le collectif des musulmans citoyens français

Diaspora : un enjeu politique, un symbole, un concept ? partie 1

21 mai 2016

Diaspora : un enjeu politique, un symbole, un concept ? partie 1

Le terme 'diaspora' est en vogue depuis une vingtaine d'années, certes plus dans la littérature anglophone que francophone. Mais le sens de ce mot n’a cessé d'osciller dans l'histoire, aussi si une diaspora est une réalité sociologique, faut-il repérer les paramètres et les processus qui la définissent. Cet article traite des trois versions qui en sont divulguées à la faveur des questionnements sur le statut des minorités culturelles et de la mondialisation des échanges depuis les années 1980. Il veut montrer combien l'idée de diaspora ne saurait être confondue avec les idées de migration prolétaire et de réseau transnational et rappeler ses fondements primordiaux, l'exposition d'une population au risque de violence, d'expulsion et une institutionnalisation communautaire polycéphale, au-delà de frontières nationales, conjurant la menace de dispersion, sinon d'annihilation, en créant des liens.

Plan

Diaspora, nation-état, exil et perte

Diaspora, dispersion et liens à un pays d'origine

Diaspora, réinvention et hybridité : la contestation de la modernité

Diaspora et mobilité : les réseaux transnationaux

Diaspora, communauté et multipolarité

Diaspora : conjurer le déni d'existence

Moments et segments diasporiques

Diaspora et ressources

Conclusion

1Le sens du mot diaspora1 a changé au fil des siècles et si l'on retient les significations les plus couramment admises, quatre grandes périodes sont repérables: la Haute Antiquité, époque durant laquelle le mot détient divers sens, le Moyen Âge et la Renaissance, le 19ème siècle et le 20ème siècle jusqu’aux années 1970 et la période des années 1980 à maintenant. Durant l'Antiquité le terme 'diaspora' décrit la colonisation de l'Asie mineure et de la Méditerranée par des populations grecques (800-600 avant J.C.) ; il renvoie aux idées d'expansion commerciale et de conquête et détient une connotation positive. Puis utilisé pour la première fois par des Juifs lors d'une traduction grecque de la Bible2 au 3ème siècle avant J.C, il acquiert une teneur négative, celle de punition divine, de déracinement forcé et de souffrance [Cohen, 1997, pp. 118-119]. Il réfère à l'exil des élites juives à Babylone à la suite de la destruction de Jérusalem et de son Temple en 586 avant Jésus-Christ. L'installation des Juifs hors de Palestine devenue libre au fil des siècles, il vient à signifier leur dispersion dans le monde gréco-romain et non plus leur exil ; il réacquiert une charge positive [Paul, 1981 ;Lenoir-Achdjian, 2001]. La destruction par les Romains de la Judée et du second Temple en 70 réactive le sens de dispersion et de perte d'un centre culturel historique mais ce sens s'érode au fil des siècles. Au Moyen Âge l'anti-judaïsme chrétien se développe en Europe et les Juifs subissent intolérance et expulsion alors qu'en pays musulman ils jouissent de reconnaissance et statut, puis la Renaissance signifie une amélioration de leur sort en Europe du Nord [Chaliand et Rageau, 1991, pp. 15-35].

Diaspora, nation-état, exil et perte

  • 3 Bauer refuse toute autonomie aux Juifs car, selon lui, ils ne constituent pas une nation.

  • 4 À la différence de la période révolutionnaire de 1789 quand des Juifs diffusent dans les communauté (...)

  • 5 Neuf millions de Juifs vivent dans 12 pays européens au début du 20ème siècle, les deux tiers parle (...)

  • 6 Au 19ème siècle des Arméniens de l'Empire contestent leur oppression politique et se rebellent. En (...)

  • 7 Les échanges de populations musulmanes et chrétiennes inscrits dans le Traité de Lausanne de 1923 p(...)

  • 8 Chassés à plusieurs reprises dont lors des guerres russo-turques aux 18ème et 19ème siècles, nombre (...)

