser les enjeux à l’abri des calculs extérieurs et des velléités hégémoniques. L’espace sahélien, certes travaillé par des rivalités intestines, possède un fort potentiel de corrélation, de complémentarités et d’intégration. Sur cette base, à l’image du Dialogue 5+5 établi en Méditerranée occidentale, et compte tenu de l’interdépendance accrue entre le Maghreb et le Sahel, il faudra œuvrer à la mise en place d’un 5+5 associant les cinq pays du Maghreb et le Mali, le Niger, le Tchad, le Burkina Faso et le Sénégal. Un continuum sécuritaire serait ainsi établi entre les deux espaces en miroir que sont la Méditerranée occidentale et l’océan sahélien.

En termes de réflexion prospective, la concertation et la coopération sont donc indispensables pour la sécurité et le développement de cette région. L’intégration régionale et notamment le développement d’un marché commun pourraient contribuer à atteindre un « Sahel nostrum » (à l’image de la « Mare nostrum » des Romains). La lutte contre le terrorisme et le crime organisé et l’impératif du développement économique et social au Sahel, par nature transnationaux, ne saurait se concevoir sans transcender les notions formelles d’intangibilité des frontières, de souveraineté, de non-ingérence, etc. Au sein du champ des possibles, un autre scénario est parfaitement envisageable à court terme : le Sahel, implosif et balkanisé, devient, compte tenu des richesses qu’il recèle, le théâtre de rivalités exacerbées entre grandes puissances profitant de l’appel d’air libyen et malien pour se positionner durablement.

Mehdi Taje, géopoliticien et spécialiste des méthodologies de la prospective
Directeur de Global Prospect


[1] 7 milliards d’humains aujourd’hui, 9 milliards en 2050.

[2] « La mondialisation prend le bateau », rapport d’information n° 674 sur la maritimisation, commission des affaires étrangères et des forces armées du Sénat français, 17 juillet 2012 : 120.000 navires transportent d’ores et déjà 90% du fret mondial, situation amenée à s’amplifier compte tenu des perspectives d’ouverture de nouvelles routes, notamment dans l’arctique. L’économie maritime représente un chiffre d’affaires de 1500 milliards de dollars soit 5% du PIB européen.

[3] L’armée prend le pouvoir avec la mise en place du Conseil Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD), mettant fin à une dictature de 21 ans (1984-2005) exercée par Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya.

[4] L’État Boumediene qui pose la centralité de l’Algérie et le caractère autoritaire du pouvoir persiste sans nuance durant 50 ans en dépit des évolutions de l’environnement national et régional.

[5] Voir Ahmed OUNAIES et Al, Tunisie 2040 : le renouvellement du projet moderniste tunisien, ACMACO et CEMAREF, Sud Editions, Tunis, 2012.

[6] Elle ne peut être taxée, à l’instar d’autres États du Maghreb, d’ambitions hégémoniques

Arabie saoudite le pont sur la mer Rouge cache des enjeux géostratégiques. La société israélienne « divisée par la religion »

Par Pascal Le PAUTREMAT         DIPLOWEB

Docteur en Histoire, diplômé en Défense et Relations internationales, Pascal Le Pautremat, spécialiste des crises et conflits contemporains, est chargé de cours en Economie internationale, Géopolitique et Sociologie et Doctrines politiques dans l’enseignement supérieur. A ce titre, il enseigne dans divers pôles universitaires et Instituts publics et privés, notamment à Sciences-Po Paris. Il collabore également avec l’Ecole de Guerre.

Plus de 30,3 millions de km² en intégrant les espaces insulaires, une population de plus de 1,1 milliard d’habitants… Un continent qui rassemble quelques 2 500 ethnies et, surtout, qui bénéficie de richesses naturelles considérables. L’Afrique, de par ses richesses et son potentiel humain, dispose de multiples atouts susceptibles de lui permettre un sursaut inégalé. Mais, incontestablement, des dysfonctionnements la paralysent. Porter son regard sur l’Afrique, en cette période géopolitiquement trouble, ne doit pas laisser le champ à la fatalité, sentiment trop largement partagé par des médias anxiogènes. Au contraire, les changements sont possibles, à condition de donner le champ libre à des mentalités plus sensibles à une démarche véritablement collégiale. Cet article est illustré d’une carte de Charlotte Bezamat-Mantes, "L’Afrique : un continent "riche" miné par les fractures économiques et sociales", disponible sous deux formats, JPEG et PDF.

LES dysfonctionnements que connaît l’Afrique résultent essentiellement des processus économiques en vigueur, portant toujours et encore sur les dérives des politiques de captation des ressources naturelles et énergétiques. Ces politiques sont appliquées par des multinationales occidentales et asiatiques, sans véritable redistribution des richesses, sur fond de dégradation de la situation sécuritaire. Autant de paradigmes qu’il faut en effet changer pour un futur plus équilibré et constructif.

Aussi, au cours de notre réflexion, nous insisterons tout d’abord sur l’impact sur l’Afrique de plusieurs siècles d’histoire et d’influence occidentale. Puis, nous ferons le point sur l’état socio-démographique disparate de l’Afrique, avant de nous pencher, dans un troisième temps, sur les politiques des multinationales et leurs conséquences, à travers le continent noir. Enfin, il s’agira de souligner que l’Afrique n’est pas non plus fataliste et que s’affirment dorénavant des initiatives économiques, émanant des Africains eux-mêmes, en faveur à la diversification des projets comme des partenariats avec les pays extra-africains.

L’empreinte de cinq siècles d’influence majoritairement occidentale

L’Afrique est imprégnée du processus de pénétration puis de colonisation sur près de cinq siècles, pour connaître son apogée entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle.

Au gré des siècles, l’Afrique est longtemps considérée comme un réservoir de main d’œuvre. Les Arabes amorcent l’esclavagisme dès le VIIème siècle, les puissances européennes, notamment la France, poursuivent cette politique au sein du commerce triangulaire (1750 et 1860) qui voit près de 12 millions de personnes constituer ce qui fut la traite des Noirs ou « trafic de bois d’ébène » [1].

La conquête du continent dit « sauvage » témoigne d’une démarche européenne visant à concrétiser une volonté « civilisatrice », où le christianisme joue un rôle majeur, avec l’évangélisation fortement ancrée au sud du Sahara. Il s’implante face à l’islam. L’animisme pour sa part, s’applique à survivre en s’imprégnant des diverses approches monothéistes.

Dès les années 1880, les Européens s’intéressent de plus en plus aux richesses minières du continent africain. Ils pénètrent en profondeur les territoires, tout en optant pour une exploitation des ressources au profit des métropoles. D’ailleurs, la mise en valeur des territoires, la création des infrastructures routières et ferroviaires se fait essentiellement au profit des ports, tant pour l’exportation des matières premières que pour l’importation des produits finis. L’organisation même de l’empire colonial français témoigne de cette démarche stratégique [2].

