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A propos du Qatar et de la prétendue « main basse sur l’islam en France »

18 octobre 2015

A propos du Qatar et de la prétendue « main basse sur l’islam en France »

Vous venez de publier un ouvrage « L’énigme du Qatar ». Pouvez vous nous expliquer les raisons qui vous ont poussé à publier cet essai?

Son écriture a été motivée par deux raisons principalement. D’abord, j’avais une volonté de mettre à profit mon expérience et mon expertise sur le Qatar, pays dans lequel j’ai commencé à me rendre dès 2004.

. A l’époque, j’avais bénéficié d’un stage de langue dans le cadre de ma licence d’arabe et de mon cursus à Sciences Po-Aix. En 2006, j’ai validé mon mémoire de Master II consacré aux paradoxes de la politique étrangère de l’émirat. Depuis, je m’y suis rendu à plusieurs reprises dans le cadre de mes travaux universitaires. Ensuite, eu égard à l’incroyable dimension qu’a pris le Qatar dans le débat public français et constatant la pauvreté de la production littéraire sur ce pays, j’ai décidé de me lancer dans l’aventure d’un essai qui puisse donner au public un cadre d’analyse qui satisfasse sa curiosité. Depuis maintenant quelques années, le Qatar suscite de fortes interrogations, inquiète, interroge et interpelle. Le but du livre est donc d’apporter des éléments de réponses à ces légitimes interrogations.

A quoi est due  cette « obsession de la reconnaissance » du Qatar que vous évoquez dans votre ouvrage? 

Il faut toujours replacer ce pays dans sa dimension géopolitique. Le Qatar fait partie de la catégorie des « micro-États » et la sensation d’une fragilité extrême est exacerbée dans un contexte régional du Golfe caractérisé par une instabilité chronique. Du fait d’une conscience aiguë de cette vulnérabilité, les dirigeants Qataris ont souhaité compenser ces faiblesses intrinsèques par une politique de la visibilité. Pour Doha, il y a un impératif de s’afficher pour exister et tous les leviers sont convoqués pour donner de la substance à cette stratégie : les médias, le sport, la diplomatie et même l’aspect religieux.

Quelle est la part de vérités et de fantasmes sur l’implication du Qatar dans les pays comme le Mali ou la Syrie?

Il faut effectivement faire la part des choses entre ces deux théâtres d’opération. Pour ce qui est du Mali, il n’y a aucune preuve qui étayerait une implication des autorités Qataries au côté des groupuscules jihadistes du Nord-Mali. Même s’il y a eu un engagement d’une ONG humanitaire de l’émirat dans la région de Gao, personne ne peut affirmer que cette présence humanitaire a servi de couverture à un financement direct des groupes armés. D’ailleurs, la DGSE (services extérieurs) tout comme Alain Chouet (ancien responsable des services français) confirment qu’il n’y a aucune preuve de cette collusion. De même, l’intérêt géopolitique du Qatar de venir armer des groupes qui sont en conflit ouvert avec la France est contradictoire avec la volonté de Doha de renforcer son partenariat stratégique avec Paris. Pour toutes ces raisons, je pense que sur cette question, on est davantage dans l’ordre du fantasme que d’une analyse objective des tenants et aboutissements du conflit.

Par contre, sur le terrain syrien, le Qatar appuie directement les forces de l’opposition dont il est l’un des principaux sponsors. Après un début de flottement dans la position de l’émirat, Doha a très vite pris la tête du clan anti-Assad au sein de la Ligue arabe. Ce retournement d’alliance (pendant de nombreuses années, le Qatar et la Syrie partageaient des liens forts) est née de la conjonction de deux facteurs. D’abord, le calcul a très vite été fait du côté de Doha que les dictatures illégitimes issues des indépendance étaient à bout de souffle et qu’il fallait désormais se placer du bon côté de l’histoire. Ensuite, la perception d’un « péril chiite », de plus en plus menaçant, a poussé le Qatar à développer un partenariat stratégique fort avec les poids lourds de la région que sont la Turquie et l’Egypte (avec, mais dans une moindre échelle, l’Arabie saoudite). C’est dans ce cadre de réflexion qu’il faut restituer l’engagement du Qatar qui se traduit sur les plans diplomatique, médiatique et financier. Mais attention à ne pas hypertrophier ce soutien : du fait du « veto » américain sur l’acheminement d’armes sophistiquées à l’opposition, la livraison de matériel militaire qatari à destination de l’opposition reste cantonnée à des équipements légers qui ne permettent pas d’inverser le rapport de forces sur le terrain.

