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Tunisie: c'est pour qui le prix Nobel

07 janvier 2016

Tunisie: c'est pour qui le prix Nobel

Comme l’on sait, il y a deux mondes parallèles dans la physique moderne : celui de la relativité générale de Einstein, qui permet d’expliquer la gravité, les orbites planétaires et le comportements de « grands corps », et celui de la mécanique quantique, qui explique le mouvement et les relations du monde subatomique.

Le paradoxe est que les lois qui régissent ces deux mondes   parallèles ne sont pas seulement différentes, elles sont en contradiction entre elles. Et pourtant elles sont également « vraies », c’est-à-dire confirmées par des nombreuses expériences et par l’observation.

Dans l’espace politique il se passe plus ou moins la même chose. Il y a deux mondes parallèles qui sont en quelque sorte  également « vrais » parce que les deux déterminent la réalité des êtres humains. Il peut certes paraître étrange cette manière d’approcher l’attribution du prix Nobel pour la paix au Quartet menant le Dialogue National et à sa décisive action en faveur du processus démocratique en Tunisie.  En réalité quelques lignes suffiront pour éclaircir cette apparente étrangeté.

D’un point de vue de la réalité « subatomique », pour ainsi dire,  la décision du Comité pour le Nobel oublie, comme c’est souvent le cas, les peuples et leurs aspirations à la justice sociale. Une partie de la société tunisienne a vécu avec un certain malaise, et pour cause, ce prix international.  La « transition démocratique » tunisienne non seulement n’est pas achevée, mais elle montre chaque jour des signes inquiétants de recul que le Comité n’a pas considéré et que l’opinion publique internationale ne voit pas. La liste est très longue, mais quelques petits exemples peuvent suffire pour  illustrer ce que je viens d’affirmer.

Si on se réfère  aux progrès économiques et sociaux, il faut rappeler que la corruption, l’un des facteurs qui ont déclenché la révolution du 14 janvier, n’a fait qu’augmenter   (http://www.tunisiainred.org/tir/?p=5824); que le modèle néolibéral basé sur les investissements étrangers et la dette internationale est le même de la période Ben Ali et qu’il continue à produire  la même inégalité ; que le chômage des jeunes diplômés est  aussi augmenté et que le délassement des services publics – santé, administration, culture- perpétue et aggrave l’écart entre l’est et l’ouest du pays, laissant des grandes zones du territoires dans une situation insoutenable de pauvreté économique et de misère sociale. Tous les facteurs qui étaient à l’origine de la révolution de 2011 sont encore présents, voire plus accrues, et ils ont conduit, cinq ans après, à une reprise de l’émigration clandestine vers l’Europe et à une radicalisation de jeunes, ce qui en partie explique pourquoi la Tunisie est le majeur exportateur de djihadistes vers la Syrie et l’Iraq.

Même si on regarde le niveau de la politique et de droits civils il faut admettre qu’il n’y a pas eu beaucoup d’avancements. La répression et la prohibition de manifester, la criminalisation de la dissidence politique (comme c’était le cas pour l’initiative « Winou el petrol »), la persécution policière et pénale de l’homosexualité, revendiquée par le président Essebsi lui-même, la loi antiterrorisme, la loi pour la protection des apparats sécuritaires, la proposition d’une loi de « réconciliation nationale » qui est en effet une sorte d’amnistie pour tous les corrompus de la dictature, les campagnes gouvernementales de dénigrement contre Sihem Bensedrine et l’instance  Vérité et Dignité, dernier organisme ayant une légitimité issue de la révolution, toutes ces mesures offrent des exemples d’une politique qui remet en discussion les petites conquêtes  formelles de la démocratie tunisienne et, au même temps, condamne à l’oubli la douleur de « martyrs » qui ont perdu la vie en 2011. Non seulement il n’a pas encore été adopté un corpus de lois qui s’adaptent à la Constitution approuvée en janvier 2014 et largement acclamée, mais bien au contraire l’application des lois du vieux régime et de celles adoptées ad hoc ces derniers mois contredisent  les principes de cette même constitution. Après deux ans de son approbation, et sans respecter les temps établis, la Tunisie continue à ne pas avoir une Cour Constitutionnelle et donc un organisme de contrôle qui permet d’empêcher ou de corriger les violations  aux dictés de la Magna Carta.