  • 9 Le gouvernement turc ne reconnaît pas le génocide arménien. Depuis avril 2005 il permet l'examen de(...)

  • 10 La diaspora chinoise représente 30 millions de personnes, étant exclus Taiwan (22 millions) et Hong (...)

  • 11 Qiao (émigré temporaire) désigne dans le traité de Nankin (1858) le domicile temporaire des officie (...)

2Une autre période s'amorce au 19ème siècle avec l'établissement des États-nations. Le mot diaspora redevient synonyme de déplacement de population, d'exil forcé et de perte et il soulève deux questions. Durant les années 1830 les puissances de l'heure adoptent le principe des Nationalités qui affirme le droit des minorités nationales à un État. L'idée que la forme normale d'existence d'un groupe linguistique ou/et culturel soit l'État est répandue. Des penseurs sionistes comparent les populations en exil à des créatures malades et décrivent la diaspora juive comme un mode pathologique d'existence. D'autres penseurs proposent des modes permettant de protéger des minorités culturelles sans territoire contigu d'établissement et ne pouvant prétendre à un État [Marienstras, 1989, pp. 121-123], le fédéralisme personnel [Renner, 1899] et l'autonomie culturelle nationale [Bauer, 19073). La seconde question concerne l'allégeance politique et culturelle des membres des diasporas soupçonnés de ne développer de loyauté qu'à l'égard de leur propre communauté et non de la nation et de la société au sein desquelles ils vivent4. La dispersion géographique de la diaspora juive est pointée pour la qualifier d'a-nationale, d’anti-nationale. La prégnance du nationalisme assigne une valeur négative à la dispersion d'une population, car cette dispersion contredit le précepte de l'assimilation entre une ethnie, un territoire et un système politique, comme le précepte d'une loyauté première à un État et non à une communauté ou un groupe. L’expression « ennemi de l’intérieur » pour désigner les diasporas, minorités et opposants politiques est inventée au 19ème siècle et durant les années 1870-1880 les catholiques et les judaïques français sont accusés d’infidélité à la France parce qu’ils obéissent à des instances non nationales (Papauté, rabbinatset diaspora). Les membres de minorités sont dépréciés et discriminés dans nombre de pays européens (Tsiganes), expulsés par les régimes nationalistes autocratiques (Juifs en Russie et Europe centrale5, Arméniens de l'Empire ottoman6), déplacés par des accords internationaux (Grecs7), ou assassinés (génocide des Pontiques entre 1919 et 19238, des Arméniens et des Assyriens en 19159 ; Holocauste). En vertu de la dynamique induite par le nationalisme, à partir des années 1950, lors de la création de la Chine communiste et de l’accentuation des conflits coloniaux en Asie du Sud-Est (Indonésie, Malaisie), on parle de diaspora chinoise, soit d'une population supposée sans allégeance nationale locale, liée par des réseaux économiques puissants et développant une allégeance à la nouvelle Chine communiste10. Le terme de cinquième colonne est également utilisé. Cette perception des membres des diasporas comme d’éléments nationaux peu sûrs est renforcée par leur rôle dans la vie politique et économique de leurs régions d’origine. Les Grecs émigrés financent en partie le mouvement d’indépendance de la Grèce durant les années 1830 ; les Hua Qiao11participent activement à l’instauration de la République chinoise de 1911; des Juifs européens émigrent en Palestine au 19ème siècle et soutiennent la création de l’État d'Israël. La définition de diaspora comme dispersion de populations indifférentes aux frontières des Empires, États, nations et aux cultures et religions majoritaires demeure usuelle et peu questionnée jusqu’aux années 1960. Elle implique une distinction claire entre diasporas et flux migratoires engendrés par le développement capitaliste et la création de nouveaux États en Europe centrale et du Sud au 19ème siècle et dans le Tiers monde au 20ème siècle. Les émigrations polonaise, russe, irlandaise, scandinave, allemande, italienne et portugaise ne sont nullement envisagées comme des diasporas mais comme des émigrations de dépossédés et d'opprimés ne développant aucun sens d’une unité et d’une solidarité au travers des frontières. Cette distinction s'estompe en contexte nord-américain du fait de mutations des rapports entre cultures minoritaires et majoritaires, entre groupes européens et non européens [Helly, 2000, 2001, 2002] sous la poussée de revendications par des groupes racialisés (révolte dans les ghettos noirs et réclamation de l'égalité de leurs droits par les élites noires durant les années 1950-1970 ; violence de groupes amérindiens, 1974; contestation de minorités asiatiques). Le terme diaspora par la traversée des frontières, la victimisation, la volonté de durer et la solidarité qu'il évoque, en vient à incarner le destin de non Européens transplantés ou émigrés en Occident. Trois versions du terme vont être avancées à partir des années 1980.