Le continent africain est ainsi partagé par les grandes puissances européennes dès le milieu du XIXe siècle. Ce qui entraîne, de manière plus ou moins artificielle, la création de frontières nouvelles ne respectant pas les royaumes établis, ni les réalités ethniques. Le découpage de l’Afrique s’appuie sur les éléments naturels comme les fleuves, les lignes de crêtes, les espaces désertiques, les méridiens comme les parallèles. Toute la politique des systèmes coloniaux établis oscille alors entre exploitation et mise en valeur, entre politique d’assimilation prônée par l’administration française et politique d’association prônée par les Britanniques.

Le processus colonial s’estompe au milieu du XXe siècle, avec des signes avant-coureurs dès l’entre-deux-guerres (émergence des mouvements autonomistes sinon indépendantistes) avant de décliner au gré de ladite décolonisation. Cette dernière a laissé place à un nouveau mode de partenariats entre pays africains et Etats occidentaux (et asiatiques) ; des relations teintées, selon les cas et les périodes, de néocolonialisme et d’affairisme plus ou moins édifiants. Cela a néanmoins contribué à un développement économique conséquent quoiqu’inégalitaire, puisque la redistribution des richesses a été largement bafouée. Cette dernière caractéristique demeure, malheureusement, récurrente en cette deuxième décennie du XXIe siècle.

Le poids démographique de l’Afrique est considérable, si bien qu’il ne faut pas négliger les conséquences de toutes les politiques menées jusqu’à présent. Ces dernières vont devoir être réajustées car l’Afrique, à l’avenir, va compter de plus en plus sur l’échiquier mondial. Le continent oscille entre christianisme, islam et animisme, sachant que les deux religions monothéistes ont connu un fort développement au cours du siècle dernier [3]. Aujourd’hui, chrétiens et musulmans réunissent respectivement entre 400 à 500 millions de pratiquants.

L’envergure démographique de l’Afrique sur fond de maux et fléaux

La population africaine représente plus de 1,13 milliard d’êtres humains, contre 900 millions encore vers 2010, et 225 millions en 1950 [4].

D’ici la fin du XXIe siècle, la population de l’Afrique pourrait presque quadrupler. Elle devrait atteindre 3,4 à 3,6 milliards en 2100. Un tiers de la population terrestre sera alors africain, contre 1 habitant sur 7 actuellement. Pour autant, le continent africain connaît des disparités de croissance démographique. Cette dernière est par exemple très vive en Afrique subsaharienne [5]. La population y était estimée à plus de 700 millions d’habitants en 2000.

Quant au taux de mortalité infantile, il est encore de 74 pour 1000 en Afrique, contre 44 au niveau mondial (6 pour 1000 en Europe et aux Etats-Unis). En 2050, l’INED (Institut national d’Etudes démographiques) estime que la population en Afrique pourrait atteindre 2,3 milliards. Selon cette projection, le Nigeria se positionnerait alors en troisième position des pays les plus peuplés du globe, avec 433 millions d’habitants [6]. Le Nigeria sera alors derrière l’Inde et la Chine, qui devraient compter respectivement 1,69 milliard et 1,3 milliard (l’Inde passant alors devant la Chine), et devant les Etats-Unis (423 millions). L’Union européenne, selon les mêmes projections, devrait atteindre les 513 millions d’habitants.

Si l’espérance de vie, en moyenne mondiale, est de 70 ans, elle reste particulièrement basse en Afrique avec 57,5 ans en moyenne, tant les maux y pèsent sur la longévité.

Les pandémies : une menace permanente

Voilà un paradoxe qu’il n’est pas possible d’ignorer : la croissance démographique est assez antinomique avec les capacités alimentaires de l’Afrique, les conditions et cadres de vie, sans ignorer sa vulnérabilité permanente face à diverses pandémies.

Nombre de pays africains sont confrontés à des problèmes endémiques de nourriture, de désertification galopante, en particulier dans l’espace pansahélien, de maladies persistantes et de guerres et crises intestines, sans que les taux de fécondité ne soient sensiblement à la baisse. En cela, la carte qui accompagne l’article permettra au lecteur de visualiser rapidement, les espaces africains que l’on peut considérer comme vulnérables, cumulant maux et fléaux, tout en étant, paradoxalement, riches en ressources naturelles à haute  valeur ajoutée [7]

 

 

 

 

 

Carte. L’Afrique : un continent "riche" miné par les fractures économiques et sociales

 

 

Dans les années 2010, à l’échelle planétaire, on constatait que l’Afrique subsaharienne était la région la plus touchée par le virus du SIDA (syndrome d’immunodéficience acquise), considéré en 2002 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme une pandémie globale. Et en dépit des efforts pour endiguer le SIDA, malgré – depuis peu – une meilleure accessibilité aux antivirus – sachant que les traitements de type trithérapies rétrovirales ont commencé en Occident en 1996 – le virus reste l’une des premières causes de mortalité [8]. En 2011, plus de 90% des enfants atteints par le VIH sont Africains. En trente ans, depuis la découverte du SIDA, 30 millions de personnes sont décédées, dont 20 millions d’Africains. Et la mission de l’ONU (Onusida) estimait, en 2013, que près de 34 millions de personnes, dont 25 millions d’Africains, sont contaminées, avec près de 3 millions de nouveaux cas diagnostiqués chaque année. L’Afrique subsaharienne est la plus exposée, à l’instar du Botswana dont un tiers de la population est séropositive.

Défis médicaux et pharmaceutiques

Le nombre de bénéficiaires de médicaments augmenterait grâce à une meilleure gestion des subventions, notamment au Nigeria et au Malawi. Mais, soyons clairs, les groupes pharmaceutiques doivent encore fournir d’importants efforts pour remplir leur mission intrinsèque et ne pas se focaliser sur leurs obsessions commerciales pour obtenir des marges bénéficiaires toujours très confortables. Leur raison d’être, sur le plan éthique, est bien de favoriser le bien-être de tout un chacun. Vœux pieux tant la spéculation irrationnelle a sclérosé les logiques de l’économie contemporaine.

Au-delà des politiques commerciales et de la pression des investisseurs, il s’agit aussi de faire reculer les politiques discriminatoires. Les homosexuels et ceux qui ont des pratiques sexuelles représentées comme une « déviance » par rapport aux comportements communément tolérés se trouvent ainsi mis au ban de la société comme au Cameroun par exemple, où dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, à l’instar de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Là encore, dans ce domaine comme dans celui de la politique, les dogmes et certitudes ont de lourdes conséquences en matière de santé publique.

Il n’en demeure pas moins que dans divers pays africains, les politiques nationales témoignent d’investissements conséquents dans la lutte contre le sida et les maladies endémiques. Car, il n’y a pas que le sida qui fait des ravages. Le paludisme [9] est la première cause de mortalité en Afrique. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, au regard des estimations de fin 2014, quelque 198 millions de cas de paludisme auraient été enregistrés en 2013. La marge d’incertitude est considérable puisque comprise entre 124 millions et 283 millions. Toujours en 2013, on compte 584 000 décès par le paludisme, avec une marge d’estimation comprise entre 367 000 et 755 000 [10]. Pour la plupart, il s’agit d’enfants. Chaque minute, un enfant meurt du paludisme. Pour autant, la mortalité liée à cette maladie aurait diminué de moitié depuis 2000, sachant qu’auparavant près d’un million de personnes en mourraient.

