le collectif des musulmans citoyens français

L’Imam ambassadeur du culte musulman en France

23 juillet 2015

L’Imam ambassadeur du culte musulman en France

La profession de l’imamat fait de l’imam de France un éducateur spirituel et un acteur social capable de forger les personnalités des fidèles pour faire d’eux des croyants qui conjuguent respect et citoyenneté.

Cette immense responsabilité exige à ce que l’imam de France soit bien formé avec des connaissances approfondies et un statut ficelé, lui reconnaissant son rôle et son métier, car l’imam est devenu une demande quotidienne et une réalité à ne pas éviter…

L’administration du culte musulman (prêche et enseignement) représente un grand défi devant les imams en France. C’est un grand pari et une mission gigantesque.

Le RMF (Rassemblement des Musulmans de France) a organisé à Paris son 2ème colloque national les 05 et 06 juin 2010 sur le thème : « Etre imam aujourd’hui en France : devoirs et défis ».  

Etant donné qu’il n’y a pas une chose qui est demandée sans qu’il n’y ait au préalable une clé qui permette d’y accéder, la clé de la compréhension et de la pratique de l’islam nécessite un imam avertit et connaisseur, en même temps, des secrets des cœurs.

La situation actuelle des musulmans de France interpelle l’imam, en tant que guide spirituel, et fait de lui un professionnel de culte et en même temps un assistant social. Elle rend son rôle de plus en plus lourd et sa mission loin d’être un intérêt d’amateur ou de volontaire. Ce n’est pas du tout un désir personnel, au contraire, c’est une lourde et stricte responsabilité. C’est aussi un ordre divin, selon Iqbal ZIDOUNI, membre du RMF, et une mission obligatoire derrière laquelle se trouve l’ordre de Dieu.

Pourquoi cette lourdeur dans la mission des imams en France ?

Les raisons sont multiples et un simple constat, après quelques consultations sur le terrain, nous laisse argumenter par le suivant :

–    Les imams, par leur nature, doivent faire preuve de piété et d’exemple par excellence ; 

–    Ils sont les héritiers des Messagers ;

–    Ils ne vivent ni pour eux ni pour une passion temporelle de nature personnelle ou farouche ;

–    Leurs œuvres pour la religion représentent une mission de sacrifice quotidien ;

–    Les pratiquants musulmans en France ont besoin des imams et prêcheurs qui les rassemblent autour d’un même principe ;

–    Les imams doivent se doter d’une très bonne compréhension de l’islam afin de barrer la route au fanatisme et aux faiseurs de Fatwa ;

–    La responsabilité d’administrer la prière est si dure que même les imams les plus érudits n’osent l’approcher.                           

Etre imam c’est être un élu et un guide qui doit participer dans l’apport de la perfection à la civilisation. Toutes les réflexions sur la fonction de l’imamat nous mènent à dire qu’il y a trois choses essentielles qui forgent la personnalité de l’imam :

–    L’imam messager et ambassadeur ;

–    L’imam citoyen et sa mission est noble ;

–    L’imamat est un métier exemplaire et un savoir faire.    

L’imam ambassadeur :

Selon différentes identifications, le mot ambassadeur désigne toute personne qui représente un État auprès d’un autre. Au sens figuré, le mot est employé pour qualifier toute personne chargée d’une mission quelconque. Pour être plus précis, un ambassadeur est une personne chargée d’un message. De même pour l’imam, c’est une personne qui veille sur la pratique quotidienne de l’islam. Il tient son pouvoir de ce dernier et ne l’exerce qu’en son nom. Il se doit d’orienter les fidèles, de les former et de les informer. Il est le responsable par excellence du bon fonctionnement du culte et des acquis spirituels des musulmans. Il protège leur foi, apporte des réponses à leurs questionnements et exerce son autorité religieuse sur eux. Mise à part ces missions, l’imam doit veiller sur la sécurité et l’unité des citoyens ; il a le rôle de rassembleur et de guide spirituel comme il est le trait d’union entre les fidèles et la loi divine. En trois mots, l’imam est un émissaire, un intermédiaire et un représentant de la loi divine.

Cette lourde mission fait de l’imam, comme l’a expliqué Abdallah BEN AL MADANI, cheikh marocain, lors du colloque, un héritier de la prophétie, « on ne peut pas donner le titre de l’imamat à un imam sauf s’il est vraiment un héritier de la prophétie. Et l’héritage de cette dernière à deux aspects : le premier ne dépasse pas le terme et la forme par contre le deuxième s’enracine dans le fond du cœur de l’imam qui, par la suite, doit faire le nécessaire pour incarner cette image ».

Néanmoins, l’héritage de la prophétie se transmet à travers les cœurs et les esprits et non pas à travers les livres et les écritures.     

Or pour que l’imam soit ainsi, Abdallah BEN AL MADANI dresse devant lui des jalons à suivre :

–    La sincérité : car c’est le chemin qui mène directement vers l’héritage de la prophétie. « La sincérité est la lumière des lumières et le secret des secrets. Quand elle embrasse le cœur de l’imam tous ses discours seront compris et toutes ses instructions seront exécutées ».  

–    La véracité : elle présente la personnalité de l’imam dans une seule et unique forme. C’est ainsi que son intérieur sera identique à son extérieur. « Si l’une des portes de la vie se ferme devant toi, il faut utiliser la clé de la véracité » ;

–    La forte spiritualité : c’est le canal qui sert de transmission du savoir divin de l’imam aux croyants. C’est un appareil de liaison qui va droit vers les cœurs. Un imam qui a cette qualité voit les gens à travers l’éducation que leur Seigneur leur a transmis ;

–    La patiente : c’est l’une des qualités des prophètes qui représente un modèle par excellence pour l’imam. C’est à travers elle que les gens peuvent rester unis et grâce à elle, les fidèles tracent leur cheminement vers une bonne spiritualité ;

–    La certitude : elle représente un vrai pilier de l’adoration, et quand elle est incarnée par l’imam, les croyants peuvent se l’approprier et en faire acte.                  