Diaspora, dispersion et liens à un pays d'origine

  • 12 Saint-Blancat (1997). Elle suppose une communauté mondiale de musulmans, la oumma, laquelle n'est p (...)

  • 13 En 1918, une République arménienne est fondée, deux ans plus tard elle est absorbée par l'Union Sov (...)

  • 14 De 1979 à 1993 les investissements par des Chinois émigrés s'élevèrent à 220 milliards de dollars s(...)

  • 15 Pour tout dollar envoyé par un canal officiel par un ressortissant résidant à l'étranger, le gouver(...)

3À partir des années 1970-1980 le mot diaspora se voit doté du simple sens de population vivant hors d'un centre originel (homeland) [Tölölyan, 1996, pp. 13-15]. Selon des auteurs de ce changement sémantique [Sheffer, 1986, p. 3 ; Esman, 1986 ; Connor, 1986], les minorités d'ascendance immigrée qui développent de forts liens avec un pays d'origine sont les diasporas de l’ère moderne et l'on peut parler de diasporas mexicaine, philippine, serbe, kosovar, croate, haïtienne, polonaise, japonaise, ukrainienne, sikh, turque, basque, finlandaise, coréenne ou islamique12. Une publication, la revue Diaspora, fait la fortune de cette acception durant les années 1980 au point qu'un de ses directeurs, Khachig Tölölyan (1996, p. 8), pointe le danger de la dissolution totale du terme, un mot qui en est venu à « "parler" tout seul » ironise Stéphane Dufoix quelques années plus tard (2003, p. 123). Assimilé à l'émigration d'un centre d'origine fortement investi, le mot diaspora est vidé de toute signification sociologique propre et réintégré dans les discours sur la nation. De fait, à partir des années 1990 quand la facilité des communications porte les migrants et leurs descendants à multiplier les liens avec leur pays d’origine, nombre de gouvernements font appel à leur ‘patriotisme’ afin de mobiliser leurs votes, ressources financières et expertises. Par exemple, en janvier 2003 une organisation de descendants d'émigrés grecs, sise à Chicago, Alexander the Great Foundation, propose de faire sculpter l'effigie du roi sur le flanc du Mont Kerdyllion (Macédoine) pour réaffirmer son appartenance grecque. L'opération au coût de 45 millions de dollars met le gouvernement grec dans l'embarras, les Américains d'origine grecque forment un groupe de pression puissant à Washington. En 1974 ils ont fait pression sur le gouvernement américain à propos de la question chypriote et en 1992 à propos de la Macédoine. Autres cas de figure, lors de la chute de l'Union Soviétique des Arméniens de la diaspora13 se mobilisent en faveur de l’indépendance de l’Arménie et des Ukrainiens, Baltes et Polonais en faveur de la reconstruction de l'État du pays d’origine de leurs ancêtres. En 1991, lors de la guerre dans l'ex-Yougoslavie des Croates émigrés rallient les rangs de l'armée croate, d'autres lèvent 30 millions de dollars et exercent des pressions sur le gouvernement allemand et sur l'Union Européenne pour obtenir la reconnaissance de l’État créé en 1992. Douze des 120 sièges au Parlement croate sont alloués aux émigrés et, en 1999, lors d’une visite en Afrique du Sud, le Président Franjo Tudjman demande aux Croates émigrés, aussi nombreux que les Croates vivant en Croatie, de rentrer reconstruire « leur pays ».Quant aux transferts monétaires des immigrés, ils sont d'une telle importance depuis une quinzaine d'années qu'ils hypothèquent des négociations sur le contrôle des flux migratoires et font partie des débats sur le développement des pays du Sud et l'exode des cerveaux vers le Nord. Leur croissance dans le cadre de la mondialisation économique est expliquée par les théories de la migration sur les calculs de risques réalisés par les familles de migrants [Stark, 1991; Stark et al., 1986] et sur les réseaux et filières de migration [Gurak et Caces, 1992]. Estimés à quelque 150 à 200 milliards de dollars par an, ils constituent jusqu'à 5 % des revenus de certains États [Congressional Budget Office, 2005; Pérouse de Montclos, 2005] et en 2002 ils représentaient 22,8 % du produit national brut de la Jordanie, 13,8 % du Liban, 9,7 % du Maroc et 5 % de la RPC14 et une part élevée des mouvements de capital vers certains pays : 66 % au Maroc, 51 % en Égypte et Tunisie, 30 % au Nigeria [Migration Policy Issues, 2003, p. 2]. En 2002, les Latino-Américains et les Antillais émigrés transférèrent 32 milliards de dollars américains et en 2003, 38 milliards, dont 31 milliards provenant des États-Unis. La même année le Mexique recevait 13,2 milliards de transferts d'émigrés15, le Brésil 5,2 milliards, la Dominique 2,3 milliards et l'Amérique latine seulement 29 milliards d'investissements par des entreprises ou pays étrangers [Caribbean Business, mars 2004]. Des États 'produisent' littéralement des émigrés qui viennent accroître leurs revenus, comme celui des Philippines qui encourage la formation d'infirmières pour le marché du travail nord-américain. Cependant ces transferts sont autant le fait de membres de groupes ethniques que de membres de diasporas. Dans ces conditions nommer diasporique tout flux migratoire maintenant des liens avec un pays d'origine n’ajoute rien à la sociologie des diasporas et la question des conditions de leur constitution demeure ouverte.