Les coûts de traitement et de prévention sont lourds pour les pays africains. Il a fallu attendre l’été 2015 pour que soit validé un vaccin destiné à protéger du paludisme. L’accord a été donné par l’Agence européenne du médicament mais l’efficacité du vaccin serait encore toute relative [11]. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) devrait se prononcer à son tour fin 2015. Dans la logique du calendrier, le vaccin pourrait être commercialisé à partir de 2017, en privilégiant les pays les plus vulnérables devant la maladie. A l’inverse, des dysfonctionnements persistent comme le montre la pénurie de vaccins contre la méningite C, au cours de l’été 2015. Les organisations sanitaires, telles la Croix-Rouge, l’Unicef, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ou encore Médecins sans frontières (MSF), considèrent que l’Afrique est exposée, pour 2016, à une vaste épidémie de méningite. L’épidémie sévit déjà depuis plus d’un semestre au Niger et au Nigeria. La méningite C frappe surtout une vaste zone latérale du continent africain, dite « ceinture de la méningite » qui compte 26 pays, du Sénégal à l’Ethiopie. Cela concerne près de 300 millions de personnes. Entre 2010 et 2015, les campagnes de vaccination, certes, efficaces, ont surtout porté sur la méningite de type A. Réunis au sein du Groupe international de coordination pour la méningite (ICG), les organisations médicales appellent à la constitution de toute urgence d’un stock de près de 5 millions de doses de vaccins pour faire face à la prochaine pandémie. Tout relève, une fois de plus, de l’appréciation des groupes pharmaceutiques et de leurs intérêts financiers [12]. Ils profitent du fait qu’ils sont peu nombreux à en produire, Sanofi Pasteur, GSK et Baxter étant les plus connus. Le coût unitaire d’un vaccin est de l’ordre de 25 euros en moyenne, si l’on veut qu’il protège contre tous les séréotypes de méningite.

Il est donc clair que les enjeux socioéconomiques sont déterminants pour l’avenir de l’Afrique. Pourtant, il y a encore beaucoup à faire afin de rendre plus équitable le rapport économique maintenu avec l’Occident. Les relations commerciales, fondées sur les principes du libéralisme, ont dérivé, à partir de la fin de l’ère coloniale, en faveur d’une économie capitaliste et ultra-libérale.

De la décolonisation aux politiques d’influence des grandes puissances

Depuis les années 1960, le processus de décolonisation n’occulte pas la pérennité des politiques d’influence des grandes puissances. Celles-ci mettent en avant leurs impératifs géostratégiques, la raison d’Etat au profit de l’assurance de leur rayonnement international. Et la France, en particulier, oeuvra des décennies durant pour préserver ses intérêts face à la concurrence anglo-saxonne, et face à l’influence de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) [13].

D’où une floraison de concurrences mutuelles et plurisectorielles : obtention des marchés destinés à l’exploitation des ressources minières, énergétiques ; politiques contractuelles pour vendre des technologies et savoir-faire, des armes, aéronefs et équipements industriels, etc. … Les marchés porteurs sont évidemment ceux inhérents aux matières premières à haute valeur ajoutée : matières premières énergétiques et minérales, d’importance stratégique : l’uranium, pétrole, gaz, bois… On peut y ajouter le coltan ou colombo-tantalite omniprésent dans les vecteurs de communication (ordinateurs, téléphone mobile, etc.).

Les impératifs de géoéconomie incitent donc à la captation des ressources naturelles autant que de matières premières qui attisent convoitise et concurrence entre grandes puissances via les multinationales.

Enjeux stratégiques et hautes valeurs ajoutées

Si le fait que l’Afrique dispose de tant de ressources est, dans l’absolu un atout économique majeur sur le champ international, pour le continent, c’est aussi la cause de bien des crises et conflits inter ou intraétatiques depuis des décennies. Un thème qui mériterait une étude à part entière. La carte associée à notre article rappelle cette triste réalité, de manière succincte. L’influence des multinationales dans les conflits locaux, lorsqu’il s’agit de régions particulièrement riches en matières premières, a contribué à pérenniser des crises dites de faible et basse intensités.

La situation d’instabilité récurrente de l’Est de la République démocratique du Congo, ex-Zaïre, en témoigne. Les Nord et Sud Kivu, compte tenu de leurs richesses en minerais divers, focalisent les interventions de milices diligentées par des responsables politiques et économiques, depuis les Rwanda et Ouganda, voisins, pour ne citer que ces seuls exemples, avec en filigrane, des multinationales occidentales et chinoises comme clientes de première ordre. La République démocratique du Congo, notamment dans ses provinces du Nord et Sud Kivu, concentre ainsi près de 80% des réserves mondiales de coltan – pour ne citer que ce minerai – sans parler du cuivre, du manganèse, de l’or, des diamants [14], etc.…. Les minerais, désignés communément « Or gris », constituent donc une manne financière gigantesque tant pour les pays africains, propriétaires des gisements, que pour les multinationales. L’Afrique des Grands Lacs reste ainsi la région la plus sinistrée, ce qui a engendré la mort de plus de 7 millions de personnes depuis les années 1990, en intégrant la crise génocidaire Tutsis/Hutus au Rwanda.

Ces dernières années, la tonne de coltan, avec une pureté de l’ordre de 30 % de tantale, s’achète sur les marchés près 60 000 dollars [15]. A la fin des années 1990, sur fond de spéculation autour des nouvelles technologies, le kilogramme de coltan était estimé entre 1 000 et 2 000 dollars. Parallèlement, le kilogramme d’or, avec la crise financière internationale, a retrouvé une valeur de sûreté propice à une inflation de sa valeur boursière [16]. L’once d’or (soit environ 30 grammes) était à 300 dollars en 2001. Le kilo d’or, entre 1999 et 2007, est passé de 8 017 € à 16 224 € environ. Actuellement, il est côté entre 42 000 euros et 55 000 euros.

Légitimement, divers pays africains, comme le Rwanda, misent sur le secteur minier pour disposer de fonds conséquents afin d’assurer leur développement économique. Ce n’est pas sans conséquences sur la répartition des activités sectorielles. Un travailleur chargé d’extraire du coltan, souvent dans des mines à ciel ouvert – mais non sans risque sanitaire car il s’agit d’un produit radioactif – peut gagner plus d’une centaine de dollars en 15 jours, ce qui représente le gain annuel d’un paysan dans la région des Grands Lacs. En août 2015, le régime rwandais de Paul Kagamé prédit que l’exploitation des mines, notamment de coltan, de cassitérite (bioxyde d’étain) et de wolframite (oxyde de tungstène), peut lui rapporter près de 45 milliards de dollars d’ici 2020, au gré de contrats établis avec six sociétés (5 sont rwandaises, une est indienne) bénéficiaires, in fine, d’une dizaine de licences d’exploitation. Officiellement, le secteur minier serait la deuxième source de revenus de l’Etat derrière le secteur touristique. Mais le pays ne se limite plus qu’à la seule extraction de minerais. Désormais, il se lance dans la transformation à l’instar de la société rwandaise, Phoenix Metals Ltd, qui procède à la fonte de la cassitérite en étain.

