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« Un peuple est passé, en une grosse semaine, de la paix à la guerre »

02 mars 2016

« Un peuple est passé, en une grosse semaine, de la paix à la guerre »

Comparaison n’est pas raison, mais on se demande quand même si l’histoire de 1914 ne pourrait pas nous aider à comprendre ce qui est en train de se passer. Entretien avec l’historienne Annette Becker.

Ces anciens tableaux, qu’on veut faire entrer de force dans de nouveaux cadres font parfois mauvais effet. Certes, les attaques de Paris, l’état d’urgence qui s’en est suivi et l’allant martial et sécuritaire du gouvernement, peuvent difficilement être comparés à d’autres épisodes historiques. Certes, le mot de « guerre » n’est peut-être pas le plus adapté. Mais il reste que des atmosphères, des moments, des motifs, peuvent être éclairés par l’Histoire.

 

« 14-18, retrouver la Guerre », Stéphane Audouin-Rouzeau et Annette Becker, éd. Gallimard, 2000

En 2000, Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau publient « 14-18, retrouver la Guerre » (éd. Gallimard). Ils y théorisent le concept de « culture de guerre ». Les représentations qui donnent au conflit sa signification profonde, bien plus subtiles qu’une propagande venue d’en haut. A sa sortie, le livre a provoqué de jolis débats historiographiques.

Ce concept de « cultures de guerre » éclaire sur la façon dont des populations entières, habituées à la paix, ont pu basculer dans la mobilisation guerrière en quelques jours. Il a été utilisé, par exemple, par l’historien Bruno Cabanes et le journaliste Jean-Marc Pitte pour analyser la mobilisation symbolique et culturelle qui a suivi le 11 septembre 2001. Cela passait par la mémoire des victimes, l’héroïsme des pompiers ou la définition de l’ennemi.

Après avoir ouï dire que des historiens s’étonnaient des proximités, nous avons eu envie de passer un coup de fil à Annette Becker, professeure à Paris Ouest Nanterre La Défense, pour lui demander si – toutes proportions gardées, et sans en avoir une vision mécaniste – l’analyse et l’étude de la société de 1914 peuvent nous aider à comprendre ce qui se joue maintenant.

Rue89 : Est-ce que l’étude de la société d’avant-guerre permet de réfléchir à ce qui nous arrive ?

Annette Becker : Il ne faut bien sûr pas exagérer les points communs, mais je suis frappée par l’élan patriotique qui a suivi les attentats de janvier puis ceux de novembre. Les « armes » utilisées sont Marianne, la République et, cette fois, le drapeau tricolore. Autant de symboles qui rappellent l’Union sacrée de 1914.

Cet appel au patriotisme recouvre-t-il un sentiment aussi fort qu’au début du XXe siècle ? C’est loin d’être évident. Mais je reste frappée par l’importance prise par la place de la République. La Bastille symbolise le renversement de l’Ancien Régime. La droite préfère les environs de l’Arc de triomphe, de la Concorde. Là, nous sommes dans quelque chose de différent. La République, c’est une construction de tous.

L’autre aspect qui m’a marquée, c’est le respect qu’ont gagné les policiers et les personnels soignants. Cette idée que toute la société se mobilise pour ceux qui souffrent est quelque chose qui sourd de la Première Guerre mondiale, tout comme la prise en charge psychologique qui naît à ce moment-là, avec beaucoup de difficultés encore car les troubles psychologiques sont vus avant tout comme antipatriotiques, de la simulation.

La notion de victime est aussi intéressante. Pendant la Première Guerre mondiale, la victime était héroïque, victime de la lâcheté ou de la barbarie de l’ennemi. Ce n’est qu’après, avec le pacifisme de la « der des ders », qu’est née la figure de la « pauvre victime ». Le fait que l’on parle aujourd’hui de « victime innocente », comme si certaines ne l’étaient pas, illustre cette perversion du concept.

Vous décrivez l’eschatologie de la guerre de 1914, irriguée par le christianisme et la mystique républicaine. C’est un classique : à chaque fois, l’ennemi est un « barbare ».

Oui, le mot a été utilisé par François Hollande. En 1914, on vit les atrocités – réelles – des Allemands en Belgique et dans le nord de la France pour conforter cette figure du « barbare ». Puis cela passe par des mythes, comme celui des mains d’enfants coupées par les Allemands et se multiplie dans des « fausses nouvelles », comme le dira l’ancien combattant médiéviste Marc Bloch, qui sont un des miroirs de la conscience collective. 

Cette construction est l’adjuvant de l’automobilisation patriotique. En 1914, il n’y a pas eu besoin d’une forte propagande venue « d’en haut ». Un peuple qui n’avait pas participé à un conflit important depuis plus de quarante ans est passé, en une grosse semaine, de la paix à la guerre.

