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Fiaschi, l’Italien d’Ennahdha

18 juin 2015

Fiaschi, l’Italien d’Ennahdha

Installé en Tunisie depuis 20 ans, Giacomo Fiaschi est conseiller politique d’Ennahdha. Il s’occupe des relations entre le parti islamiste et l’Italie, dont il est originaire. Né à Prato, il se destinait à être prêtre, il sera finalement « ami personnel » de Hamadi Jebali, Premier ministre tunisien. 

 « Pourquoi êtes-vous venu vivre en Tunisie ?


A l’origine, je devais faire une carrière ecclésiastique en Italie. J’ai compris ensuite que cette voie n’était pas pour moi ! A cause d’un accident domestique qu’a eu mon épouse, on a décidé de prendre une année sabbatique ici. Ma femme y a trouvé du travail, je suis resté. Depuis 20 ans, je suis devenu Tunisien moi aussi. Je vis et travaille ici. Il y a trois ans, j’ai créé une société, Mediservice, pour aider les entreprises italiennes à s’installer en Tunisie.

 

 

Comment avez-vous vécu la Révolution ?


L’insurrection populaire a explosé l’année dernière. Ce n’est pas une Révolution car  il n’y a pas eu de bouleversement total des institutions qui s’est terminé par la guillotine. Mes amis italiens voulaient savoir ce qui se passait. J’ai donc fait comme Ben Laden ! J’ai pris la caméra, je me suis mis sur ce fauteuil, et j’ai commencé à raconter ce que je voyais chaque semaine.

 

 

Que pensiez-vous du régime de Ben Ali ?


« Longtemps je me suis couché de bonne heure (ndlr : Marcel Proust). » Je ne me suis jamais intéressé à rien, jusqu’en 2004. Un ami italien, directeur de journal, m’a demandé d’envoyer des articles sur la Tunisie. J’avais écrit un papier explosif et fait un documentaire sur les hôtels luxueux de Tabarka, qui n’a pas beaucoup plu aux autorités. J’ai eu la police politique de Ben Ali sur le dos. Ils me suivaient, me demandaient mes papiers, écoutaient mon téléphone et filtraient mon accès à internet. Ben Ali était un délinquant, un criminel.

 

 

Et vous êtes quand même resté en Tunisie ?

 

J’avais presque l’intention de retourner en Italie. Le régime devenait de plus en plus oppressif. Ils devenaient des charognes. A la fin, c’est normal que la population se rebelle. Quand ça a explosé, je suis resté. Puis j’ai voulu partir quand les islamistes sont arrivés. J’avais déjà supporté Ben Ali. Mais avant de partir, je voulais les rencontrer.

 

 

Vous avez donc contacté Rached Ghannouchi…


Oui, j’ai interviewé Ghannouchi, à peine rentré de son exil londonien. Je l’ai approché parce que j’en avais peur. J’ai pris contact avec Ennahdha pour la même raison.

 

 

Étrange…

 

Non, je pensais qu’ils étaient des fondamentalistes et intégristes qui voulaient introduire la République islamique. Mais avant de partir, je voulais les rencontrer. Je me suis rendu compte qu’ils ont une vision différente de celle que je pensais. Ghannouchi a vu dans l’islam la clé de lecture de l’existence et affirme en même temps les valeurs de la démocratie. Je me suis dit que, si c’est vrai, on est dans la révolution du siècle. On aurait l’affirmation d’un parti politique au Maghreb qui, se reconnaissant d’inspiration de la doctrine sociale de l’islam, reconnaît dans le même temps la valeur de la démocratie.

 

 

Ensuite, vous avez rencontré Hamadi Jebali…


En avril 2011. Hamadi Jebali était secrétaire du parti. Il m’a confirmé sa ligne en faveur de la démocratie. On m’a demandé de collaborer pour faire connaître la réalité du parti Ennahdha dans mon pays. L’aide s’est formalisée par une lettre qu’il a envoyée à l’ambassadeur d’Italie en me citant comme conseiller politique ! C’est de là que tout est parti. En juillet 2011, il voulait que je lui organise une visite en Italie. En août, nous allions au meeting de Communione e Liberazione à Rimini.

 

 

Pourquoi l’y avoir amené ?


Organiser une visite en Italie n’était pas facile. L’amener au meeting de Rimini de ce  mouvement catholique, où il y a tout le monde politique italien et des entrepreneurs, était plus simple. En un jour, il pouvait rencontrer tout le monde. J’ai donc demandé à venir avec Hamadi Jebali. Ils m’ont dit non parce qu’il pensait aussi que c’était un ayatollah ! Au final, ça a été un succès.

 

 

Quel est l’intérêt politique d’Hamadi Jebali à se rapprocher de l’Italie ?


De par leur proximité géographique, les deux pays ont vocation à travailler ensemble. Jebali m’a dit : « Tu me donnes un coup de main pour faire connaitre un peu la réalité ? » J’étais d’accord. Après le rapport s’est intensifié, j’ai connu les dirigeants du parti, des personnes sérieuses avec les idées très claires et un point commun : garantir la démocratie.

 

 

Vous êtes donc devenu son conseiller politique…


Attention, je ne suis plus le conseiller politique d’Hamadi [Jebali] parce qu’il a démissionné du parti. J’ai des contacts avec le parti mais je ne peux pas les avoir avec le chef du gouvernement. Il est indépendant. Je dialogue avec Ghannouchi maintenant.

 

 

Que faites-vous précisément chez Ennahdha ?


