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Tunisie toute la géopolitique de l'islam en un pays

21 juin 2015

Tunisie toute la géopolitique de l'islam en un pays

ISLAMISME. En Tunisie, la chute de Ben Ali a laissé place à un possible retour de l'islam sur la scène politique du pays. Mais de l'islam au salafisme, il y a un pas qu'un passionné de la Révolution de jasmin n'a pas envie de franchir. D'où une généalogie de l'islam pour comprendre les origines des dérives rigoristes de la religion de Mahomet.

L’agitation introduite avec violence et rapidité par Rached Ghannouchi dans la société tunisienne, depuis le retour de son exil londonien, trouve son origine dans une guerre d’influence entre deux tendances religieuses diamétralement opposées, sunnites et chiites.

 

Rached Ghannouchi, le 19/07/2011 à Tunis (AFP)


Petit rappel historique : à la mort du prophète Mohammed, son compagnon Omar ibn al-Khattâb, qui sera le premier calife a dit : "Que ceux qui ont adoré Mohammed sachent qu’il est mort, et que ceux qui ont adoré Dieu sachent qu’il est éternel." Ce qui n’a pas plu à la famille de Mohammed, qui prétend que le pouvoir que détenait le prophète comme chef temporel lui revient. Mohammed n’ayant aucun fils vivant, elle décide que ce pouvoir échoit à son gendre Ali.

 

Ceux qui ont suivi Ali ont crée une scission appelée "shi'a" parce qu’ils lui ont fait allégeance ("châya’oû" Ali). Une guerre de succession aura lieu avec batailles sanglantes entre les deux clans : les héritiers de Mohammed, et ses successeurs les "sa’haba" (compagnons).

Ali, sa famille et ses sympathisants se sont finalement réfugiés dans l’actuel Irak. Où les fils d’Ali, El Hassan et El Hussein seront assassinés. Ainsi, il ne reste plus de descendant mâle au prophète Mohammed. Depuis, deux mouvements islamiques mèneront le monde musulman, avec tantôt la domination de l’un, tantôt la domination de l’autre.

 

Sunnites et chiites, la ligne de partage


Ces deux courants de l’islam se distingueront par les sources utilisées pour écrire le droit musulman :

1. Les Sunnites : dont la doctrine s’appuie sur quatre sources :

- le Coran, puis pour les cas non directement évoqués dans le Coran, ils utilisent :

- la "sunna" qui est la conduite du prophète dont les actes ont valeur de loi. D’où leur appellation de "sunnites". La "sunna" étant elle-même l’ensemble des "hadiths" du prophète (somme de ses commentaires), ainsi que ses "es’sira" (ses faits et gestes). Puis :

- le consensus des jurisconsultes musulmans "Al ijma’â". Puis finalement :

- la déduction juridique "Qiyas" du jurisconsulte, à condition qu’elle ne contredise pas les trois références précédentes.

Il existe d’autres sources de références selon les écoles sunnites "madhhab" (obédience). Les quatre principales écoles étant le malékisme, le hanafisme, le chaféisme, et le hanbalisme, dont deux manifestations récentes sont le wahhabisme et le salafisme.

2. Les Chi’ites, pour qui, après l’assassinat d’El Hassan et d’El Hussein, ceux-ci sont devenus leurs martyrs emblématiques ; le pouvoir spirituel dont bénéficiait la famille du prophète sera transmis par Dieu à des ayatollahs (aya = preuve) dont le nom se traduit par "preuve de Dieu sur terre". Cela leur donne un pouvoir spirituel d’essence divine.

Et ayant rappelé cela, il est clair que les ayatollahs et les fatwas ne sont que de pures créations humaines, ce qui choque profondément les sunnites. Ces deux tendances se considèrent mutuellement comme "illicites et impies" par leur idéologie fondatrice même. D’où les guerres qu’ils se font depuis toujours au nom d’Allah, et qui ne sont, de toute évidence, que des guerres humaines pour le pouvoir.

L’aire d’influence de ces deux tendances religieuses se traduit géographiquement depuis quelques siècles par la répartition suivante :- Sunnites : au Moyen Orient, en Afrique de l’Est, et en Afrique du nord jusqu’en Espagne.

