le collectif des musulmans citoyens français

Tunisie : pourquoi le terrorisme ?

19 octobre 2015

Tunisie : pourquoi le terrorisme ?

Depuis les élections de l’automne 2014 qui avaient vu successivement la victoire du parti laïc Nida Tounès (l’appel de la Tunisie) aux législatives et celle de son leader Béji Caïd Essebsi, un ancien ministre de Bourguiba, à la Présidentielle, la transition démocratique tunisienne semblait être parvenue à bon port.

Les Isalmistes « légaux » du parti Ennahdha et leur allié, le président sortant Moncef Marzouki, adversaire malheureux de Béji Caïd Essebsi, avaient reconnu leur défaite. Un début de reprise économique semblait s’amorcer, y compris dans le secteur très sensible du tourisme. Certes, une certaine activité djihadiste continuait à se manifester dans le Sud, favorisée par le chaos libyen. Mais, malgré des assassinats chroniques de soldats ou de policiers, elle restait apparemment sous contrôle.

Sur le plan politique, Nida Tounès ne disposait que d’une majorité relative et avait eu du mal à constituer une majorité à l’assemblée nationale du fait surtout de la défection de la coalition d’extrême gauche du « Front populaire »! Force avait été d’intégrer à la majorité les députés d’Ennahdha, ce qui n’avait pas manqué de provoquer des remous, voire des refus dans les rangs même de Nida Tounès et des milieux intellectuels séculiers. Malgré tout, le coup de tonnerre de l’attentat du 18 mars au Musée du Bardo, a pris tout le monde de court.

Certains, surtout de ce côté de la Méditerranée, en ont précipitamment conclu qu’il fallait enterrer la Tunisie démocratique. Le pessimisme radical, comme souvent depuis le début des « printemps arabes », a succédé à l’optimisme. Pourtant, les réactions sans équivoque des masses tunisiennes, celles-là mêmes qui avaient voté pour la modernité quelques mois auparavant, ont montré qu’il faut se garder aussi bien de la naïveté que des excès de scepticisme.

Les responsables tunisiens ne cessent de répéter qu’ils mèneront une "guerre sans pitié contre le terrorisme". Mais l'attaque meurtrière du musée du Bardo a montré des défaillances sérieuses au sein de l’appareil sécuritaire. Plus généralement, le pays peine à définir une stratégie contre une mouvance djihadiste en plein essor.

L'attaque qui a fait 21 morts, dont 20 touristes, à deux pas du Parlement, est la première à cibler des étrangers depuis le soulèvement de 2011 et illustre la nécessité d'adopter une vision claire assortie de moyens, avertissent des observateurs.

"Il n'est plus permis de se leurrer ou de leurrer l'opinion publique", met ainsi en garde le journal Le Quotidien dans un éditorial, en évoquant les "milliers de terroristes agissant en Tunisie, en Libye, en Syrie et en Irak [qui] ont été formés ou recrutés dans notre pays".

Les Tunisiens partis à l’étranger pour combattre, qui seraient au nombre de 3 à 4 000, constituent en effet une menace sérieuse pour la stabilité et la sécurité du pays. La proximité avec la Libye livrée au chaos rend la tâche des forces de sécurité plus complexe et plus difficile en raison de frontières poreuses avec un pays où les armes circulent librement.

Comme la France, la Tunisie se demande pourquoi autant de jeunes sont réceptifs aux discours extrémistes et à la tentation du djihad. Pourquoi la Tunisie fournit-elle le plus gros contingent de terroristes étrangers en Libye ou en Syrie ?

La question dépasse les réalités économiques et sociales puisque les deux jeunes terroristes de l'attentat du Bardo sont issus de la classe moyenne bien intégrée. Il faudra aller chercher plus en profondeur et s’interroger sur les valeurs défendues par la République, sur le discours religieux dominant mais aussi sur le véritable bilan du modernisme autoritaire à la Bourguiba.

Mercredi soir, dans le centre de Tunis, des manifestants ont ainsi mis en cause l'ancien Premier ministre islamiste, Ali Laarayedh.