Un autre exemple – parmi bien d’autres – montre que la politique de transformation des matières premières sur le continent africain se développe. En août 2015, un industriel camerounais, Dieudonné Bougne, président directeur général du groupe Bocom, spécialisé dans la distribution des produits pétroliers et le traitement des déchets industriels, faisait savoir qu’il se lançait dans la transformation du fer, via la création de la Cameroon Steel Manufacturing Company, créée en décembre 2014.

Autre valeur sûre : le diamant dont près de 50 % de la production mondiale est issue du continent africain et principalement de trois pays : la République sud-africaine (RSA), le Botswana et l’Angola. En Afrique australe, la compagnie sud-africaine De Beers [17], premier groupe mondial de la vente de diamants, exploite de manière industrielle les principales mines et contrôle actuellement la moitié du marché mondial. Chaque année, elle vend pour 4 à 5 milliards de dollars de diamants.

L’Afrique possède la troisième réserve de pétrole au monde, après le Proche-Orient et l’Amérique latine.

Sur le plan des ressources énergétiques, et en évitant l’effet catalogue, soulignons surtout que l’Afrique possède la troisième réserve de pétrole au monde, après le Proche-Orient et l’Amérique latine. [18] L’Afrique dispose ainsi de près de 10% des réserves mondiales de pétrole. Les principaux pays producteurs sont, en Afrique du Nord, l’Algérie, la Libye et l’Egypte, et, en Afrique subsaharienne, l’Angola, la Guinée équatoriale et surtout le Nigéria. Ce dernier, premier producteur du continent, est au sixième rang des exportateurs mondiaux de pétrole [19]. Outre le Maghreb, c’est bien dans la zone continentale et océanique du Golfe de Guinée que se concentrent les autres grandes réserves africaines en gaz et pétrole. Autant de régions qui n’échappent pas aux multinationales qui y sont présentes par dizaines.

Inégalités et défauts de redistribution des profits

Légitimement, nombre d’intellectuels, à l’instar de René Dumont dans les années 1960, d’analystes et d’hommes politiques dénoncent ou déplorent le peu de considération de la plupart des multinationales pour l’environnement et la préservation des populations. Le Nigeria, par exemple, a subi, au cours des dernières décennies, plusieurs dizaines de marées noires [20]. Celles-ci n’ont fait que nourrir l’animosité des populations du delta du Niger, comme les Ijaws qui ont basculé, pour une partie d’entre eux, dans l’opposition armée et dans une forme de terrorisme économique [21], plus par désespoir que par volonté de nuire.

La pauvreté au Nigéria est considérable puisque les instances internationales considèrent que plus de 100 millions de personnes y sont répertoriées comme pauvres [22]. Pourtant, le pays produit quelques deux millions de barils par jour. Une production d’hydrocarbure qui le hisse au 8ème rang mondial et fait de lui le premier producteur du continent africain, sachant que le pétrole assure à l’Etat près de 70 % de ses recettes budgétaires et 90 % des devises du pays [23].

A l’évidence, l’exemple du Nigéria est édifiant et symptomatique des difficultés rencontrées par de nombreux pays africains : l’exploitation des colossales ressources énergétiques marquée par une répartition inégale des richesses. La corruption, les jeux de clientélisme minent toujours et encore les efforts en faveur d’une meilleure transparence des activités économiques. Il est encore fréquent que les chargés d’affaires de multinationales pétrolières dans le cadre de négociation ou tractation pour l’obtention de marché, versent des « dessous de table » à leurs interlocuteurs en charge du dossier dans les pays visés.

In fine, au regard des bénéfices engrangés, ce sont toujours de groupes minoritaires qui profitent des intérêts financiers et commerciaux. Le Nigéria, pourvu d’un sous-sol riche en gaz naturel, en métaux (fer, plomb, zinc…) et charbon, est ainsi un pays miné par la corruption. Dans les années 2000, il était le seul pays disposant de ressources pétrolières à présenter un déficit budgétaire : en 2003, l’organisation Transparency International, cataloguait le Nigéria comme le deuxième pays le plus corrompu au monde, dans lequel seul le quart de la population bénéficiait des revenus tirés de la production et vente de pétrole [24]. Dans les années passées, le régime achetait aussi la stabilité et la suspension du terrorisme économique en versant des fonds à des mouvements rebelles, à l’instar du Niger Delta People Volunteer Force, pour que cessent les sabotages des stations de pompage.

Incontestablement, les ressources naturelles de l’Afrique sont la proie de véritables politiques de captations voire de détournements. Comment se fait-il, par exemple, que le Mali soit toujours enregistré parmi les Pays les moins avancés (PMA) alors qu’il produit chaque année près de 50 tonnes d’or [25], qu’il regorge de gigantesques gisements de matières premières, notamment d’or et d’uranium, découverts dernièrement dans l’Adrar des Ifoghas ?

Le Mali dispose de confortables réserves de pétrole, de gaz [26] et de minerais divers dont l’uranium. Autant de matières premières qui intéressent vivement les firmes multinationales américaines, canadiennes [27], italiennes (ENI), française, comme Total, et le groupe algérien Sonatrach. Le Nord Mali, au-delà des questions sécuritaires, dispose d’un sous-sol particulièrement riche en gaz dans les régions de Gao (riche aussi en manganèse), Kidal et Tombouctou. Selon l’Autorité pour la recherche pétrolière (Aurep), il y aurait de 850 000 km² de potentiel gazier et pétrolier. Sans oublier les gisements diamantifères dans les régions de Kayes et de Sikasso, les 2 millions de tonnes de réserves potentielles en minerai de fer dans les zones de Djidian-Kenieba, Diamou et Bale, le 1,2 million de tonnes de bauxite (à Kita, Kenieba et Bafing- Makana. Des traces de manganèse ont été découvertes à Bafing – Makana, Tondibi et Tassiga) et Manganèse, de cuivre, dans l’ouest et le nord, de lithium, dans l’ouest et le sud (Bougouni (région du sud), etc.

En marge de cette situation malheureusement loin d’être exceptionnelle, il faut aussi insister sur les répercussions environnementales des politiques d’extraction et d’exploitations des ressources, sans grande précaution quant aux pollutions engendrées.

