le collectif des musulmans citoyens français

LA VOILEE DU METRO

15 décembre 2015

  LA VOILEE DU METRO

La nuit tombe, je suis dans le métro ligne 4, j’ai mal. Des images me hantent.  La mienne peut-être, longue silhouette voilée, interpelle les usagers autour de moi. J’ai suffisamment vécu pour bien saisir ce qu’ils pensent.


Plus jeune, pour oublier le trajet, il m’arrivait d’imaginer leurs vies. Des destins si différents. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de rêver. Ma présence leur fait effroi. Sans doute, se représentent-ils que je vais mettre fin à ma vie en même temps qu’à la leur dans quelques minutes, que j’attends juste le moment opportun. Je veux bien comprendre leurs regards méfiants, nous avons ensemble vécu des moments atroces. Je dis « ensemble », mais admet-on réellement que je fasse partie de cet ensemble… Voilà l’alternative qu’on me propose  « beurette sonore et tapageuse qui égaie les soirées RATP » ou bien terrible Belphégor qui alimentera les conversations du dîner. La femme voilée du métro tout de noir vêtue dont la gibecière en bandoulière aurait pu être fatale pour toute la rame. 


Pour certains, non voilée, je suis beurette. Voilée je suis fantômette. Que dis-je ! Le suffixe est gentillet, il enlève tout soupçon, toute terreur. Fantôme effraie davantage ! Ce mot fait de moi un objet « anachronique ». Tout se passe comme si je perdais de la substance, de la profondeur et de l’humanité. Les regards qui me retirent mon humanité, je les reconnais. Ils sont de plus en plus nombreux malheureusement. Moi aussi, j’ai peur. J’ai peur de la folie barbare que je crois possible chez tout être ayant perdu sa raison. J’ai eu peur, sur le quai,  qu’un fou furieux ou une folle furieuse, suite aux attentats, déverse sur moi sa haine et me propulse sur les rails trois secondes avant l’arrivée du métro.


J’ai tort d’imaginer le pire. Il faut raison garder. Nous traversons  quelques minutes de vie plongés dans nos pensées, nos bouquins, journaux ou téléphones sans même nous saluer. « N’ayez pas peur ! » disait le pape Jean-Paul II,  nous sommes tous tristes aujourd’hui mais n’ayons pas peur.


Je suis la fille d’un homme qui ne savait pas lire mais qui n’avait pas peur de prendre le métro en octobre 1961… parce qu’il était noble : il pensait du bien de ceux qui l’entouraient.  Moi aussi, je veux penser du bien de ceux qui m’entourent. Je résisterai. Elle est là, la vraie résistance. La résistance face à nos propres défaillances. La fille d’un homme qui ne savait pas lire mais qui laissait rayonner l’humanité qui l’habitait…un homme de cœur.  Pas de ceux qui ont asservi volontairement leur talent d’écriture à la médiocrité.


Je suis la fille d’un homme et d’une femme qui n’ont pas transmis de haine à leurs enfants. Enfants définitivement de France. J’ai toute ma place dans ce métro qui berce nos craintes en même temps que nos espérances. Je suis la fille d’un homme sur la carte d’identité duquel il y avait inscrit sans considération laïque : « Français musulman ». Pour ma part, je suis française de confession musulmane, c’est différent. Je ne veux rien perdre de ma « francité ». Pas même ma place dans le métropolitain.


Une femme, d’une cinquantaine d’années, m’observe et sourit. Aurait-elle entendu mes pensées ! Oui, madame, vous avez raison de sourire. Et je réponds à votre sourire. N’est-ce pas justement de cela dont tout le monde a besoin en ce moment !


Voilà une autre jeune femme voilée qui monte, celle-là est un peu plus amplement couverte que moi et porte des gants. Un monsieur la dévisage ou plutôt la contemple de la tête aux pieds. « Ca y est, je l’ai trouvée, ma muse ! C’est elle ! Je l’écorcherai de ma plume, je peux me le permettre, c’est tendance et c’est surtout le moment ! » 


Oui, c’est le moment.  Le temps des cerises… 


« C’est bien le moment, les gens comprendront. Les voilées elles-mêmes comprendront,  elles comprendront qu’après des attentats certains de leurs concitoyens s’interrogent et que, poussés par un sentiment tout à fait fraternel, de cette bonne et chère Fraternité de notre devise, ils en viennent à invoquer  - dans le respect de la laïcité – tous les saints de les remettre sur le droit chemin. Pauvres jeunes filles voilées…même de Beauvoir n’y pourrait rien ! Peut-être que l’on sera bientôt sauvés : le FN refait surface et avec le changement climatique, l’Etat d’urgence, on aura de quoi étouffer toute tentative de « Première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous des enfants d’immigrés ! ».


C’était le bon vieux temps. Le temps des cerises, le temps de l’Amour.


Aujourd’hui, c’est le temps de la peur. Profitons-en.


Saint-Germain-des-Prés, Sartre et Beauvoir autour d’une tasse de café auraient peut-être débattu sur le sens de ma tenue. Je me demande ce qu’ils auraient pensé de ce que nous vivons aujourd’hui. Sans doute auraient-ils refusé les amalgames. Peut-être auraient-ils écrit, car ils savaient bien, eux, que lorsque les médias commencent à chatouiller la dignité d’un groupe de personnes, commence la décadence…


Saint-Sulpice, je divague, j’ai osé prêter de mauvaises intentions à un monsieur. J’ai osé lire dans ses yeux une pointe de racisme, de sexisme et d’islamophobie. Si j’en avais été sûre, je lui aurais dit que cela se soigne, qu’il n’y a de meilleur remède à l’ignorance que la connaissance.


Saint-Placide, le voilà qui se précipite vers la sortie. Je crois qu’il n’en peut plus. Il faut décidément que je résiste à ce genre de pensées, in medio stat virtus.


Montparnasse-Bienvenüe. Je descends, tranquille, en implorant Dieu de pardonner nos excès, nos préjugés, et de protéger notre pays. Cependant, après cette amusante balade souterraine, je ne peux m’empêcher de penser au « Comment peut-on être Persan ! » de Montesquieu. Ah, cher beau penseur, auriez-vous seulement imaginé qu’on en viendrait à s’exclamer

 

« Comment peut-on être voilée ! » 

 

N. B

AUTEUR

Racisme et antisémitisme, des chiffres inquiétants Etat islamique, laboratoire du siècle?