Diaspora, réinvention et hybridité : la contestation de la modernité

  • 16 Le mouvement regroupe actuellement environ 1 million d'adeptes.

4Durant les années 1960-1970 une autre acception du terme diaspora, issue des African Studies, met l'accent sur la victimisation des Africains déportés dans les Amériques et leur reconfiguration et invention d'identités et de cultures hybrides, métisses, plurielles. Se représenter soi-même en diaspora prend le pas sur faire diaspora, c'est-à-dire organiser la dispersion d’individus disséminés. Une diaspora devient essentiellement une représentation, un discours, une revendication et non à la fois une représentation et une forme vivante d'organisation et de culture communautaires auxquelles adhèrent de multiples catégories sociales et non simplement quelques activistes. Néanmoins, cette acception du terme diaspora demeure centrale dans la dénonciation d'une face sinistre de la modernité.Dès leur émancipation les Noirs des États-Unis montrent un intérêt pour l'Afrique et leurs racines. L'African Civilization Society est fondée en 1858 aux États-Unis, une république pour les descendants d'esclaves (Libéria) à la fin du 19ème siècle et l'Association universelle de la race nègre et la Ligue des communautés africaines en 1914 [Pérouse de Montclos, 2003]. Puis, durant les années 1930, l'idée de retour à la terre dont les Africains ont été arrachés par la force, est réarticulée par des mouvements invoquant l'idée de Babylone noire. Le mouvement rastafari né en Jamaïque, articulé par Marcus Garvey, un activiste jamaïcain, et largement dérivé de l'Ancien Testament prône un retour en Afrique pour en finir avec l'oppression des Noirs en Amérique. À la suite du couronnement du Prince (Ras)Tafari comme l'empereur Hailé Sélassié en novembre 1930, celui-ci est considéré comme le Messie et l'Éthiopie comme la terre promise16. Melville Herskovits (1938) contribue pour sa part à cette revalorisation de l'Afrique et de la culture des descendants d'esclaves.L'indépendance des colonies européennes, la lutte pour les droits civils des Noirs aux États-Unis et le mouvement rastafari sont des facteurs de la réémergence d'une conscience panafricaine des Noirs antillais et états-unisiens durant les années 1960-1970. On utilise les termes deBlack Diaspora [Shepperson, 1966] et de diaspora africaine [Ziegler, 1971,in Dufoix, 2004, pp. 7-8) et une correspondance est faite entre diaspora juive et dispersion forcée des esclaves africains dans les Amériques. Ce retour du Sud, soit les revendications de descendants d'esclaves comme d’immigrés non européens en terre blanche, induit une transformation de l’idée de diaspora et soutient le succès des études dites post-coloniales. La colonisation n'est pas uniquement une domination politique et économique mais aussi une domination psychique et intellectuelle; elle détruit ou défigure le passé des colonisés, passé qu'ils doivent recomposer pour accéder à l'histoire et à la reconnaissance sociale. Frantz Fanon pointa la recherche passionnée d'identité par les sujets post-coloniaux espérant découvrir au-delà de leur mémoire de dénigrement, de mépris de soi, de misère quotidienne une époque heureuse et splendide qui les réhabiliterait à leurs yeux [Hall, 1990, p. 223). Dans le cas des Noirs des Amériques, une lutte entre deux définitions de l'origine oppose une Afrique idéalisée, mère de