Les enjeux humains et environnementaux

On peut citer les répercussions environnementales et sanitaires, au détriment notamment des Touaregs, de l’extraction de l’uranium entre Mali et Niger. Le sujet est loin d’être désuet. Pourtant, on assiste à un block out médiatique et gouvernemental surréaliste. Si l’on revient, encore, à l’exemple du Nigéria, les marées noires s’y répètent par dizaines depuis plus de 50 ans, notamment dans le delta du Niger. Des centaines d’oléoducs obsolètes ou mal entretenus déflorent le delta du Niger, rongé par les marées noires. Ces dernières meurtrissent marais et espaces forestiers, sachant que le delta compte près de 606 champs pétrolifères et fournit 40 % du total des exportations de brut à destination des Etas-Unis [28]. Au milieu d‘espaces fétides, survivent des communautés de pêcheurs désabusés. Les principales compagnies incriminées sont occidentales, comme Shell et BP ou ExxonMobil. Car les stations de pompages fuient souvent [29]. En mai 2015, un oléoduc d’Exxon Mobil déversait accidentellement 4 millions de litres de brut dans l’Etat d’Akwa Ibom sans que les interventions pour contrecarrer cette pollution ne soient faites dans des délais appropriés.

De même, le pipeline Trans Niger [30] qui relève de la multinationale Shell, fait-il l’objet d’actes de vandalisme, relevant d’une forme de terrorisme économique, avec notamment, l’installation clandestine de conduits de dérivation, pour capter l’or noir. Ces dégradations entraînent aussi leur lot de fuites et pollutions, à répétition. Tous les maux subis depuis des décennies, ont fait tomber l’espérance de vie à 40 ans au sein des populations de la zone deltaïque. De leur côté, compagnies pétrolières et autorités locales se renvoient la responsabilité. Pire, le gouvernement nigérian ne fait quasiment rien pour que la situation évolue en faveur de la revalorisation du territoire. Seules les organisations écologiques s’arc-boutent sur les impératifs de santé publique et de préservation des milieux agricoles et de pêche.

L’Afrique, un continent en pleine croissance économique ?

L’Afrique doit aussi se soustraire aux habitudes établies à l’époque coloniale en faveur des pratiques de monoculture. Or, les investissements spéculatifs, avec une quête de rentabilité à court terme, n’arrangent en rien la situation globale. Comment ne pas déplorer les jeux de captation et d’achats de terres au Sud-Soudan [31], à des prix dérisoires – quelques centimes d’euro par hectare – tant la perspective de les revendre à prix d’or, dans quelques années, est alléchante pour les spéculateurs face à une raréfaction prévue des terres agricoles en Afrique. Depuis 2000, on estime que 5% de l’espace cultivable africain a déjà été vendu à des entreprises étrangères [32].

Il est clair que l’impact de l’ultralibéralisme sur les économies locales complique le processus de renouveau africain. On ne peut que déplorer les privatisations peu ou pas encadrées, les programmes d’ajustement structurel dans les entreprises, avec les conséquences sociales souvent très négatives. Les successions de plans sociaux pour à la fois mieux résister à la concurrence mais surtout ne pas réduire les marges bénéficiaires des actionnaires, témoignent de dysfonctionnements conceptuels des rouages économiques qu’il faut repenser intégralement ; et pas seulement en Afrique d’ailleurs…

Le poids des milieux financiers, des fonds d’investissement, portés par les logiques de spéculation irrationnelle, dessert gravement la montée en puissance, dans la durée, des économies nationales.

Malgré tout, la croissance économique de l’Afrique semble bien présente. On peut légitimement le penser et l’espérer, au regard du taux de croissance moyen de 4,9% enregistré en 2010, comparé au 3,1% de 2009. Il est vrai que la baisse de croissance en 2009 résultait de la situation de récession économique mondiale (2008 - ).

Finalement, l’Afrique est parvenue à absorber l’onde de choc occasionnée par le krach boursier venu du marché américain en 2008 ; krach qui a gangrené les économies occidentales, et européennes en particulier. Certes, le rythme de la reprise, devenue palpable en 2010, a varié selon les pays. L’économie sud-africaine s’est ainsi remise sur pied, rétablie en 2010 avec une croissance à 2,8%, alors qu’elle était à -1,7% en 2009. Un redressement qui a logiquement profité à l’Afrique australe. Cette zone a connu une croissance de production de 3,3% en 2010 contre seulement 0,5% de croissance en 2009. En Afrique de l’Ouest et de l’Est, la croissance s’est maintenue ; grâce au dynamisme économique de pays tels que le Ghana (5,9%), le Burkina-Faso (5,7%) et le Kenya (5%). Et cela, malgré une nouvelle hausse des prix, à l’époque, des produits alimentaires et énergétiques, sachant que les produits énergétiques contribuent à plus de la moitié des exportations totales africaines. Quant à la part de l’Afrique dans le commerce mondial, elle était d’environ 3,2%.

Début 2015, les institutions internationales prévoyaient que pas moins de 25 pays africains allaient connaître, cette année, un taux de croissance de l’ordre de 6 à 13%. Et depuis 2001, la croissance économique sur le continent ne cesse de croître, avec une hausse annuelle de 5% du Produit intérieur brut (PIB) continental. La situation de croissance repose notamment sur l’Afrique de l’Est, bénéficiaire d’un taux de croissance moyen de 7%, suivie de près par l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale avec des taux de croissance compris entre 5 et 6%. Encore faut-il, bien sûr, mettre ces chiffres de croissance économique en relation avec la croissance démographique.

La classe moyenne africaine, selon les études internationales, serait en pleine croissance elle aussi, réunissant actuellement quelque 300 millions de personnes.

Il est vrai que les IDE (Investissements directs à l’étranger) ont un rôle stratégique majeur dans ce processus de croissance. Ils ont ainsi atteint 50 milliards de dollars en 2013 et 80 milliards en 2014.

L’Afrique est aussi très demandeuse de nouvelles technologies (fibres optiques, téléphonie mobile, etc.). Elle voit des entreprises continentales croître de manière éclatante, à l’instar de Aspen Pharmacie, SPAR Group, Ecobank, sur fond de développement de vecteurs d’activités bancaires adaptées avec les « mobile-banking », comme au Kenya.

Il existe donc des entreprises africaines, nouvelles et novatrices, dans le domaine des services comme dans le domaine des technologies, en quête d’investisseurs africains ou venant d’Occident ou d’Asie. Le Nigeria, le Sénégal, mais aussi le Kenya, la Tanzanie et l’Egypte voient émerger de nombreusesstart-up qui démontrent combien l’esprit d’entreprendre n’est pas l’apanage culturel des seuls Occidentaux. Les Africains eux-mêmes savent pertinemment qu’il faut répondre aux attentes comme aux cadrages standardisés des marchés mondiaux.

Un désir d’autonomie et d’influence à l’international

Depuis une décennie, la volonté de nombre d’Etats africains de jouer la carte de la diversification des partenariats économiques n’a fait que s’accentuer. L’Union africaine en témoigne, profitant ainsi de décennies d’évolution en ce sens, portées par des chefs d’Etat africains. Mouammar Khadafi, au-delà de ses dérives dictatoriales et de son financement de diverses organisations terroristes, ne cessa par exemple de promouvoir un certain panafricanisme. Si, en France notamment, certains hommes politiques et affairistes restent convaincus de la suprématie du jeu français en Afrique, la réalité est désormais toute autre.