"A chaque fois qu'un attentat est perpétré, il nous est difficile d'exonérer la troïka de ses responsabilités. Ses dirigeants ont été au moins laxistes. Au moins, ils n'ont pas su prendre la mesure de la menace", juge le quotidien La Presse.

Ennahdha dément catégoriquement ces accusations, rappelant que c'est alors qu'il était au pouvoir que le principal groupe salafiste du pays, Ansar Asharia, a été déclaré "organisation terroriste". Ce qu’elle oublie de dire est qu’elle l’a fait sous la pression américaine suite aux attaques et à l’incendie de son ambassade et de l’école américaine à Tunis.

Néanmoins, on ne peut passer sous silence les défaillances révélées, le 18 mars, par l’attaque terroriste. Comment n’a-t-on pas pensé à protéger le Musée du Bardo à l’aube de la saison touristique ? Au-delà des questions sur l'absence de contrôles rigoureux, de portiques de sécurité, de détecteurs de métaux devant le portail principal, de gardes armés à l'entrée du Musée, d'autres restent posées… Quels sont les moyens à mettre en œuvre pour éviter de tels actes dans l’avenir ? Pourquoi a-t-on autant tardé à construire une réponse cohérente à la déferlante irraisonnée des djihadistes ?

L’itinéraire macabre des djihadistes de tous bords (Aqmi, Ansar Asharia, Daech…) montre clairement une logique de leur action. Il s’agit d’un projet anticivilisationnel, un projet de destruction massive de tout ce qui est anté-islamique : Tombouctou et ses manuscrits rares d’une valeur inestimable, les statues assyriennes et Parthes du musée de Mossoul… Comment n’avoir pas imaginé que le risque était grand pour les lieux de préservation de notre patrimoine multimillénaire à Carthage comme au Bardo, le deuxième musée du continent africain après le musée égyptien du Caire ? Alors même que des intellectuels Tunisiens ont rédigé un appel adressé à l’ONU pour lui demander d’aider à protéger notre patrimoine culturel…

La sécurité tunisienne n’a rien anticipé et est restée immobile face à cette menace. Est-ce à dire que Larrayedh et Ennahdha ont réellement décapité notre sécurité nationale de ses meilleurs experts, experts démis de leur fonction et partis servir sous d’autres cieux dans les pays qui ont su apprécier leur compétences et leur expertise ? "Le combat engagé nécessite plus de rigueur et de fermeté de la part du pouvoir en place", juge le journal le Quotidien. Le  Premier ministre Habib Essid a reconnu l'existence de "failles dans tout le système sécuritaire". Et souligné la nécessité mettre en œuvre "davantage de coopération entre l'armée et les forces de sécurité intérieure".


Le chef du gouvernement annonce ainsi des mesures pour "appuyer la coopération entre les dirigeants de l'armée et de la sécurité au sein des divers forces et corps" et "revoir la politique sécuritaire en coopération avec l'institution militaire ». Ahmed Driss, le président du Centre des études méditerranéennes et internationales (CEMI) a quant à lui pointé les manquements liés aux insuffisances de l’appareil sécuritaire. Il a exhorté le gouvernement à réformer les services de sécurité dont les structures semblent obsolètes. Il souligne le manque de coordination au sein même d’un appareil inadapté au contexte qui exige plus de « fluidité dans la chaîne de commandement ». Le pouvoir tunisien, après avoir trop tardé, est confronté à l’urgence ; or nous sommes en présence de défaillances structurelles dont la réforme exige du temps.