toutes les civilisations à préserver en des enclaves et une Afrique qui fait des Noirs états-unisiens les égaux des émigrés en les ancrant à un lieu d'origine. La recherche identitaire n'est en rien aisée. Les Africains asservis et leurs descendants composaient et composent encore une population fort diverse, dispersée au sein de sociétés différentes et leur mémoire de régions d'origine en Afrique, de la traite négrière, de l'esclavage et de l’affranchissement est multiple. De plus, si tout passé est à redécouvrir et à réinterpréter, l'absence de traces matérielles, écrites, rend la redécouverte difficile et le passé doit être réinventé et imaginé à partir de traces. L'idée de diaspora vient signifier cette trace de mémoires de dispersion, de séparation, d'assujettissement, de mépris subi, de perte d'identité, de transplantation. La diaspora devient cette mémoire commune et aussi, facette positive construite par les victimes, ces créativité, réinvention, métissage et hybridation culturelle qu'incarne au premier rang le monde antillais [Hall, 1990; Chivallon, 2004]. Léopold Senghor et Aimé Césaire parlaient de négritude et d'hybridité entre mondes africain, américain et européen. Paul Gilroy (1993) parle de l'esclavage dans le Nouveau Monde comme d'une expérience de dispersion violente et d'invention culturelle [Chivallon, 2002], d'une expérience diasporique (Black Atlantic). Quant à Seymour Drescher (1999), il compare le trafic négrier occidental à l'Holocauste et crée le terme de Black Holocaust. Cette définition de la diaspora s'insère dans les luttes politiques sur le statut des minorités et la responsabilité des majorités culturelles et de l'État à leur égard. Les années 1970-1990 sont des années de revendications de groupes s'affirmant des victimes historiques de la nation ou de l'État et pour ce faire s'identifiant à des diasporas. Mais la revendication de l'égalité des droits des individus ne suffisant pas à fonder des demandes de discrimination positive et de reconnaissance symbolique, il faut démontrer une victimisation passée que, selon le sens commun, toute diaspora a subie. Le terme de diaspora dans une acception d'exclusion et d'exil forcé devient une qualification utile à des revendications et une surenchère survient entre groupes victimes. Selon cette seconde acception, la première diaspora moderne serait apparue en Amérique latine où pour la première fois la notion de pureté européenne et d'exclusion des autres 'races' a été affirmée. La diaspora serait un produit de l'expansion européenne débutant au 15ème siècle par l'annihilation ou le déplacement de populations amérindiennes [Anderson, 1998] et se poursuivant par la mise en esclavage de millions d'Africains, l'assujettissement de milliers d'Asiatiques et l'expulsion ou l'extermination de minorités sous la poussée de nationalismes. Le terme diaspora participe dès lors du retour sur lui-même du discours de la modernité et du progrès et de la mise à jour de ses failles. Le propos apparaît politiquement légitime mais il n'apporte guère d'éclaircissement sociologique sur la notion de diaspora, si ce n'est de répéter un fait connu. Les diasporas participent d'une réalité contredisant la logique de l'État moderne et en sont souvent les victimes. Le terme diaspora participe aussi selon cette critique de la modernité, du débat sur la définition de la culture [Hall, 1990].