Certes, l’Union africaine a bien du mal à soutenir le rôle de la Cour pénale internationale (CPI) qui poursuit des dictateurs notoires, tel Omar el-Béchir [33], sachant qu’à sa tête, Robert Mugabe, lui-même largement désavoué à l’échelle internationale pour sa dérive autocratique et dictatoriale au Zimbabwe, a fustigé la CPI, à l’issue du 45ème sommet des chefs d’État de l’Union africaine, en Afrique du Sud, en juin 2015. Au point de vouloir que l’Afrique n’y soit plus représentée. Cela renvoie à une réalité de l’Afrique qui contribue aussi à paralyser son envolée économique et sociale. Car l’Afrique souffre toujours et encore – certes de façon moins étendue qu’il y a encore quelques décennies – de la confiscation du pouvoir par des groupes claniques ou des minorités ethniques. Ces pratiques pèsent sur le plus grand nombre et se traduisent par l’appropriation des richesses, des moyens de production nationaux, avec des collusion et partenariats internationaux, via des circuits financiers et bancaires des plus nébuleux.

Quoiqu’il en soit, la volonté de divers Etats africains de prendre leur distance avec l’empreinte post-coloniale est palpable. Divers exemples en témoignent, à l’instar du souhait du président tchadien, Idriss Déby, mis en avant au cours de l’été 2015 [34], de vouloir ostraciser le Franc CFA et de promouvoir la création d’une monnaie africaine. Conjointement, il s’agit de favoriser une normalisation des relations entre la France et les pays africains sur un pied d’égalité, en faveur d’un véritable développement africain.

Responsabilisations face aux enjeux internationaux 

En même temps, les pays africains, via l’Union africaine (UA), se doivent d’être crédibles dans le traitement des grands dossiers internationaux comme sur les questions de stabilisation et de lutte contre les menaces polymorphes [35]. Depuis les début des années 2000, ils expriment ainsi leur volonté de prendre en charge le devenir sécuritaire d l’Afrique, de juguler plus efficacement les crises et conflits qui bouleversent de manière récurrente ce continent. Pour cela, l’UA a élaboré entre 2002 et 2005, une Architecture Africaine de Paix et de Sécurité (AAPS) [36] qui s’appuie notamment sur la constitution d’une Force Africaine en Attente (FAA), gérée par le Département paix et sécurité de l’UA, avec une mise en œuvre prévue pour 2015. Cette FAA s’inscrit dans un contexte où les années 2000 ont vu les pays africains participer de plus en plus aux opérations de maintien de la Paix.

Il n’en demeure pas moins que les pays africains ont toujours besoin du soutien occidental en la matière, en vertu de coopérations polyvalentes. Cela se traduit par le programme RECAMP (Renforcement des capacités africaines de maintien de la Paix) mis sur pied par la France depuis 1997, complété par la mise en place, en 2004-2005, d’un partenariat stratégique entre l’Union européenne et l’Union africaine. Ce à quoi s’ajoutent notamment les programmes britanniques ACPP etBritish Peace Support Team (BPST) [37], portugais PAMPA [38] et américain, avec l’African Contingency Operations Training Assistance (ACOTA) [39].

Et au-delà des dimensions nationales, l’Afrique doit assurément prendre toute la mesure des mutations environnementales et climatiques. Son développement à venir doit donc veiller à ne pas faire exploser le volume de gaz à effet de serre (GES). L’ambition internationale étant de contenir la hausse des températures à moins de 2°C, avec une politique d’entrée en vigueur en 2020. Mais l’objectif a, pour le moins déjà été tronqué par le peu de considération des pays industriels, ces 15 dernières années, face à cet impératif.

En préambule aux négociations sur le climat prévues à Paris, sous l’égide de l’ONU, fin 2015, l’Allemagne fut le cadre de premières réflexions sur la question à Bonn entre le 31 août et le 4 septembre 2015. Sur la cinquantaine de pays qui se sentent concernés, seuls quatre pays africains Gabon, Maroc, Éthiopie [40] et Kenya ont déjà fait état de résolutions pour réduire leur production de gaz à effet de serre.

L’Afrique, indéniablement, sera la première touchée de plein fouet par les répercussions du réchauffement planétaire, qui s’accélère : mouvements de population face à la désertification, crises alimentaires croissantes, ressources moindres en eau…Avec toutes les conséquences géopolitiques que l’on imagine. N’a-t-on pas prévenu, depuis des années déjà, qu’en 2050 l’Europe devrait faire face à un afflux de 50 millions de personnes venant frapper à ses frontières dans l’espoir – vain – d’y trouver terres d’accueil et de subsistance ? Les réfugiés climatiques seront assurément légions….

Retenons, donc que les prévisions économiques, et socio-démographiques sont de la plus grande importance pour l’Afrique puisqu’elle devrait représenter, au milieu du XXIe siècle, le quart de la population terrestre. Si l’on peut encore dénoncer ici ou là diverses crises provoquées par les antagonismes claniques, sur fond de confiscation du pouvoir, il n’empêche que les processus électoraux bénéficient aujourd’hui à la moitié de la population africaine et doivent convaincre qu’une autre pratique de la politique est possible.

Reste à savoir si le reste du monde, notamment les pays occidentaux et asiatiques, sauront aussi adapter leurs politiques de partenariat en promouvant une meilleure répartition des richesses, loin de tout jeu d’influence sclérosant. Corruption et affairisme ne font que susciter, en réaction, une certaine amertume sociale dont se nourrit le sectarisme religieux, sur fond de dogmes conflictuels et de terrorisme économique.

Il reste donc encore à conforter les progrès lancés au début des années 1990 en faveur de la consolidation des droits constitutionnels dans divers pays africains, loin des réflexes de constitution de partis uniques, de régimes militaires verrouillés ou de dictatures. Un processus qui ne peut s’appuyer que sur les classes moyennes, souvent hostiles aux autoritarismes et aux discours réducteurs.

Les réseaux terroristes ancrés dans leurs approches dogmatiques, finalement nihilistes, se nourrissent des âmes perdues, de personnes plus ou moins désoeuvrées, ou de personnes soumises, fanatisées par la propagande et les discours grandiloquents. Cela contribue à consolider une main mise totalitaire de ces mêmes structures en lieu et place des Etats nationaux, dans une logique internationaliste. De Boko Haram, entre le Nigeria, le Cameroun et même le Niger, aux groupes affiliés à l’Etat islamique ou à Al Qaida, en passant par Daesh, ce sont ces véritables franchises du jihadisme international dans la vaste zone pansahélienne qui contribuent à une insécurité sclérosante, anxiogène, loin de toute logique constructive et réformatrice au profit des Africains. Le terrorisme ne fait que fragiliser les processus de démocratisation en Afrique. Une constatation qui n’a pas échappé notamment à la conférence ECAS (European Conference on African Studies) qui, en juillet 2015, réunissait à Paris, plus de 1 500 chercheurs et analystes du monde entier, réfléchissant sur les politiques de synergie collectives pour favoriser le développement multidimensionnel de l’Afrique.