- Chi’ites : en Iran, une partie de l’actuel Irak et un peu tout autour (Syrie…).

 

Pour les sunnites, il y a deux écoles


Pour les sunnites, il y aura plusieurs écoles d’interprétation du Coran sur la base des hadiths et de la sunna du prophète, qui donneront le droit musulman sunnite. Dont voici les plus importantes :

- École malikite, école suivant l’imam Mâlik Ibn Anas : très dominante en Afrique du Nord, basée sur "l'ijtihâd" (exégèse) permanent, et utilisant pour cela la dialectique de la philosophie

- École hanbalite, école de l’imam Ahmed Ibn Hanbal, qui prône l’origine divine du droit : très dominante en Arabie et tout autour, excluant la dialectique philosophique, préfèrent la rigueur textuelle.

En gros, l’imam Mâlik préfère légiférer au cas par cas et "philosopher" à la manière des philosophes grecs pour trouver la solution à ce qui n’est pas clairement exprimé…

Le malikisme est ancré en Tunisie depuis des siècles. La Grande Mosquée de Kairouan, appelée aussi mosquée d’Oqba Ibn Nafi, était réputée depuis le IXe siècle pour être l’un des plus importants centres d’enseignement de la jurisprudence malikite.

 

La Grande Mosquée de Kairouan, en Tunisie (Wikimédia Commons - Cimoi - cc)

 


Pour l’imam Ahmed Ibn Hambal, au contraire, il s'agit de tout anticiper et réguler en ne se fondant que sur une interprétation "textuelle" du Coran et de la sounna, sans "philosopher".

L’école hanbalite donnera naissance à un mouvement plus rigoriste, "les salafiyuons" (les prédécesseurs ou les ancêtres, c'est-à-dire les compagnons du prophète et les deux générations qui leur succédèrent), qui ont décidé qu’il n’est plus nécessaire de faire d’exégèse (Ijtihad), puisque tout a été dit, tout a été commenté et tout a été légiféré… Il ne reste au souverain qu’à appliquer la charî'a (le Droit), somme de tout le travail fait par les "salafiyuons".

 

 

Le wahhabisme, l'islam tendance dure


Un imam d'Arabie du nom de Mohammed Ibn Abd al-Wahhab va encore durcir le salafisme par une lecture encore plus stricte et "textuelle" du Coran et de la sunna, mais aussi de la charia. L'intention de cet imam était de ramener l'islam à sa pureté d'origine. Ses fidèles rejettent toute tradition extérieure au Coran et à la sunna et refusent le culte des saints. D’ailleurs, la plupart des musulmans se désolidarisent de ce mouvement, qu'ils considèrent comme sectaire et extrémiste.

Il va codifier tout du comportement que doit avoir un musulman au quotidien. Conduite, tenues vestimentaires burqa, niqab, barbes pour les hommes au henné si possible, pour reprendre le critère de beauté masculine répandu à la Mecque, et adopté par le prophète Mohammed lui-même… Jusqu’à s’immiscer dans les rapports intimes du couple pour leur dicter leur conduite.

Il fera un pacte avec le roi saoudien Mohammed ben Saoud ben Mohammed : il soutiendrait le pouvoir temporel du roi Saoud, et en contrepartie il s’occupera du pouvoir spirituel du royaume. Il décrétera que toute atteinte ou contestation de la famille Ibn Saoud, gardienne des lieux saints (Médine et la Kaaba…), sera assimilée à la "fitna" (zizanie), et donc sacrilège et punissable comme telle, assurant à cette monarchie l'intouchabilité. Ce qui fut convenu et que la famille royale perpétue encore en propageant le wahhabisme, et en le finançant.

Sauf que les guerres de ces deux tendances vont reprendre de plus belle pour une hégémonie la plus étendue possible. Ce sera à qui mieux mieux….

Le pétrole, et la richesse qu’il va induire, va faire que la puissance financière et hégémonique du sunnisme sera l’Arabie Saoudite, tandis que celle du chiisme sera l’Iran.