Diaspora et mobilité : les réseaux transnationaux

5La troisième signification assignée au terme diaspora est positive et associée aux idées de cosmopolitisme et de contestation de l'homogénéité culturelle des États modernes. Les diasporiques et les migrants sont présentés comme des passeurs emblématiques des frontières nationales et Wang Gung-wu avance par exemple (1997, p. 16): « l’intérêt actuellement porté à l’idée de diaspora nous rappelle combien peu profondes sont les racines du nationalisme en comparaison de la longue histoire des diasporas ».Cette acception met l'accent non tant sur l'exil d'un lieu originel et les liens avec ce lieu que sur la multiplicité des liens tissés entre des communautés issues de la dispersion d'une population. Depuis les années 1980 une réactivation de l’imagerie cosmopolite associée au terme diaspora s'alimente à la réduction de sens des référents territoriaux et nationaux et à la diffusion d’une double dissociation. La première délie identité culturelle, pratiques économiques et système politique qui se conjuguaient pour fonder une nation depuis le 19ème siècle. La seconde délie citoyenneté et droits. Le discours des puissances occidentales sur les droits des minorités raciales et culturelles, l’octroi par les pays de l'OCDE des droits civils et sociaux aux non citoyens et les débats sur l’échec des politiques d’assimilation des immigrés sapent la légitimité et l’efficacité idéologique des notions de nation et de citoyenneté [Helly, 2005]. En sus, durant les années 1990, l’accélération de la globalisation des marchés et des communications et l’extension de l’idéologie des droits de l’Homme qui veut ignorer les frontières, convoient une valorisation de la mobilité géographique et culturelle. De ces évolutions nombre d’émigrés et leurs descendants participent d’espaces où les frontières étatiques ont perdu de leur importance et ils développent des appartenances sociétales doubles ou à des communautés transnationales. De très nombreuses études documentent l’existence de réseaux immigrés transnationaux et la multiplication d’identités multiples, transnationales [Heisler, 1986 ; Glick et al., 1992 ; Basch et al., 1994 ; Blanc et al., 1995 ; Kearney, 1995 ; Jones-Correa, 1998 ; Portes, 1996, 1999 ; Glick, 1999 ; Hannerz, 1996 ; Vertovec, 1999 ; Vertovec et Cohen, 1999 ; Helly et van Schendel, 2001 ; Allievi et Nielsen, 2003 ; Cesari, 2004]. Face à ces processus des auteurs parlent de transnation, de nation délocalisée, de déterritorialisation, d'identités démultipliées [Appadurai, 1991, pp. 191-196 ; 1996, p. 172] ou encore de transmigrants [Basch et al., 1995, p. 48]. Ils veulent voir dans les émigrés des acteurs emblématiques de la mise en cause des frontières, de l’autorité étatique et des identités nationales unipolaires. Ces trois interprétations du terme diaspora oblitèrent son éventuelle valeur épistémologique. Aussi, faut-il préciser les traits de la forme diasporique.

Diaspora, communauté et multipolarité

  • 17 "Groups multi-centered and not so much oriented to roots in a specific place and a desire for retur (...)