Et l’engagement du Qatar dans les banlieues françaises ou auprès de l’islam de France?

Il faut d’abord revenir à la genèse du projet du « fonds Qatari pour les banlieues ». Il est utile de rappeler que ce sont des élus qui ont frappé à la porte du Qatar pour défendre la banlieue et non l’inverse. Et quand on part de là, on est obligé de faire une première conclusion : le fait que des élus locaux aient senti la nécessité de faire appel à un État étranger pour rétablir de l’égalité là ou il y avait de la discrimination est révélateur de la faillite de Marianne et du modèle social français. D’ailleurs, avant le Qatar, ces mêmes élus étaient partis aux États-Unis dans la même optique et il est intéressant de constater que leur démarche n’avait pas suscité autant d’emballement médiatique que pour leur séjour à Doha. Malheureusement, ce fonds a été instrumentalisé  lors de la campagne présidentielle notamment par Marine Le Pen qui y voyait l’intrusion qatarie de trop et multipliait les procès d’intention. Après un moment de pause, ce fonds est réapparu mais avec une orientation différente ; il est désormais franco-qatari, alimenté à hauteur de 300 millions d’euros et s’adresse à l’ensemble du territoire sans distinction géographique particulière. Son ambition est de participer au redressement productif de la France en soutenant les PME aux quatre coins de l’Hexagone.

Et l’opération destinée à faire « main basse sur l’islam de France » pour reprendre le récent dossier de Libération, qu’en pensez-vous?

On nage ici en plein fantasme. Les nombreuses approximations de ce dossier suffisent à le discréditer. Affirmer que l’UOIF compte « un million de sympathisants » fait sourire n’importe quel spécialiste sérieux et elle ferait pâlir d’envie jusqu’aux Frères musulmans égyptiens qui peineraient aujourd’hui à en rassembler autant. Tout observateur sérieux sait que ce chiffre est absurde surtout quand l’UOIF, lors de son rassemblement annuel, n’arrive à mobiliser que quelques dizaines de milliers de personnes. De plus, faire accroire l’idée que le CCIF (CollectifContre l’Islamophobie en France), le Centre culturel Tawhid de Saint-Denis ou moi-même serions des « relais » de la parole qatarie voire financés par l’émirat est grotesque. Aucune preuve n’est apportée pour étayer cette succession d’accusations dont certaines relèvent carrément du mensonge (comme le fait d’affirmer que Rached Ghannouchi aurait « défilé » au Centre Tawhid alors que c’est complètement faux). Il y a même pire dans ce dossier : pour donner du crédit à son dossier, le journaliste a fait témoigner AbdElaziz Chaambi. Le problème c’est que, de l’aveu même de ce militant associatif, le journaliste a fait preuve d’une « manipulation » en « travestissant » ses propos dans le but de donner une « crédit musulman à sa version ». J’ai la preuve écrite de ces affirmations tenues par A. Chaambi et je les garde précieusement au cas où. D’ailleurs, vous remarquerez qu’il y a des différences entre la version papier du dossier et la version en ligne. C’est certainement la preuve d’un malaise du journaliste qui s’est rendu compte des nombreuses approximations de son « enquête ».  Mais finalement, tous ces éléments ne prouvent qu’une chose : le Qatar donne la fièvre et les fantasmes ont la vie dure. Enfin, il n’y a qu’à poser la question aux musulmans, particulièrement les jeunes, pour se rendre compte du peu de crédibilité de la thèse d’une infiltration du Qatar dans l’islam de France. L’écrasante majorité des musulmans de notre pays souhaite l’établissement d’un islam français complètement indépendant. L’idée n’est donc pas de sortir de la tutelle des ambassades du « bled » pour tomber dans celle du Qatar. D’autant que l’émirat, extrémement soucieux de son image, a tiré les conclusions du fonds pour les banlieues et connaît l’extrême sensibilité de ces sujets dans le débat public. Hormis de rares projets d’envergure (comme la rénovation de l’institut culturel de la mosquée de Paris où le Qatar avait apporté deux millions d’euros et ce, à la demande du gouvernement), le Qatar n’a aucun agenda auprès des musulmans français. Ces derniers ne demandent rien d’autre qu’une émancipation complète de la représentation de leur culte afin de sortir d’une domestication qui n’a que trop duré.

ISLAMFRANCE.FR

 

 

Par Nabil Ennasri, Entretien réalisé avec le site d’information alternatif www.foulexpress.com

 

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