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Maghreb Frères Musulmans voyage en islam politique

24 juillet 2016

Maghreb  Frères Musulmans voyage en islam politique

Pays par pays, on découvre que la réalité des Frères musulmans est plus complexe et plus pragmatique qu'on ne l'imagine.

Égypte : une membre du mouvement des Frères musulmans manifestant pour la libération de l'ex-président Morsi.

 

Mohamed el-Shahed afp

 

Par notre correspondant à Tunis, Benoît Delmas

 

Évoquez les Frères dans les salons bourgeois de Tunis ou Rabat et attendez-vous à recevoir une pluie de clichés. "Ils veulent un califat, faire comme le terroriste Morsi en Égypte, ils sont financés par le Qatar…" Leurs farouches opposants apposent une grille de lecture purement idéologique à un mouvement beaucoup plus éclaté qu’on veut bien le croire. Entre l’Ennahda tunisienne, le PJD marocain, le MSP algérien ou encore les myriades de milices qui quadrillent la Libye, ce ne sont pas des nuances mais des béances. La stratégie menée d’Alexandrie aux cités du Caire par les héritiers d’Hassan al-Banna, l’homme qui a créé les Frères musulmans, a essaimé dans tout le monde arabe. Avec des résultats contrastés.

Les origines des Frères musulmans

À l’origine, il était un jeune instituteur issu de l’école républicaine égyptienne. Décidé à lutter contre l’infériorité de son pays, due à ses yeux aux «oulémas traditionnels qui ont sclérosé l’islam», il fonde une association de bienfaisance islamiste dont la première ambition est la formation de l’individu musulman. Il imagine un processus par étapes. Après l’individu, la famille puis la société. Dernières étapes : le gouvernement, l’État, la oumma. Les rapports entre le pouvoir égyptien et les frères seront musclés. Interdiction en 1948, répression sous Nasser, réémergence avec Sadate dans les années 70. Et la méthode irrigue les mouvements islamistes dans le reste du monde arabe. 2011, les Printemps arabes font chuter façon domino Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Égypte, puis Kadhafi en Libye. Morsi est élu président. 2014, l’armée (qui contrôle près de 30 % du PIB) procède à un coup d’État. Le maréchal Al-Sissi endosse le costume de président. Et embastille leaders et cadres de la confrérie. La dynamique d'éradication est lancée.

Un récent ouvrage leur est consacré

Aux éditions Gaalade, un ouvrage mené par Pierre Puchot, journaliste à Mediapart, fait le point sur l’organisation des Frères musulmans dans le monde arabe. Une sorte de bilan de l’islam politique au pouvoir. Depuis qu’ils l’exercent, l’heure est à l’analyse de leurs gestions. Le constat est impitoyable : catastrophique. De Tunis à Rabat, premiers constats, pays par pays, de la séquence 2011-2015. Entre l’article de recherche et l’article creusé, cet épais ouvrage dresse un portrait fouillé de situations nationales si diverses. Et veut faire la peau à «l’idée imbécile d’un hiver islamique», dixit Pierre Puchot. Un essai écrit par treize spécialistes du monde arabe. Entretien avec Pierre Puchot qui ne mâche pas ses convictions.

Égypte : "La dynamique éradicatrice d’al-Sissi"

Selon Bernard Rougier, le directeur du CEDEJ (Centre d'études et de documentation économiques juridiques et sociales, "le massacre des Frères musulmans mené par Sissi est l’angle mort de la diplomatie française. L’exécutif français ne comprend rien à la région. Notre politique est unipolaire : uniquement économique. La vente des Rafales le prouve. Le régime d’al-Sissi semble vouloir s’appuyer sur les PME, les TPE. Ce régime n’a aucun scrupule à tuer femmes et enfants. On compte plus de 20 000 prisonniers politiques dans ce pays où la dynamique éradicatrice prime sur tout le reste. L’équation Frères musulmans égale djihadistes interdit toute idée de concertation, pourtant seule dynamique qui pourrait installer la démocratisation de l’Égypte. Nier la participation d’un islam politique est une version cheap du principe néoconservateur post-11 Septembre. Cheap, car sans les ambitions du grand Moyen-Orient. Conséquence de la politique du régime d’al-Sissi : l’explosion du djihadisme dans le Sinaï."

Tunisie : "La faillite politique d’Ennahda"

"Le bilan d’Ennahda au gouvernement est catastrophique. Aucune réforme structurelle du ministère de la Justice ou de celui de l’Intérieur. Aucun projet économique. Ils ont été incapables d’empêcher les assassinats politiques de Chokri Belaïd et du député Mohamed Brahmi. Pourtant, Ennahda a su, par instants, avoir un agenda national. Quand Rached Ghannouchi rencontre Béji Caïd Essebsi à Paris, Essebsi ne représente guère que lui-même. Le souci de Ghannouchi qui dirige alors le pays est d’ouvrir le champ politique. D’un côté une faillite politique, de l’autre une capacité à créer une dynamique politique. Malgré cette faillite, Ennahda sortira par le haut en quittant le pouvoir de son plein gré, en laissant une Constitution…"

Algérie : "Les Frères, marginaux au sein d’un pays politiquement asséché"

"Une situation peu évidente. Les partis issus des Frères musulmans, le MSP notamment, ne trouvent pas leur place. La finesse du système a été de les discréditer par la corruption. En confiant au MSP des ministères "rémunérateurs" : le Commerce, la Pâche… Conséquences : ils se sont perdus. Ils demeureront marginaux au sein d’une société dépolitisée, "clientélisée" à l’extrême. L’État a versé des dizaines de milliards depuis 2011 sous prétexte d’aides aux jeunes voulant créer leurs entreprises. Aucune contrepartie, aucun contrôle. Le champ politique est asséché."

Maroc : "Les islamistes ? Une bourgeoisie étatique"

"Le parti islamiste du Premier ministre Benkiran, le PJD, est devenu une bourgeoisie étatique. Le Palais l’a très bien compris. Le Palais a une très grande capacité d’adaptation au temps présent. Après le mouvement du 25 février, la monarchie a répondu en draguant le PJD. Celui-ci n’ayant aucune volonté de réforme, il gouverne sous la houlette de la monarchie. Le PJD n’a d’intérêt que lui-même dans le cadre d’une dictature assez forte. Du Sahara occidental aux libertés publiques contraintes, des prisonniers politiques à la holding du roi, les preuves sont légion. La monarchie perdure avec la complicité du PJD."

Libye : "Partisans d’une solution politique"

"Lors des premières élections libres, les Frères musulmans n’ont obtenu que 17 sièges à l’Assemblée. Pourtant c’est un acteur sur lequel on aurait pu compter pour stabiliser le pays. Mais la guerre à outrance menée par l’Arabie saoudite contre la confrérie a réussi. En 2012, on pouvait espérer une dynamique de concertation. Les deux fausses idées concernant la Libye sont les suivantes : ce sont les tribus et l’intervention de la coalition internationale qui ont mené à la situation actuelle. C’est oublié la volonté éradicatrice du général Haftar."

Migrants et Balkans « Ni esclave, ni nègre » coup d’envoi de la première campagne transmaghrébine contre le racisme