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Tunisie : à quoi sert le parti Ennahda ?

26 juillet 2015

Tunisie : à quoi sert le parti Ennahda ?

Le profil bas adopté par le parti politique et islamiste tunisien Ennahda, engagé dans une coalition gouvernementale avec Nidaa Tounes, soulève de nombreuses questions auprès de ses militants et des observateurs de la vie politique tunisienne.

Spécialiste du monde arabe et de la Tunisie, chercheur CNRS à l’Institut français du Proche Orient (Ifpo), Vincent Geisser dresse un premier bilan d'étape critique de cette stratégie nahdaouie. Zaman France publie avec son autorisation son analyse in extenso. 

 

Deuxième groupe politique du Parlement tunisien et premier parti du pays en nombre d’adhérents et de militants, Ennahda aurait dû logiquement au lendemain des élections législatives de 2014 prendre la tête de l’opposition, comme dans n’importe quelle démocratie du monde : la majorité gouverne le pays avec son administration, l’opposition s’oppose par des moyens légaux.

Arguant de circonstances exceptionnelles, les dirigeants d’Ennahda ont préféré renoncer à leur statut d’opposition démocratique pour se rallier à la coalition gouvernementale dominée par le parti Nidaa Tounes et la figure providentielle de Béji Caid Essebsi, au nom de la «démocratie consensuelle».

Cette conception très particulière du pluralisme avait déjà été expérimentée sous l’Ancien régime, aux lendemains de l’indépendance et après le «coup d’Etat médical» du 7 novembre 1987.

 

La hantise du scénario égyptien

Certes, le pari de la «démocratie consensuelle» qu’a fait la direction d’Ennahda peut largement se comprendre au regard du contexte régional totalement instable (Libye, Yémen, Syrie, etc.) et surtout par la peur d’une reproduction en Tunisie du «scénario égyptien».

Le spectre égyptien semble hanter et paniquer les responsables nahdaouis qui sont prêts à tous les compromis pour survivre et se maintenir coûte que coûte dans le système.

L'approche politique d'Ennahda revêt désormais une dimension existentielle. De ce point de vue, les responsables nahdaouis contribuent à dépolitiser largement la vie publique, en faisant de la politique tunisienne une chose purement administrative et technique et non un projet de société.

 

Les risques du consensus démocratique

C’est un pari risqué. Le consensus sécuritaire brouille le fonctionnement normal de la jeune démocratie tunisienne : un régime sans véritable opposition parlementaire qui fonctionne de plus en plus en totale déconnexion avec la société.

De plus, il donne une carte blanche aux gouvernants sans réel contre-pouvoir, en stigmatisant finalement tous les esprits libres et critiques, renvoyés au statut d’ «ennemi d’Etat» et de «traître à la patrie», voire de « mauvais tunisiens ».

Ainsi, les Nahdaouis donnent parfois le sentiment de ne pas vouloir assumer pleinement leur rôle de démocrates responsables, comme si leur destin politique se résumait à être, soit des «bannis éternels» du champ politique tunisien, soit des «collaborateurs fidèles» mais jamais des opposants matures.

Or, la lutte anti-terroriste nécessite justement une véritable «maturité démocratique», des garde-fous dans la société civile et une «mobilisation citoyenne», auxquels les dirigeants tunisiens actuels (Nidaa et Ennahda) semblent avoir renoncé, préférant un compromis sécuritaire au sommet.

Enfin, en refusant d’assumer pleinement son rôle d’opposition démocratique, le parti Ennahda prend le risque de voir une partie de la jeunesse tunisienne se radicaliser, et fuir vers des mouvements et groupuscules plus extrêmes.

 

La tentation de l'aventurisme 

Discrédité par sa caution aveugle donnée à la dérive autoritaire du gouvernement, le parti d’Ennahda aura de moins en moins d’influence et de prise sur sa base populaire et sur de larges franges de l’électorat, tentées par l’aventurisme.

En observant l’attitude des responsables d’Ennahda (ce qui n’est pas le cas de nombreux militants et de certains députés nahdaouis qui restent lucides), cela donne parfois l’impression d’un troupeau de moutons qui, par peur d’être sacrifié à l’abattoir par le propriétaire des lieux, ne cesse de crier «Behh, Behh, Behh» que l’on peut traduire en langage humain par «Naam, Naam, Naam !» (Oui, Oui, Oui !).

L’oiseau bleu semble avoir perdu temporairement ses ailes.

Pour l’instant, les dirigeants nahdaouis ont l’air heureux de leur partenariat privilégié avec le berger mauve et ses chiens de garde, mais jusqu’à quand ?

 

 

VINCENT GEISSER

BEYROUTH

ZAMANFRANCE.FR

Le terrorisme, c’est nous ! Nous sommes deux Tunisies