Pour autant, il n’existe pas de fatalité. Il faut fédérer les femmes et les hommes de bonne volonté, animés par un altruisme constructif, pour amorcer une refonte en profondeur des jeux économiques. En cela, l’Afrique peut constituer une formidable chambre d’écho, même si les délais d’action sont désormais très serrés.

Copyright Octobre 2015-Le Pautremat/Diploweb.comPour aller plus loin :

Sylvie BRUNEL, L’Afrique est-elle si bien partie ?, Paris, éd. Sciences Humaines, diffusion Seuil, 2015.

. Babacar GUÈYE, "La démocratie en Afrique : succès et résistances ", Pouvoirs, revue française d’études constitutionnelles et politiques, n°129, 129 - La démocratie en Afrique, p.5-26. URL : http://www.revue-pouvoirs.fr/La-dem...

. Philippe HUGON, Géopolitique de l’Afrique. Paris, Editions Armand Colin, 2013.

. Philippe HUGON, L’économie de l’Afrique. Paris, Editions La Découverte, collection « Repères », n°117.

. Pascal LE PAUTREMAT, « Zones grise : un concept nouveau pour les maux du nouveau siècle ? » in Les zones grises dans le monde aujourd’hui. Le non-droit gangrène-t-il la planète ? Paris, éditions L’Harmattan, collection « Défense », 2006, 281 pages.

. Pascal LE PAUTREMAT, « L’évolution du Programme RECAMP (Renforcement des Capacités africaines de Maintien de la Paix ». in Pierre Pascallon et Pascal Chaigneau (dir.)Conflictualités et politiques de sécurité et de défense en Afrique. Paris, éditions L’Harmattan, collection Défense, 2012.

. Alain NONJON, Arnaud PAUTET, L’Afrique, nouvelle frontière du XXIe siècle. Paris, éditions Ellipses, 2014.

. Michel PIERRE, Sahara, le grand récit. Paris, éditions Belin, 2014.

 [1] La traite d’esclaves, en France, est abolie le 4 mars 1831 mais l’esclavage n’est supprimé qu’en 1848, par le décret du 27 avril. Dans les colonies britanniques, l’esclavage est progressivement aboli à partir d’août 1833 (Abolition Bill). Le servage en Russie est officiellement interdit en 1861 et l’esclavage aux Etats-Unis en 1865. Si, officiellement, la Mauritanie est le dernier pays à avoir aboli l’esclavage en 1981, il subsiste dans nombre de pays africains, ainsi que dans plusieurs Etats du Moyen-Orient, des situations assimilées à du néoesclavagisme.

[2] On peut renvoyer aux travaux de Jacques Marseille, notamment Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, paru en 1984 et réédité en 2005. Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce. Paris, éditions Albin Michel, Collection Bibliothèque de l’évolution de l’humanité, 2005, 638 pages.

[3] En Afrique subsaharienne, le nombre de musulmans est passé de 11 millions en 1900 à 234 millions en 2010. Les chrétiens ont progressé encore plus rapidement, passant de 7 millions à 470 millions. Le nord de l’Afrique est massivement musulman tandis que le sud est majoritairement chrétien.

[4] Ce processus est à intégrer dans la constante croissance démographique qui se serait ralenti depuis 2011, avec une hausse de 1,1% par an, contre 2 % auparavant. Nous serions inscrits dans un processus de stabilisation de la population mondiale qui, fin du XXIe siècle, devrait être de 9 à 10 milliards de personnes. Cette décélération s’expliquerait par la diminution de la fécondité moyenne, soit à 2,5 enfants par femme aujourd’hui contre 5 en 1950

[5] On peut citer, par exemple, le taux de fécondité au Niger de 7 enfants par femme, ou encore celui de Somalie, soit 6,4 enfants par femmes. En République démocratique du Congo, le taux de fécondité est de 6,1 enfants/femme.

[6] Le Nigeria est actuellement le septième pays le plus peuplé avec près de 180 millions d’habitants et un taux de fécondité de 5,7, selon l’Institut national des Etudes démographiques (INED).

[7] L’auteur tient à remercier Charlotte Bezamat-Mantes pour son précieux travail de cartographie.

[8] Même s’il est en recul, le Sida a causé la mort de 2,1 millions d’Africains en 2003, contre 1,8 million en 2005 et 1,5 million en 2007, sachant qu’en moyenne, au gré de ces dernières décennies, la moitié de la population mondiale contaminée était africaine. Si le nombre de morts est en baisse de 30% en Afrique, le nombre des nouvelles contaminations connaît une baisse de 25% depuis 10 ans. Il reste encore beaucoup à faire pour démocratiser l’accès aux antirétroviraux (ARV). A la fin de l’année 2012, selon l’Onusida, seuls environ 7,5 millions de personnes de pays à revenus faibles et intermédiaire y avaient accès. En Afrique subsaharienne, selon l’ONSIDA, le nombre de nouvelles infections est passé de 2,6 millions en 2001 à 1,6 million en 2012. Quant au nombre de patients bénéficiant d’un traitement, leur nombre est passé de 50 000 en 2002 à 7,5 millions en 2012. Le Lesotho, Malawi, Mozambique, Swaziland, Zambie et Zimbabwe comptent parmi les pays les plus touchés par le virus du SIDA.

[9] Le paludisme, ou malaria, est causé par la piqûre d’un moustique, l’anophèle, qui transmet un parasite qui détruit les défenses immunitaires.

[10] Chaque jour, quelque 1 300 enfants africains, 82% d’entre eux ont moins de 5 ans, meurent de paludisme.

[11] Il s’agit du vaccin Mosquirix (dénommé également RTSS, mis au point par le par le groupe pharmaceutique britannique GlaxoSmithKline (GSK) en partenariat avec l’ONG Path malaria vaccine initiative. Il est destiné à protéger les enfants en bas âge contre la malaria et le virus de l’hépatite B.

[12] Paul Benkimoun, « Pénurie de vaccins contre la méningite C en Afrique » in Le Monde, 12 août 2015. cf http://www.lemonde.fr/sante/article...

[13] Sur le jeu d’influence de la France, voir notamment Jean-Pierre Bat, La fabrique des « barbouzes ». Histoire des réseaux Foccart en Afrique. Paris, éditions Nouveau Monde, collection « Grand Jeu », 2015.

[14] On peut citer la situation qui a endeuillé le Liberia et la Sierra Léone dans les années 2000, avec Charles Taylor, sur fond de commerce de diamants, etc.

[15] L’Afrique, à elle seule, dispose de 80 % des réserves mondiales de coltan. Près de 70% de la production mondiale de tantale relève de mines localisées au Canada, en République démocratique du Congo (RDC), au Rwanda, au Nigeria, outre celles d’Australie et du Brésil. Il faut environ 3,33 kilos de coltan pour parvenir à produire un kilogramme de tantale raffiné.