En plus de tout cela, il faut rappeler le rôle joué par le célèbre Quartet, maintenant consacré par le  prix Nobel. Composé essentiellement par le syndicat UGTT et par l’organisation patronale UTICA, le Quartet intervint quand, après le coup d’Etat en Egypte de juillet 2013 et l’assassinat de Mohamed Brahmi, une constellation de forces (de droite, de gauche et avec l’appui de larges secteurs de l’armée et de la police) avaient comme but principal l’élimination de l’Assemblée Constituante et du gouvernement de la troïka, guidé par Ennahda. Cela fut un moment de grande tension, qui en octobre 2013 je décrivais ainsi :

 

« Le 23 octobre, date du deuxième anniversaire des élections, le Pays s’est trouvé devant à un carrefour, avec l’Assemblée Constituante paralysée, la  Constitution encore à approuver et une atmosphère de Coup d’Etat, alimenté par les partis d’opposition et par la stratégie des djihadistes qui en quelques jours ont tué 11 membres de la Garde Nationale et de l’armée. Dans ce contexte, presque crépusculaire,  le syndicat UGTT et l’organisation patronale UTICA sont intervenus pour forcer un « dialogue national » qui si d’un coté semble éviter la dérive égyptienne, de l’autre représente un coup d’état « souple », car il déplace la source de la légitimité et de la décision de l’Assemblée Constituante, élue du peuple,   à une élite nourrie et au même temps paralysée par l’envie de pouvoir des partis. »

Et j’ajoutais aussi : « Les dangers sont énormes. La combinaison de djihadisme, crise politique et désagrégation socio-économique ne laisse pas beaucoup de choix. Dans la meilleure des hypothèses, un consensus entre les élites conduira à une démocratie contrôlée, dans laquelle la lutte contre le terrorisme servira pour justifier des reculs dans le seul front où il y a eu quelques progrès.  Dans le pire des scénarios, par contre, si on arrive pas à trouver un accord et si les attaques des djihadistes continuent, il ne faut pas exclure une solution à l’égyptienne.  Dans ce cas, Ennahda serait responsable car n’a pas été capable d’envisager une vraie rupture, dans le contenu et dans la forme, avec la dictature de Ben Ali ; l’opposition serait également responsable car aurait facilité le retour à la dictature, ayant visé la défaite des islamistes  à n’importe quel prix et quel moyen. Dans le deux cas, les révolutionnaires du 14 janvier et le peuple qu’en 2011 s’est soulevé pour la dignité et la justice sociale seront, encore une fois, les perdants. »

 

Si le Quartet mérite un prix pour avoir transformer un coup d’état violent dans un coup d’état « souple », ce prix le mériterait aussi Ennahda, qui a montré un grand sens de responsabilité politique, en acceptant de trahir la révolution pour épargner à la Tunisie un destin semblable à celui de l’Egypte ou de la Lybie. Mais nous pouvons parfaitement imaginer le scandale national et international si Rachid Gannouchi aurait reçu la reconnaissance de l’Académie suédoise. 

 

Ce qui précède peut valoir pour le monde « subatomique ». Et en ce qui concerne le monde stellaire ? Ici l’interprétation change totalement.  A personne n’échappe le sens « politique » du prix Noble, dans ce cas comme dans les autres.  Il est évident que le Comité a voulu reconnaître l’exceptionnalité tunisienne   dans un contexte régional de dégradation, dictature et chaos croissants ; le destinataire est erroné, mais le message n’est peut-être pas totalement inutile.  Il faut se réjouir, d’ailleurs, que le prix ne soit pas été remis à Merkel ou à Kerry, eux aussi parmi les candidats. Il faut, en outre, mettre de coté le compréhensible malaise « subatomique »  et profiter de la renouvelée attention internationale pour parler de ce qui est réellement en train de se produire en Tunisie, en dessous des orbites planétaires, pour faire pression de l’extérieur  sur le gouvernement tunisien qui devra maintenant être plus prudent à l’heure d’adopter des mesures liberticides.

Oublions le Quartet, dont la majorité  des européens ne sait rien,  et pensons, avec une bonne partie de l’opinion publique internationale, que le prix a été octroyé à la « révolution » et à « l’exceptionnalité » tunisienne. Cette exceptionnalité n’est pas une illusion.  Les jeunes qui ont fait la révolution ont plusieurs raison de se sentir marginalisés par les nouvelles institutions et trahis par tous les partis et par leurs dirigeants, et pourtant le peu qui a été obtenu est déjà beaucoup, ou du moins c’est quelque chose en tenant compte du contexte général et des innombrables limitations imposées de l’intérieur et de l’extérieur. Il ne faut pas refuser le Nobel, il faut s’en approprier pour continuer la lutte. Ce prix mal adressé, qui vise un but sans le center, nous offre au moins la possibilité de parler de la Tunisie, de son monde subatomique, des espoirs et des frustration de ses citoyens.

Traduit de l’espagnole par Mario Sei

Santiago Alba Rico

Tunisia in red.org

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