Contrairement à ce qui a longtemps été raconté, cela ne s’est pas fait « la fleur au fusil », mais avec une forme de consentement : la résolution (« le barbare nous agresse  »), la tristesse (« la guerre est toujours une catastrophe  »), et la certitude qu’on faisait la guerre pour qu’il n’y ait plus jamais de guerre. Eschatologie de la paix à atteindre dans une guerre juste qui serait courte.

La mobilisation n’était pas contrainte ? Elle se façonnait dans des allers-retours entre le gouvernement et la société ?

Il y a eu des échanges entre la population et ses élites pour mettre en forme cette automobilisation. On pense bien sûr aux écrits de Guillaume Apollinaire, mobilisé sur le front. Il y a quelque chose de semblable qui s’est joué ces derniers jours. Les journalistes ont énormément fait parler les gens, les témoins, les manifestants, les proches des victimes. C’est une façon de laisser la société s’automobiliser avant que les intellectuels ne viennent mettre cela en forme.

On retrouve donc une forme d’unanimité dans ce qu’il convient de faire ?

Nous sommes nombreux à avoir accepté qu’un certain nombre de libertés publiques soient réduites par l’état d’urgence. Les arguments de ceux qui sont contre cet état d’exception me paraissent très intéressants, car ils dénotent notre manque de confiance envers nos institutions, la crainte qu’elles puissent dériver vers une forme d’autoritarisme voire de dictature. Lorsque l’on revient à la Première Guerre mondiale, les Chambres continuaient de se réunir, mais les discussions importantes se tenaient dans des comités tenus secrets et les décisions étaient prises en conseil de guerre. Il est bien que des gens fassent encore ces piqûres de rappel.

En 1914, la gauche se rallie au patriotisme. Tentons une comparaison hasardeuse : lorsque François Hollande nous demande de mettre des drapeaux aux fenêtres, n’effectue-t-il pas le même mouvement ?

On sort d’un temps où le drapeau tricolore – les couleurs, pas les valeurs qu’elles représentent – a largement été monopolisé par le Front national. François Hollande retourne aux fondamentaux de la République. Et demande à tout le monde de le faire pour marquer la différence entre « eux », les « barbares », et « nous », la « civilisation ». Notre façon d’être en guerre, c’est alors de tenir sur nos valeurs humanistes qui ne sont d’ailleurs en rien – et ce n’est paradoxal qu’en apparence – des valeurs martiales.

 

Des vêtements, formant le drapeau tricolore, accrochés à un balcon parisien, le 27 novembre 2015 - ALAIN JOCARD/AFP

Dans votre livre, vous décrivez aussi comment des hommes politiques, empoignés par l’évènement, ont soudain l’impression de ne plus s’appartenir. C’est le cas de Léhon Jouhaux, patron de la CGT, qui se rallie à la guerre et qui dira plus tard qu’il a parlé « malgré lui... »

C’est l’idée que la patrie transcende les différences. Mais aujourd’hui, on est dans un registre différent : il y a sûrement une part de calculs politiques.

L’Union sacrée, qui se laisse approcher dans « l’union nationale », vous paraît-elle une référence pertinente ?

Dans l’Union sacrée, l’union est sacrée ! Cette idée, formulée par Poincaré en août 1914, suppose de laisser à l’arrière-plan les luttes politiques au nom d’une cause mystique : la patrie. Or, en critiquant le Président en place, une partie de l’opposition a considéré que nous étions, cette fois-ci, dans une lutte politique normale. Il faut aussi se souvenir, dans ces constantes références à l’Union sacrée de 1914, que celle-ci n’a pu avoir lieu que parce que tout le monde s’attendait à une guerre courte. Elle s’est délitée au fur et à mesure.

Il y a, enfin, un dernier concept que vous liez à la guerre, c’est la « brutalisation »...

Ce concept a d’abord été forgé par George Mosse qui s’est surtout intéressé à la brutalisation politique. Pour lui, la violence de la Première Guerre mondiale a été le creuset du nazisme et du fascisme italien. Dans le sillage de ses travaux, les historiens se sont penchés sur la brutalisation dans la vie intime, dans la famille.

Je pense que la notion pourrait être employée pour décrire le parcours de ces jeunes, parfois de petits délinquants, qui basculent tout à coup dans cette violence, souvent après un passage en Syrie/Irak et le contact avec les islamistes radicaux. Cette cruauté froide nous paraît tellement incompréhensible qu’il est souvent fait référence aux drogues qu’ils pourraient utiliser. Mais cette violence n’a pas besoin de drogue pour se déployer. Ils sont animés par une « rationalité délirante ».

L’autre question, c’est de savoir si nos sociétés vont aussi être brutalisées, si la vie, l’intimité vont s’assombrir réellement. Je ne pense pas. Pour cela, il faut qu’une société soit totalement prise dans la guerre.

 

   

 

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