[16] L’essentiel des exportations s’effectue depuis le port de Dar es Salaam Tanzanie.

[17] Les actionnaires sont anglo-saxons, sud-africains et botswanais.

[18] A eux seuls, l’Arabie Saoudite, le Canada, l’Iran et le Venezuela possèdent 54,6 % des réserves mondiales de pétrole. La Russie disposerait de 4,9% des réserves mondiales.

[19] Les gisements localisés dans le prolongement sous-marin des fleuves Congo et Niger, qui étaient évalués à six milliards de barils en 1990, ont été ré estimés, en 2000, à quarante-sept milliards de barils.

[20] John Vidal, « Nigeria. Les marées noires oubliées du delta du Niger » in The Guardian, 3 juin 2010.

[21] Par définition, le terrorisme économique vise à s’en prendre aux infrastructures et/ou personnels des multinationales, par voie d’attentats, de destruction des locaux, ou de prises d’otages des « expatriés », qui sont libérés ensuite contre rançon. Il y a donc une graduation des actes de violence et de destruction commis.

[22] La pauvreté est répartie de manière irrégulière dans le pays, avec une forte concentration dans le nord-ouest, soit plus de 70% de la population contre environ 50% de la population dans le sud-ouest nigérian.

[23] John Vidal, « Nigeria. Les marées noires oubliées du delta du Niger » in The Guardian. Cf Courrier international, 3 juin 2010.

[24] En 2005, la Banque mondiale récupérait 700 millions de dollars détournés par Sani Abacha lorsqu’il était au pouvoir entre 1993 et 1998. En 2014, la Justice américaine lançait des procédures pour récupérer près d’un demi-miliard de dollars détournés par l’ex-dictateur et qui avaient transité par le système financier des Etats-Unis avant d’être répartis sur des comptes bancaires sur le continent européen (Jersey, France, Liechtenstein, Irlande, Royaume-Uni. Au total, Sani Abacha aurait détourné 2,4 milliards de dollars.

[25] L’or occupe ainsi la première place des matières premières assurant des recettes d’exportation du Mali, soit 70 % en 2012 ce qui constituait 15% de son PIB. Le Mali est ainsi le troisième producteur d’or d’Afrique après l’Afrique du Sud et le Ghana. Il occupe le neuvième rang mondial des producteurs d’or. En 2013, le Mali a produit 51 tonnes d’or, contre 50 tonnes (dont près de 4 tonnes produites de manière artisanale) en 2014, exporté En 2013, 67,4 tonnes, selon les données douanières, dont près de 20 tonnes issues de la production artisanale. En juin 2014, l’once d’or, soit 28 grammes, était fixé à 1 247,50 dollars US ou 922,30 euros. Le 28 août 2015, l’once d’or était évaluée à 1 130,09 dollars US.

[26] Il existe des réserves de gaz à Bourakèbougou, 60 km de Bamako et à 45 km de Kati. Il s’agirait d’hydrogène à l’état pur (98,8 % d’hydrogène et 2 % de méthane et de nitrogène), ce qui est très rare.

[27] L’or et le gaz, par exemple, sont convoités par la société canado-malienne Petroma, les sociétés canadiennes Bumigeme et ABF Mines.

[28] Selon un rapport publié en 2006 par le bureau britannique du World Wide Fund (WWF), l’Union internationale pour la conservation de la nature et la Nigerian Conservation Foundation, le delta aurait subi, au cours des dernières cinquante années, une pollution causée par près d’1,5 million de tonnes de brut. L’administration nigériane a néanmoins reconnu que près de 7 000 marrées noires avaient été enregistrées entre 1970 et 2000 et qu’il existait près de 2 000 sites majeurs gravement pollués, sans compter des milliers d’autres .

[29] Les pollutions résultent du manque d’entretien des oléoducs, ou des captations sauvages et clandestines de l’or noir par les populations locales.

[30] L’oléoduc TNP permet le transit de 150 000 barils de brut par jour. Il a été fermé à plusieurs reprises, ces dernières années, à cause de dégradations subies et des obligations de réparations nécessaires.

[31] Voir notamment, Gabriel Kenedi,« Terres fertiles, pétrole : le Sud-Soudan, pays neuf à vendre » in Rue89.nouvelbos.com, 8 juillet 2011. Il existe de nombreux articles sur le sujet.

[32] Voir, pour un aperçu succinct, de la question, l’article suivant : « Vendre les terres africaines est une erreur » in SlateAfrique.fr, 24 janvier 2014.

[33] Omar el-Béchir est poursuivi par la CPI et doit répondre de dix chefs d’accusation : cinq chef de crimes contre l’humanité (meurtre, extermination, transfert forcé, torture, viol), deux de crimes de guerre et trois de génocide. Deux mandats d’arrêt ont déjà été émis à son encontre, respectivement le 4 mars 2009 et le 12 juillet 2010. Divers ministres ou anciens ministres soudanais le sont également, à l’instar de Ahmed Haroun, ministre d’État pour les Affaires intérieures de 2003 à 2005, visé par 42 chefs d’accusation (20 chefs de crimes crime contre l’humanité et 22 autres pour crimes de guerre).

[34] Déclaration faite lors d’une conférence de presse à Abéché, e mardi 13 août 2015, à l’occasion des célébrations 55ème anniversaire de l’indépendance du Tchad.

[35] Ces menaces combinent radicalisme religieux, dérives claniques, sur fond de fondamentalisme musulman armé (AQMI, Boko haram par exemple, les bandes de brigandes transashaliennes, touaregs insurgés), économies parallèles et trafics illicites (drogues, armes, contrefaçons, être humains). Où l’on reparle des zones grises inscrites dans des logiques de crises politiques et socio-économiques.

[36] Cette architecture s’est mise en place, au gré de trois rendez-vous internationaux : à Durban, le 9 juillet 2002 avec l’adoption d’un protocole pour la création du Conseil de paix et de sécurité de l’UA ; à Syrte, en février 2004, où les pays africains se sont accordé pour lancer une politique africaine commune de défense et de sécurité ; enfin, à Abuja, en janvier 2005, où l’Union africaine a lancé un pacte de non agression et de défense commune.

[37] La politique britannique de prévention des conflits en Afrique est coordonnée au sein du Conflict Prevention Pool, structure interministérielle centralisant le financement de toutes les opérations visant à la prévention des conflits.

[38] Le Programme d’Appui aux Missions de la Paix en Afrique (PAMPA) destiné, en priorité, aux pays africains de langue officielle portugaise (PALOP) au Mozambique, en Angola, et au Cap-Vert.

[39] Avant 2002, il s’agissait de l’ACRI (African Crisis Response Initiative– Initiative de réaction aux crises africaines).

[40] Forte de 90 millions d’habitants, l’Éthiopie souhaite limiter ses émissions de GES de 64 % d’ici 2030.