Je m’occupe surtout des relations avec l’Italie,  culturelles, religieuses et économiques. Je donne mon opinion au parti. Je leur parle presque tous les jours, à chaque fois qu’il y a un aspect qui concerne les rapports avec l’Europe. Je cherche à donner mon opinion quand on me le demande. Quand des Italiens veulent comprendre la situation du pays, je suis à disposition pour expliquer ce que je sais. Mais les choses les plus importantes sont les initiatives culturelles et religieuses.

 

 

Vous parlez beaucoup de religion…


Je suis croyant. Je me définis comme un maudit catholique parce que, désormais, on est maudits de tous. Je m’inspire de la doctrine sociale du catholicisme. Naturellement, quand on parle de politique, chacun laisse à la maison l’Evangile, le Coran, la Bible… L’Islam pour moi est une des religions. Ce que je n’accepte pas, c’est la fermeture d’esprit. Tant que les gens sont ouverts au dialogue, je suis d’accord politiquement avec eux.

 

 

Souhaitez-vous vous impliquer davantage dans le parti ?


Non ! Depuis les élections, je cherche tranquillement à retourner à la vie normale. Mon gagne-pain n’a jamais été la politique. Mais Ennahdha sont des amis. Je suis encore conseiller jusqu’à qu’on me dise que je ne le suis plus.

 

 

Quel est l’état des relations italo-tunisiennes ?


Berlusconi n’a rien fait de différent de ce qu’a fait Sarkozy ou d’autres chefs d’Etat avec la Tunisie et la Libye. Tous, plus ou moins, avaient des relations avec les dictateurs. Je n’ai jamais vu quelqu’un s’élever et dénoncer les crimes de Ben Ali. Avec [Mario] Monti, les rapports sont facilités puisqu’il n’y a pas eu de précédent.

Mais il faut récupérer, aussi bien avec la France, un rapport d’égalité et de dignité. On sait que depuis 1956 des tentacules colonialistes sont toujours restées dans ce pays. C’est impossible de continuer ainsi.

 

 

L’influence de la France est-elle néfaste ?


Si l’on regarde une carte, il n’y a pas la Tunisie et la France attachée mais la Tunisie et l’Italie. Il y a une différence entre les liens construits les siècles derniers et la géopolitique actuelle. La Tunisie n’est plus un Dom-Tom. Les Tunisiens l’ont montré à votre ambassadeur Boris Boillon quand ils l’ont accueilli.

 

 

Travaillez-vous avec des partis politiques italiens ?


Oui, il y a des partis italiens, ça commence. Mais il s’agit de contacts avec le Premier ministre. Moi je n’interfère pas, même si je suis ami personnel de Hamadi Jebali. Je suis disponible pour tous les partis. Je ne suis inscrit à aucun parti, ni en Italie, ni à Ennahdha. Je n’y pense même pas.

 

 

Quel est votre regard sur la situation actuelle en Tunisie ?


La très grande majorité de la population a accepté les choses. Puis je vois des groupes infiltrés. Quelques-uns à l’UGTT, d’autres du côté des salafistes. Je ne veux pas dire de nom, mais certains voudraient le retour d’un dictateur illuminé. Je pense à des ex-hommes d’affaires ou politiques tunisiens, étrangers, pour lesquels il serait plus facile de négocier avec un beau dictateur. Ce serait plus difficile avec Ennahdha qui veut la démocratie.

 

 

Un complot ?


Je ne parle pas de complot mais de personnes qui se manifestent spontanément et qui ont intérêt à financer un peu de désordre.

 

 

Ennahdha fait-il preuve de laxisme avec les salafistes ?


On vient d’une période où les persécutions contre les délits d’opinions étaient assez odieuses. Opposer à ces personnages une réponse musclée de la police pourrait rappeler le passé, les méthodes du délinquant [Ben Ali] qui est en Arabie Saoudite. Donc Ennahdha cherche le dialogue, non seulement avec les salafistes, mais aussi avec les forces de l’UGTT. C’est une situation qui ne peut pas continuer indéfiniment. Elle est négative pour tous.

 

 

Que faut-il faire à présent pour la Tunisie ?


Il faut s’intéresser aux vrais problèmes, la reconstruction du tourisme par exemple. Sous Ben Ali, ils construisaient des hôtels cinq étoiles qui étaient vides. Le vrai business n’était pas l’organisation du tourisme mais la construction des hôtels. Moi je n’ai jamais vu un vrai tourisme en Tunisie. Il n’y a pas de projets communs d’entreprise. Pas de projection des industries européennes.

 

 

L’Union européenne est-elle indispensable à la reconstruction du pays ?


Absolument. Je crois qu’il est nécessaire de travailler pour la création de chaînes d’entreprises. Au lieu de collaborer pour créer des chaînes d’entreprises européennes qui pourraient faire sortir la Tunisie de l’impasse, on se fait la guerre entre nous. La Tunisie pourrait être le premier pays donnant le coup d’envoi à un processus de coopération économique internationale avec l’Europe, qui nécessairement passe par l’Italie.

 

 

Entre l’Europe et l’Italie, il y a également Lampedusa…


J’ai toujours été convaincu que si [Nicolas] Sarkozy avait Lampedusa, il serait prêt à donner les deux choses inutiles qu’il a : la Tour Eiffel et Carla Bruni. Lampedusa pourrait devenir dans ses mains une occasion extraordinaire de développement des rapports entre la France et la Tunisie. L’Etat italien touche des aides de l’UE pour chaque clandestin. Lampedusa est une honte. Qui sait comment ça se finira. Moi je suis un enthousiaste sceptique. »

 

 Propos recueillis par Laurent DI-NARDO DI-MAIO

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