6La forme diasporique a été souvent redéfinie ces dernières années. Robert Fossaert (1989) parle d'une "chaîne de colonies sans mère patrie" (p. 164), une mère patrie "racornie" et idéalisée (p. 165). Il distingue les diasporas issues d'enclaves de marchands étrangers sises au carrefour de routes commerciales et les diasporas issues des réserves industrielles européennes et asiatiques créées par le capitalisme et émigrées vers les Amériques. Dans la version assimilant diaspora et liens avec un pays d'origine, Gabriel Scheffer (1993) retient trois traits : revendication d'identité ethnique, forte densité des liens communautaires transnationaux; contacts avec un territoire d'origine. Dans une version plus proche de l'archétype juif, William Safran (1990) avance cinq traits : dispersion d'un homeland vers plusieurs régions ; mémoire collective de centre d'origine, relations avec celui-ci, volonté d'y retourner et sens d'une responsabilité d'en assurer la reproduction; relation malaisée avec la société de résidence. Robin Cohen (1997, pp. 140-141) en ajoute deux, dispersion volontaire et relations entre les diverses communautés dispersées. Et Kachig Tölölyan (1996, pp. 16-17) définit les diasporas dites historiques selon six critères : dispersion forcée, unité culturelle, mémoire collective (texte, histoire), maintien de frontières communautaires, liens entre divers pôles d'établissement et lien avec un centre historique d'origine. Dans la version de la rupture de la modernité par l'annihilation ou la dispersion des autochtones des Amériques et l'esclavage d'Africains, la diaspora n'est pas un état, un ensemble de traits empiriques, un type de communauté ethnique mais une représentation de la dispersion. La représentation d'être en marge d'ensembles culturels stables, en constante hybridation et en mouvement faute de centre. Les diasporas modernes sont selon cette thèse les histoires de passeurs de frontières ostracisés, de gens sans histoire. Ces trois définitions de la diaspora offrent deux choix. Soit, à l'image des deux premières, on retient une forme particulière d'organisation et les notions de communauté multipolaire et d'absence d'une centralité culturelle, institutionnelle, territoriale caractérisent une diaspora. Des liens au-delà des frontières entre plusieurs noyaux d'implantation historique, des institutions et des réseaux commerciaux, matrimoniaux, religieux multinationaux et des formes culturelles métisses sont opposés à l'unicité de l'État-nation. Chantal Benayoun (1998) parle de démultiplicateur de la relation aux autres pour désigner cette forme d'organisation sociale de la dispersion et Amitav Gosh (1989) de groupes aux multiples centres, ne recherchant nullement des racines en un lieu spécifique et un retour à ce lieu mais plutôt réinventant une culture similaire en de multiples lieux17.Une question se pose cependant : comment apparaît cette forme d’organisation ? On explique la dispersion en distinguant les populations fuyant le malheur, maltraitées, expulsées ou menacées de disparition, celles fuyant la misère et la destitution et celles suivant ou créant des routes du commerce. Ce faisant, on assimile exils forcés, stratégies de survie et stratégies d'enrichissement et de mobilité sociale. On trace des routes de la dispersion et on désigne les groupes qui les suivront mais on n'explique nullement pourquoi des populations organisent leur dispersion en communauté multinationale. Cette option quelque peu déterministe dessine des cases où placer des populations mais elle ne précise pas la raison de leur mode spécifique d'organisation sociale. Soit, selon une option plus constructiviste on constate les causes structurelles des trois formes de dispersion de populations et on s'attache aux formes et sens que ces dernières accordent à leur dispersion. Toutes les populations dispersées ne se considèrent pas liées en une communauté et ne créent pas d'institutions les regroupant au-delà de multiples frontières étatiques. Elles montrent des rapports distincts à l'idée de communauté car, comme écrivit Clifford (1994, p. 10), il existe une constellation de modes d’adaptation et de réponses au déplacement de populations. Aussi faut-il pour le moins distinguer migrants et diasporiques.

Diaspora : un enjeu politique, un symbole, un concept ? partie 2 Syrie et Irak : une migration sans précédent historique ?