 

Quatre ans après son émergence inattendue sur la scène politique, la jeunesse révolutionnaire peut-elle se retrouver dans le nouveau cours politique ? Elle a souvent le tournis : elle est chantée, honorée et, bien évidemment, récupérée. Elle a cru se débarrasser d'un régime qui l'affamait, la muselait et la jetait en prison lorsqu'elle osait contester sa situation économique et sociale. Que lui a-t-on proposé ? Rien ou presque… Des promesses, des promesses à n’en plus en finir... Les grands maîtres et experts de ce monde en matière de foi et de "raison" divine se succèdent en Tunisie, traversant le pays en long et en large en toute impunité. Sur leur route, ils sèment leurs appels au djihad, à la punition sans appel des impies, des taghouts(apostats, mécréants)… Dans nos mosquées, un discours accusateur voire inquisiteur prend forme au rythme des incursions des prédicateurs wahhabites prétendant retourner à la pureté de l’islam primitif[1]. Ils y trouvent une audience et une écoute mais aussi parfois un enthousiasme nouveaux. « La majorité silencieuse » assiste, impuissante et passive, à un déferlement de discours moyen-âgeux jusqu’alors impensable en Tunisie. Inconsciente de ce qui passe dans l’underground islamiste, elle ne s’inquiète guère de l’avenir de ses propres enfants.

Pourtant, depuis quelques mois, avec la dégradation de la situation en Syrie, on découvre l’ampleur des départs de jeunes tunisiens au djihad. On commence à comprendre, un peu tard, que des cellules « salafistes » s’organisent pour recruter des jeunes garçons qui serviront de « chair à canon » pour le djihad en Syrie. On découvre aussi que des jeunes filles envoyées en Syrie offriront le « repos du guerrier » aux djihadistes. Mais que faisait Ennahdha, au pouvoir par le verdict des urnes, entre 2011 et 2014 ?

Le gouvernement de Rached Ghannouchi, qui accueillait en grande pompe l’imam Karadhoui, imam de l’aile dure des Frères musulmans en Egypte et maître à penser de l’émir du Qatar, ou Ismael Héniya, le président du Hamas, n’a-t-il pas laissé se développer un climat de violence et d’intimidation ? A Tunis, l’université des sciences humaines était occupée, des artistes, des journalistes, des intellectuels agressés, une chaîne de télévision directement attaquée après la projection du film Persepolis… Des mausolées soufis avaient été saccagés (Saïda Manoubia,  Sidi Bou Saïd…). Des groupes organisés en « Ligues de protection de la Révolution », construites sur le modèle iranien des gardiens de la révolution, imposaient leur loi en toute impunité sous le regard bienveillant d’Ennahdha. Le président de la République lui-même accueillait des agitateurs des LPR au palais de Carthage !

Il a fallu que les salafistes défient ouvertement l'armée et les forces de l'ordre dans les maquis liés à Al-Qaïda sur les frontières de l'Algérie pour que l'attitude du pouvoir commence à changer, pendant que Ghannouchi continuait à minimiser l'importance des maquis, assimilant les exercices militaires des Ansar Asharia à des entrainements sportifs…

Mais la question fondamentale demeure l’élaboration de la loi anti-terroriste qui tarde à voir le jour car une partie de l’assemblée constituante s’y était opposée au nom de « la protection des libertés ». La société tunisienne est très divisée. Le camp « laïc » lui-même n’est pas homogène. Il comprend beaucoup de nationalistes arabes et d’archéo-marxistes qui ne brillent pas par la modernité de leur réflexion. On trouve parmi eux par exemple beaucoup d’amateurs, via les réseaux sociaux, des thèmes du complot, prompts à attribuer tous les malheurs du monde, y compris l’émergence de « l’Etat islamique », à d’obscures manigances de la CIA ou du Mossad !

Malgré toutes les tentatives de déstabilisation de son socle institutionnel, la Tunisie résiste grâce à sa stabilité politique qui nécessite certes d’être consolidée. La constitution forme le socle commun sur lequel reposent ses institutions et demeure la référence et la garantie des libertés fondamentales et la protection des droits de l’homme. En outre, la Tunisie peut compter sur une société  civile mobilisée, société civile dont la colonne vertébrale est la centrale syndicale UGTT. La Tunisie, seul pays survivant d'un printemps arabe à l'agonie, devra faire face aux défis et continuer sur la voie de la démocratie malgré la menace libyenne à ses frontières et la menace terroriste sur son sol.

 

Najet Mizouni

Revue Esprit

 

Rym Mourali « Le projet de société d’Ennahda progresse en Tunisie » Tunisie. Eternelle île de Kerkennah