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Pourquoi la France est une cible privilégiee

31 juillet 2016

Pourquoi la France est une cible privilégiee

Au moins 84 morts et plusieurs centaines de blessés, terrible bilan provisoire. A Nice, jeudi 14 juillet, juste après le feu d’artifice célébrant la fête nationale, un homme, au volant d’un camion, a foncé volontairement dans la foule rassemblée sur la promenade des Anglais. Chaos, panique et sidération ont alors vite pris le pas sur la fête. Une fois encore.

Très vite, les doutes s’estompent et la préfecture lâche le mot que chacun redoutait : un nouvel attentat a bien été perpétré sur le sol français.

Dans la foulée, un autre triste constat se dessine : la France détient le titre de pays occidental le plus touché par le terrorisme islamiste. Mais pour quelles raisons ?

La lutte contre le djihadisme, "facteur de surexposition à la menace"

"C’est pour nos frères d’Irak et de Syrie, vous avez fait du mal à nos frères, vous avez bombardé la Syrie (…), on fait ce que vous faites en Syrie". Ces mots sont ceux de l’un des preneurs d’otages du Bataclan, au soir du 13 novembre, pour tenter de justifier l’injustifiable.

Mais force est de constater que la participation active de la France aux frappes aériennes contre Daech en Syrie au sein de la coalition internationale fait bien du pays une cible privilégiée des terroristes. A maintes reprises, l’organisation Etat islamique a d’ailleurs ouvertement appelé à "tuer les Français (…) partout et n’importe comment".

Mais comment expliquer que la France, qui n’est pourtant pas seule à intervenir, se retrouve plus touchée que le Royaume-Uni ou les Etats-Unis ? François Burgat, auteur de "L’islamisme à l’heure d’Al Qaïda", répondait à cette question en novembre 2015 à la faveur d'une interview publiée sur Slate: "La France est, après les Etats-Unis, en parole sinon en puissance effective, en pointe dans l’engagement militaire contre Daech"

Plus tôt, en juin 2015, Yves Trotignon, spécialiste de la lutte contre le djihadisme en France et dans le monde et ancien agent de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), expliquait dans une interview accordée au journal Le Monde : "Dans la lutte contre le djihadisme, la France est très active sur le plan international et militaire. C’est un facteur de surexposition à la menace. Nous sommes vus comme une puissance post-coloniale et le pays de la laïcité connu pour ses débats sur le voile et l’affaire des caricatures. En Europe, la France est donc la principale cible des djihadistes".

Mais la menace n’est pas née avec l’intervention de la France dans le conflit syrien et la place prépondérante qu'elle y occupe. Le pays est en effet engagé dans différentes opérations militaires extérieures depuis de nombreuses années pour freiner l’avancée des djihadistes partout dans le monde. La menace n'est pas arrivée du jour au lendemain mais s'est construite petit à petit. 

Guerre en Afghanistan, interventions au Sahel, opération Serval au Mali, puis Barkhane, ont donné tout autant de grain à moudre à la machine propagandiste antifrançaise de l’EI.

Au lendemain des attaques du 13 novembre, sur France 2, l’ancien juge anti-terroriste Marc Trévidic précisait : "L’Etat islamique ne rêve que d’une chose, c’est d’attaquer la France, et ils mettront les moyens nécessaires".

 

Débat sur le port du voile intégral

 

Le port du voile intégral est interdit en France depuis le 11 octobre 2010. Si le texte ne vise pas directement la burqa pour éviter toute stigmatisation – la loi interdit en fait de manière plus large la dissimulation du visage dans l’espace public – c’est bien celle-ci qu’il concerne en premier lieu.

Au quotidien Le Monde, la sociologue Agnès de Féo, face à la polémique engendrée et les débats autour de cette loi controversée, prédisait : "Le battage médiatique autour de la loi a permis à certaines de découvrir un moyen de revendiquer une islamité valorisante à travers les codes salafistes. C’est un renversement du stigmate. On les a nourries d’exclusion, on a projeté sur elles nos propres fantasmes, on a créé le monstre qu’on voulait éviter".

Et Daech – tout comme Al-Qaïda – n’a pas hésité à se servir de cette interdiction pour nourrir sa propagande.

"Au final, on ne sait plus trop pourquoi ils nous en veulent"

C’est une explication qui revient à intervalles réguliers après chaque attaque perpétrée dans l'Hexagone : les terroristes s’en prendraient avant tout à notre style de vie "à la française", on ne peut plus éloigné de l’idéologie prônée par les fanatiques.

Il est vrai que la symbolique des attaques, souvent, favorise cette analyse. En janvier 2015 avec Charlie Hebdo, c'est notre amour pour la liberté de la presse qui était visé. En novembre de la même année, on s’en prenait à la façon de vivre de notre jeunesse, à ses bars et ses concerts, jugés hérétiques par les fanatiques. Hier, à Nice, le terroriste a choisi de frapper un 14-juillet, jour de la fête nationale et de ce qu’elle implique comme valeurs fondatrices de notre république. Difficile d'y voir l'oeuvre du hasard. 

VIDEO. Attentat de Nice : "Nous avons été frappés dans nos valeurs et dans notre chair"

Les djihadistes nous attaqueraient-ils donc plus pour ce que nous représentons que pour ce que nous faisons ? L'explication est tentante. C’est en tout cas celle qui a été livrée par l’historien spécialiste du Moyen-Orient Jean-Pierre Filiu, une semaine après les attentats de novembre : "Une fois pour toutes, il faut les poser pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des barbares extérieurs à nous, et qui ne se définissent pas par rapport à nous pour ce que nous faisons, mais pour ce que nous sommes".

Un raisonnement toutefois réfuté par Hahoues Seniguer, maître de conférences en sciences politiques à l’IEP de Lyon, qui confiait à Slate : "Il faut dépasser cette dialectique ‘ce que nous sommes’/’ce que nous faisons’. L’Etat islamique exploite toutes les failles possibles dans un contexte post-colonial fragile, c’est pourquoi il parle aussi des lois de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école et de 2010 sur l’interdiction du port du voile intégral. La communication de Daech est stratégiquement mortifère. Tout élément susceptible d’avaliser l’idéologie qui est la sienne est réutilisé. Au final, on ne sait plus trop pourquoi ils nous en veulent. Est-ce une question ontologique ou politique ? Le brouillage est volontairement entretenu". 

 

Et c'est peut-être bien là le pire. 

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