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L’antisémitisme en France en 2014

10 septembre 2015

L’antisémitisme en France en 2014

Selon une récente étude, les préjugés antisémites restent bien présents dans la société française et semblent même progresser.

L’antisémitisme semble persister en France. Il est devenu plus diffus que par le passé lorsque des partis politiques d’extrême-droite se proclamaient ouvertement antisémites, mais il s’adapte au contexte politique et social. Le conflit israélo-palestinien et son exploitation politicienne ne sont sans doute pas sans effet sur les préjugés antisémites et l’on peut passer insensiblement de l’antisionisme à l’antisémitisme. Des enquêtes d’opinion sont réalisées assez régulièrement pour mieux appréhender le phénomène antisémite. La Fondapol vient de publier, sous la signature de Dominique Reynié, un document de 52 pages intitulé L’antisémitisme dans l’opinion publique française,téléchargeable sur le site. Il s’agit d’une analyse détaillée des résultats de deux enquêtes d’opinion réalisées par l’IFOP.

Ces enquêtes montrent que les préjugés antisémites restent très présents en France et même que l’emprise antisémite sur l’opinion est en augmentation depuis une dizaine d’années. Dominique Reynié fait remarquer que l’étude est corroborée par la réalité observée. Il y a les opinions et il y a les agressions. En France, jamais nous n’avons réussi à descendre au-dessous de la barre des 400 actes antisémites par an depuis le début des années 2000, et l’année 2014 connaît une augmentation impressionnante (+ 91%).

Les préjugés antisémites

Des informations nombreuses sont fournies concernant le poids des préjugés antisémites. On apprend par exemple que 21% des sondés éviteraient d’avoir un Président de la République juif et 6% un voisin juif. La quasi-unanimité des personnes interrogées considère qu’un Breton ou un Alsacien est un Français comme les autres, mais en ce qui concerne les Français juifs, le pourcentage descend à 84% et même à 65% pour les Français musulmans.

Le fantaisiste Dieudonné tient régulièrement des propos antisémites outranciers pendant ses spectacles. En janvier 2014, l’un de ses spectacles a été interdit par le gouvernement. À la question « Selon vous, la réaction du gouvernement lors de l’affaire Dieudonné était-elle justifiée ? » 26% des sondés répondent négativement. Pour 21% des personnes interrogées, c’est l’influence de la communauté juive qui a conduit à l’interdiction des spectacles de Dieudonné et non les propos antisémites ou insultants.

En revanche, en ce qui concerne l’extermination de six millions de juifs pendant la seconde guerre mondiale, l’attitude négationniste, qui consiste à nier l’existence même de la Shoah, n’existe pratiquement pas : 1% seulement des sondés. Les préjugés antisémites restent donc bien présents dans la société française et ils semblent même progresser lorsqu’il est possible de comparer certains résultats de 2014 aux résultats d’une enquête SOFRES de 2005.

Qui sont les antisémites en France ?

C’est le thème de la seconde partie de l’étude qui vise à « localiser l’antisémitisme dans l’opinion française ». Elle est remarquablement instructive et parfois surprenante. Sans grande surprise, les électeurs de Marine Le Pen et les sympathisants du Front national comportent une proportion plus grande d’antisémites que le reste de la population. Ainsi, l’affirmation « Les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance » rencontre l’adhésion de 46% des électeurs de Marine Le Pen contre 25% dans l’ensemble de la population. Alors que 21% des sondés déclarent qu’ils éviteraient d’avoir un Président de la République juif, ils sont 49% parmi les électeurs de Marine Le Pen.

On pouvait en avoir l’intuition du fait de l’impact du conflit israélo-palestinien, mais l’enquête confirme qu’une fraction significative de la population musulmane est concernée par l’antisémitisme. « Les répondants sont deux à trois fois plus nombreux que la moyenne à partager des préjugés contre les juifs. Ainsi, lorsque 19% de l’ensemble des personnes interrogées indiquent adhérer à l’idée selon laquelle « les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de la politique », le taux grimpe à 51% pour l’ensemble des musulmans. » La pratique religieuse est, pour les musulmans, un facteur d’adhésion aux items antisémites. Par exemple, 74% des musulmans croyants et pratiquants considèrent que « les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance », alors que seulement 52% des personnes interrogées d’origine musulmane pensent de même (25% dans l’ensemble de la population).

L’antisémitisme est également significativement présent à la gauche de la gauche. Les personnes se situant dans la mouvance du Front de gauche ont ainsi des opinions plus négatives à l’égard des juifs que l’ensemble de la population. L’affirmation « Les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance » est approuvée par 33% des personnes se disant proches du Front de gauche contre 25% de l’ensemble de la population. Par contre, ces mêmes personnes se situent au même niveau que la population globale pour l’affirmation « Un juif est aussi français qu’un autre Français ».

Les utilisateurs de certains services web (réseaux sociaux, forums de discussion, sites de partage de vidéos) sont plus affectés par l’antisémitisme. L’affirmation « Les juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance » est approuvée par 35% des personnes appartenant à un réseau social et 42% de celles utilisant un site de partage de vidéos contre 25% de l’ensemble de la population.

D’une manière plus générale, la politisation est un facteur latent d’antisémitisme, si l’on entend par politisation « le fait de se déclarer proche d’un parti politique, quel qu’il soit ». Ainsi, 63% des non politisés n’adhèrent à aucune des opinions antisémites citées contre 53% pour l’ensemble de la population. La non politisation induit donc une probabilité plus forte d’échapper à l’antisémitisme. Mais la différence de 10% peut être considérée comme faible, eu égard aux marges d’erreur. Un autre facteur tendanciel vers l’antisémitisme a été repéré : la confiance dans les autorités religieuses. Par exemple, les catholiques pratiquants sont 37% à vouloir éviter un Président de la République juif contre 21% pour l’ensemble de la population.

De l’ouverture au monde au repli

L’auteur conclut que le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie reflètent « les troubles d’une société multiculturelle et globalisée ». L’évolution de l’opinion a été très rapide à cet égard au début du 21esiècle. « En moins d’une décennie, la société française est passée d’une attente d’ouverture au monde relativement majoritaire dans l’opinion (2006) à une demande de protection vis-à-vis du monde relativement majoritaire (2014), même si ce désir de repli est en fort recul par rapport à 2013, 2012 et 2011 où il semble avoir culminé. »

 

AUTEUR

 

Patrick Aulnas

Le site de l'auteur

Diplômé d’études supérieures de droit public, ancien professeur agrégé d’économie-gestion, Patrick Aulnas est aujourd'hui blogueur et essayiste.

 

Publié le 15 décembre 2014 dans Nation et immigration, Religion, Sujets de société

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