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Rym Mourali « Le projet de société d’Ennahda progresse en Tunisie »

08 janvier 2016

Rym Mourali  « Le projet de société d’Ennahda  progresse en Tunisie »

Rym Mourali, ancien bras droit de Kamel Morjane au parti Al-Moubadra et co-fondatrice du nouve

au Parti de l’indépendance tunisienne (PIT), est l'une des rares voix féminines de la politique tunisienne. Elle livre à Jeune Afrique son analyse critique de l'évolution démocratique de son pays depuis les élections et la nouvelle Constitution de 2014.

Jeune Afrique : Comment analysez-vous l’évolution de la scène politique tunisienne depuis les élections de 2014 ? Certains dénoncent une comédie…

Rym Mourali : Pour une pièce, c’en est vraiment une et en plusieurs actes d’ailleurs. Les protagonistes l’ont-ils choisi ou est-ce à leur insu qu’ils s’inscrivent dans le registre du tragi-comique ? On pourrait en rire s’il ne s’agissait du devenir d’une nation. En clair, cette tragédie comporte trois aspects : d’un coté les défaillances du parti majoritaire ; de l’autre le silence assourdissant de toutes les autres composantes politiques après les élections de 2014 ; et enfin le double-discours permanent du parti islamiste qui veut à la fois présenter une image avenante à l’international tout en continuant de phagocyter toutes les structures de l’État, en faisant commerce des clés du paradis à travers les mosquées et en s’autoproclamant gardien de la foi.

Y a-t-il un avenir pour les partis en dehors de la bipolarisation de la vie politique autour d’Ennahdha et de Nidaa Tounes ?

Après les élections bon nombre de partis se sont installés dans l’expectative face auxconséquences tant redoutées du pacte Ghannouchi-Béji Caïd Essebsi : la bipolarisation. Les élections de 2014 ont sinistré la scène politique voilà un an etreporté l’émergence d’une vraie culture démocratique. Force est de constater que nous ne sommes pas dans une démocratie bi-partisane mais dans une dictature de l’absolu. En neutralisant le choix démocratique, le couple dominant a perverti le sens même des élections puisque nous nous retrouvons dans une situation absurde où même si Ennahdha n’est pas ostensiblement au pouvoir, son projet rétrograde progresse au sein de la société ; au moment où les pourfendeurs de Mustapha Ben Jaafar – fondateur d’Ettakatol et allié de la troïka en 2011 – se complaisent à reproduire les mêmes compromissions en trahissant une nouvelle fois la confiance accordée et l’essence même du mandat que le peuple leur a confié.

Quant aux autres composantes politiques, trahir la confiance des électeurs est sans aucun doute le meilleur moyen de se saborder. Ne résisteront que les partis porteurs de véritables projets et d’une vision patriotique. « Que ne vive point en Tunisie qui ne sert dans ses rangs », c’est la maxime inscrite au cœur de notre hymne national.

Toutes les vérités sont-elles bonnes à dire aux Tunisiens ?

Les Tunisiens acceptent la vérité même si elle est difficile et même si elle implique des sacrifices. Nous sommes un peuple lucide. Toutefois, les gens ne supportent plus une certaine hypocrisie. Demander des sacrifices sans réduire le train de vie de l’État ou bien encore, solliciter la population pour combattre le terrorisme alors que le pouvoir judiciaire libère à tour de bras ! Ce que l’on croit être un manque de lucidité n’est que le refus du dogme d’un consensus vicieux et pervers.

À force d’ériger le consensus en totem de la vie politique, on ne fait plus de politique mais une sorte de diplomatie munichoise qui conduit au désastre

 

À force d’ériger le consensus en totem de la vie politique, on ne fait plus de politique mais une sorte de diplomatie munichoise qui conduit au désastre ; faut il rappeler qu’il n’est point possible de concilier deux modèles de sociétés [islamiste et libéral, NDLR] à l’opposé l’un de l’autre ?

Que préconisez-vous comme issues possibles ?

Pour pouvoir envisager des issues, il faudrait d’abord trancher au sujet de certaines questions qui, malgré les longs discours se voulant réconfortants, restent en suspens. La question du modèle de société est fondamentale ; il ne faut pas oublier que la religion associée à la politique n’est nullement l’expression d’un conservatisme mais plutôt d’un intégrisme, et qu’aujourd’hui, après le 14 janvier 2011, notre échiquier politique s’est doté d’une composante frériste qui promeut un projet s’inscrivant totalement à l’opposé de ce qu’est la Tunisie post-indépendance et de ses aspirations populaires. Cependant, il ne faut pas occulter d’autres batailles non moins importantes qui, si elles étaient menées et gagnées, constitueraient des issues à certaines crises.

Nul ne peut nier que, depuis mars 2011, les caisses de l’État ont subi une saignée sans réserve ni retenue. Nos hommes politiques pensaient que l’élaboration d’une nouvelle Constitution permettrait d’obtenir les soutiens financiers tant convoités, omettant le fait que les solutions pour la Tunisie n’émaneront pas d’une politique attentiste ou d’agendas dictés. Durant cinq ans, les responsables politiques en place ont fait le choix de l’assistanat et de regarder du côté des pays étrangers. Nous avons quémandé de l’aide, tendu la main, pour obtenir quoi, finalement ? Des condoléances pré-formatées après chaque attentat, des visites éclair, des promesses creuses.

Et un prix Nobel ?…

Oui mais peut-il garantir la couverture des dettes qui s’amoncellent auprès du FMI, de la Banque mondiale et j’en passe ? Aura-t-il un impact sur la création d’emplois, sur le tourisme secteur plus que sinistré aujourd’hui ? Non, de toute évidence : soyons réalistes ! Nous avons négligé la chose la plus importante, c’est à dire de prendre conscience que le problème est fondamentalement tunisien, que l’alternative ou la solution ne peut être que tunisienne et pas dictée de l’étranger. D’ailleurs, il est naïf de croire que l’étranger puisse offrir une aide quelconque sans un retour sur investissement direct et conséquent.

Il faudrait d’abord et avant tout rétablir l’ordre et la sécurité dans le pays sans oublier aussi d’aider l’administration à reprendre confiance en elle

 

La Tunisie fait partie d’une région qui montre aujourd’hui sa capacité à devenir un acteur important au niveau économique, politique et géostratégique. Aucune construction de l’avenir ne peut se réaliser en dehors du cadre maghrébin, il est impératif de mettre en application un programme d’intérêt commun avec ses composantes économiques, politiques et culturelles, en tenant compte des dimensions africaines et méditerranéennes. L’intégration de cette région par étapes permettra à la Tunisie de conforter son modèle de développement et de construire avec ses partenaires un espace dont on devra tenir compte, mais il faudrait d’abord et avant tout rétablir l’ordre et la sécurité dans le pays – sans oublier aussi d’aider l’administration à reprendre confiance en elle.

Les femmes sont rares en politique et dans l’exécutif. Accepteriez-vous un poste au gouvernement ?

D’abord ce gouvernement est un gouvernement d’équilibre parlementaire. De facto, nous qui ne sommes pas encore au Parlement, nous n’avons pas vocation à y être. Ensuite nous pensons que le vrai jeu démocratique consiste à ce qu’il y ait une opposition active face au gouvernement. D’ailleurs, nous considérons comme inappropriés et non constructifs les différents appels lancés par Ennahdha et ses acolytes à élargir la coalition gouvernementale. Cette volonté de vouloir institutionnaliser le consensus vide les actions de leur substance. Il est impératif aussi de concevoir une opposition constructive et dynamique en dehors de l’Assemblée.

 

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