 

Un bateau d'activistes iraniens manifeste son soutien envers les chiites du Bahrein, le 16/05/2011 (AFP)

 

La guerre, vecteur de l'intégrisme


Les guerres en Afghanistan vont donner l’occasion au salafisme de se propager dans la région, grâce à Al-Qaida : Ben Laden était saoudien et de culture wahhabite. De retour chez eux, beaucoup de combattants venus aider les Afghans, et venant d’Afrique du Nord, vont importer le salafisme dont ils se sont imprégnés là-bas, aussi bien en Algérie qu’en Tunisie.

Le salafisme se propagera plus facilement dans les pays déstabilisés ou en guerre comme dans le Pakistan, l'Afghanistan, le Soudan, les pays balkaniques et en Tchétchénie, financé toujours par les pays du Golfe. Mais aussi en Europe, dans les quartiers dits "difficiles" parmi les populations "délaissées", et plus particulièrement parmi des jeunes en perte de repère, contents de "retrouver", pensent-ils, leur identité musulmane... dans un salafisme complètement étranger au rite de leur parents, mais seul "disponible" sur le terrain grâce à un prosélytisme agressif, et au financement de l'Arabie Saoudite et d'autres pays du Golfe.

Et depuis l’étranger, ils n’ont cessé de faire du prosélytisme en faveur du salafisme version wahhabite. La guerre en Irak va donner l’occasion au "chiisme" de se propager au Moyen Orient, mais aussi au Liban (Hisb’Allah…) et en Palestine.

Sous Bourguiba, puis sous Ben Ali, un mouvement d’opposition religieux s’est installé petit à petit en Tunisie. Il se radicalisera, suite aux répressions orchestrées par les deux présidents. Certains des fondateurs de ces partis religieux partiront en exil en Angleterre ou en Arabie Saoudite. Financés et soutenus par les pays du Golfe et par l’Arabie Saoudite, où séjournera durant son exil Abdel Fatah Mourou, cofondateur d'Ennahdha. En retour, ils ont adopté le salafisme de ces pays jusqu’au wahabisme, son expression la plus radicale, pour l'importer en Tunisie.

Après la révolution des jeunes Tunisiens, ils sont rentrés en masse avec, à leur tête, le fondateur de leur mouvement Rached Ghannouchi et, en opportunistes, ils tentent de s’emparer de la révolution des jeunes Tunisiens, qui nous le savons n’a jamais été "religieuse", pour tenter d'instaurer un régime comme en Arabie Saoudite, qui les finance d'ailleurs.

 

Un bureau de vote à Sidi Bouzid, en Tunisie, le 20/07/2011 (AFP)


La Tunisie n'a pas vocation à devenir wahhabite


Si les Tunisiens se laissent faire, leur pays passera sous influence de l’Arabie Saoudite et d’autres pays du Golfe, qui nous exporteront leur mode de vie, leur mode de pensée et leur mode vestimentaire… Or, nous savons ce qu’est le wahhabisme, dont souffrent en premier lieu les Saoudiennes !

Et voilà comment notre Tunisie, d’obédience malékite, c'est-à-dire tolérante, pacifiste, pratiquant l’exégèse permanente voulue par le Coran, et ne donnant aucun pouvoir à un clergé autoproclamé de réguler la pratique du croyant, risque de tomber dans le salafisme des islamistes, connu pour son intolérance, son dirigisme et sa violence, au point de heurter nos traditions religieuses par leurs pratiques ostentatoires et leurs tenues vestimentaires d'importation saoudienne, qui font injure aux tenues traditionnelles des Tunisiens (la jebba) et des Tunisiennes (le safsari, la lahfa, la foute, la tagrita...).

 

C’est à tous les Tunisiens de faire barrage au salafisme envahissant et surtout liberticide, qui n’a aucun fondement divin mais résulte uniquement d’un combat humain pour le pouvoir, et ne correspond en aucune manière à la longue tradition tunisienne. Car, sous couvert de religion, les salafistes font de la politique.

 

Derrière ces partis islamistes, se cache donc une volonté d'hégémonie saoudienne sur notre pays.

 

 

L’OBS

Par Rachid Barnat

Géopolitique de la Tunisie et du Maghreb L'arbre qui cache la forêt Quand un peuple se laisse réduire à l’incapacité de se remettre debout par ses propres moyens…