le collectif des musulmans citoyens français

La revanche du soufisme en Tunisie

22 septembre 2015

La revanche du soufisme en Tunisie

L’avenir est à une Tunisie soufie : regardons donc le soufisme prendre sa revanche sur le salafisme !

Par Farhat Othman.

CONTREPOINTS

 

 

Dans sa magistrale thèse sur le soufisme en Égypte et en Syrie1, Éric Geoffroy démontre à quel point les soufis avaient de l’importance, de l’influence et du prestige dans l’État islamique, aussi bien en Égypte et en Syrie, que dans le reste de l’Orient et même du monde arabe musulman dans son ensemble.


Soufisme et salafisme

Ce courant était surtout lettré et savant, tout en ayant une réalité populaire incontestable ; et il s’est trouvé en concurrence avec un autre mouvement, bien plus élitiste, qui allait devenir prépondérant à la faveur des événements politiques. Il s’agit du salafisme qui a été, au départ, une réaction à l’impérialisme, occidental à l’époque, mais sous d’autres formes auparavant.

Par impérialisme, je n’entends pas seulement le sens commun manifestant une politique d’État visant à étendre sa domination militaire, économique, culturelle et politique. Je vise aussi cette tendance collective à la domination de certains intérêts perçus comme étrangers. Si le premier sens a correspondu à la réalité des États islamiques au moment de l’apogée du salafisme, c’est le second qui a prévalu au moment de la naissance du salafisme au temps de la domination culturelle du mouvement rationalisant des mu’tazilites à la faveur de l’influence perse dans la dynastie abbasside.

Et c’est avec l’intensification de la pression impérialiste occidentale sur le monde arabo-musulman que le salafisme a eu le coup de fouet qui l’a érigé en défenseur de l’islam. Au départ, il est vrai, il était fondé à dire que le retour à l’islam véritable pouvait servir de levier à la fois moral et matériel en vue de combattre ses ennemis. Mais c’est en déniant au soufisme toute légitimité, en le dénigrant, le ramenant aux aspects folkloriques, auxquelles même la science n’échappe pas (n’y a-t-on pas droit aussi aux charlatans ?), il n’a fait que servir l’impérialisme qu’il prétendait combattre. C’est qu’il allait ainsi dans son sens, ridiculisant l’islam, en faisant une religion rétrograde, accréditant la thèse que seuls le savoir et la science occidentaux pouvaient sortir l’islam de la décadence.

De là à dire que l’esprit salafi d’origine a été pollué par les ennemis de l’islam, internes comme externes, il n’y a qu’un pas que certains historiens ne sont pas très loin de franchir. Pour notre part, sans rentrer dans une telle chicanerie, nous nous contentons de relever l’état de complicité objective existant entre les salafis d’aujourd’hui et les ennemis de l’islam. Les uns veulent faire de notre foi de tolérance une religion de haine et d’exclusion, et les autres ne voient dans de telles manifestations qu’un argument supplémentaire pour dénoncer une religion qui fut pourtant l’axe majeur d’une brillante civilisation universelle, à l’origine de la leur.

C’est pourquoi on voit tout le monde, y compris l’Occident, regarder de travers la Révolution tunisienne, aujourd’hui, cette régénération de la vie dans notre pays ; et elle est à la fois politique et spirituelle. D’aucuns n’y veulent pas de véritable démocratie, car risquant de devenir une menace pour des dictatures bien commodes pour nombre d’intérêts. D’autres ne souhaitent pas un islam tolérant, risquant de pulvériser à la base leur légitimité politique et religieuse. Et l’Occident n’a aucunement l’intention de laisser la Tunisie échapper à son emprise idéologique, surtout en termes économiques. Pour cela, il entend en faire un marché ouvert à ses produits avec le maintien d’un système de libéralisme économique sans libéralisme politique qui supposerait, pour le moins, un égal traitement entre les hommes et les marchandises.

Or, grâce à sa révolution, le peuple tunisien est en train de se réapproprier son identité. Et à la faveur des excès du salafisme outrancier, il redécouvre sa spiritualité soufie. Refaisant son unité, il retrouve une indépendance certaine, altière, rétive à la perpétuation des rapports internationaux injustes.

Le retour du soufisme

Comme le dit Michel Chodkiewicz dans sa présentation de la thèse de Geoffroy, le soufisme confronte à merveille « temporel et intemporel », « histoire et métahistoire ». Ce soufi français nous en a donné une illustration significative avec sa thèse remettant en cause les clichés dotés encore d’une extraordinaire résilience sur le soufisme. Ces clichés colportés pour une bonne part par des orientalistes se retrouvent chez nous, aussi bien chez nos élites occidentalisées que nos masses fanatisées ; et elles ne font que manifester l’influence consciente ou inconsciente de la tradition judéo-chrétienne en islam.

La conclusion de la thèse d’Éric Geoffroy reste d’actualité quand il affirme que le tasawwuf, sous toutes ses formes, les plus hautes ou les plus populaires, occupe dans l’époque qu’il décrit une position « centrale et dominante ». Nous pensons qu’elle est à reprendre mutatis mutandis pour la Tunisie telle qu’elle se fait sous nos yeux. On y assiste, en effet, même si cela se fait encore en sourdine, à la revanche éclatante du soufisme, cet islam paisible et lumineux – le vrai salafisme, au fait – sur la fausse déclinaison de ce dernier dont relève encore le parti islamiste au pouvoir.

Ainsi que l’affirme d’ailleurs Geoffroy dans son récent livre, l’Instant soufi2, « le soufisme attire, séduit, tandis que l’islam fait figure de repoussoir. Quel paradoxe ! » Or, plénitude de l’islam, voie d’excellence évoquée par le Prophète, cette mystique islamique est une recherche de la connaissance de la divinité ; elle est la voie en mesure de permettre la progression spirituelle des musulmans devant la régression que représente l’esprit salafi dénaturé, celui de la haine et de la violence. Et c’est une voie qui entend être aussi une voix de justice faite de justesse dans le concert des nations en manquant cruellement.

Ce parfum enivrant de l’islam est aujourd’hui aux senteurs du jasmin ; cette saveur de la vie est au pain chaud de Tunisie, si comparable au biscuit. Car, avec le coup du peuple en notre pays, il y a eu un éveil à la dignité ; or, le soufisme est déjà un éveil à l’universel dans cette acuité de la conscience dans une vigilance à l’altérité ne quittant jamais l’âme, faisant de la voie du musulman en notre pays la Voie recherchée par l’Homme parfait soufi, une voix de la justesse aussi qui est finalement une quête de la justice.

La sociologie compréhensive nous apprenant à écouter l’herbe pousser, c’est ce que nous croyons percevoir comme traits essentiels en une Tunisie effervescente. Ils sont faits d’affects et d’un émotionnel prédominant dans la prévalence d’aujourd’hui de la société officieuse, cette centralité souterraine.

Regardons donc le soufisme prendre sa revanche sur le salafisme ! L’avenir est à une Tunisie soufie. Pour le bonheur de l’islam.

1.    Publiée sous le titre « Le soufisme en Égypte et en Syrie. Sous les derniers Mamelouks et les premiers Ottomans. Orientations spirituelles et enjeux culturels », Presses de l’Ifpo, Institut français d’études arabes de Damas, collection : Études arabes, médiévales et modernes | n° PIFD 156, 1996, 598 p. On peut consulter la thèse en ligne :http://books.openedition.org/ifpo/2342. 

2.    Édité par Actes Sud, collection « Le souffle de l’esprit », Paris, 2000, 46 p. Je paraphrase d’ailleurs ici ce savoureux témoignage d’un Occidental épris du meilleur de notre islam. ↩

 

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