Ces qualités spirituelles sont très importantes pour l’imam en général et surtout pour celui de France. Ainsi, ce dernier peut remplir son devoir en tant que ministre de culte et présenter un modèle religieux exemplaire.

Or, des anomalies persistent toujours pour accomplir ces missions, parce que l’imam en France n’est pas seul. Il est entouré par des fidèles et vit au milieu d’une société qui rassemble plusieurs confessions et différentes convictions. L’imam, comme l’a précisé Anouar KBIBECK, président du RMF, est confronté à des problématiques diverses et doit apporter des réponses aux questions qui se posent. Il est en contact direct avec les fidèles, les non musulmans et les gens qui appartiennent à d’autres confessions. Il doit développer ses notions et son savoir faire comme il doit avoir une culture générale. La maîtrise de la langue serait un atout indispensable et un moyen favorisant l’accès aux discours. L’imam en France doit se forger une image du vrai musulman. Il doit donner la priorité aux jeunes en les préservant des idées sombres qui peuvent détruire leurs personnalités et faire d’eux des radicaux/extrémistes loin de la notion du juste milieu. Les orientations de l’imam doivent ainsi être claires, respecter les priorités de chacun et contribuer à apaiser les peurs du futur et de l’inconnu, afin de donner l’exemple aux autres institutions religieuses.

L’imam citoyen :

La citoyenneté est considérée parmi les choses les plus importantes dont l’imam doit faire acte. La société française se construit, se côtoie et se cimente par les principes de la citoyenneté, de la tolérance, du respect des différences et du désir de vivre ensemble.

L’imam en France doit faire comprendre aux fidèles que la piété ne se limite pas à la multiplication ou à l’amélioration des actes d’adoration, elle doit aussi apparaitre dans les rapports que chaque musulman entretient avec les gens qui l’entourent.

Vivre à la fois en tant que français et musulman représente un pari pour la plupart des jeunes. Cela explique la lourde responsabilité qui se pose sur l’imam en tant que personnalité morale capable de participer à forger l’identité de ces jeunes à partir des instructions d’ordre religieux sans aller jusqu’à provoquer une confrontation avec les principes de la société française ou une coupure radicale avec tout ce qui est occidental.

Un imam conscient et formé sait, pertinemment, que l’islam incite au civisme et ordonne les musulmans à être de bons représentants de la citoyenneté. Dans le cadre républicain français, la religion musulmane peut trouver sa place puisqu’elle s’adapte avec le milieu où elle se trouve.

En islam, la communauté musulmane est une communauté de juste milieu, de tolérance et de solidarité, « et aussi Nous avons fait de vous une communauté de justes pour que vous soyez témoins pour les gens, comme le Messager sera témoin pour vous. » [2/143]. De cette manière, l’imam sera amené à intégrer la sphère sociale afin de comprendre les gens et le milieu où ils vivent. Il est amené aussi à maîtriser le texte et comprendre le contexte, car l’islam, selon Bertrand GAUME, chef du bureau central des cultes, doit être à sa juste place avec des représentants qui l’honorent. 

L’islam respecte aussi le principe de la laïcité. Cependant, bien que ce soit un sujet qui emporte, l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme du 26 aout 1789 a était clair quand il a dit : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi».  

Pour Bertrand GAUME, la conception française signifie aujourd’hui :

–    La liberté de croire ou de ne pas croire ;

–    La liberté de pratiquer son culte ;

–    La mentalité de l’Etat est de passer d’une laïcité de combat à une laïcité apaisée.                  

La loi de 1905 et les principes qui régissent le droit des cultes en France étaient claires lorsqu’elles ont stipulé que : « La République ne reconnait, ne salarie, ne subventionne aucun culte ». C’est une loi qui garantie le libre exercice du culte sans s’immiscer dans la gestion interne ou dans le financement des institutions religieuses sauf en cas d’aumônerie.

Il est nécessaire, donc, à ce que les imams prennent acte de ces principes constitutionnels, qui ne peuvent être touché pour le moment, et de jouer le rôle de prêcheur de paix et de rassembler les fidèles autour des principes de juste milieu. Des débats et des tables rondes seraient fortement recommandés pour trouver des solutions apaisées, car comme disait Bertrand GAUME, la loi 1905 ressemble à une« vache sacrée » que nul ne peut toucher.

En France, l’imam représente une demande quotidienne par la société, et un imam bien formé avec des connaissances approfondies et un statut ficelé, lui reconnaissant son rôle et son métier, ne chômera jamais.

L’absence de la main mise de l’Etat sur le culte a créé une zone grise sans jurisprudence surtout en ce qui concerne le statut de l’imam. Pour Mohamed MOUSSAOUI, président du CFCM, des textes de loi ont mentionné le statut du ministre du culte alors que le statut de l’imam souffre d’un vide juridique. Pour éviter cette précarité, le CFCM a mis en place des commissions des imams qui n’ont pas bien fonctionné et cela est du à différentes raisons :

–    Le manque de moyens compte tenu de la légèreté de la structure du CFCM ;

–    Le manque d’études formelles du contenu pédagogique de l’imamat ;

–    L’absence d’un état des lieux des imams et de leurs attentes ;

–    Le manque d’une vision claire sur la fonction de l’imamat qui doit  conjuguer le religieux et le social.    

Les institutions religieuses demandent à ce que l’imam face des efforts pour répondre aux attentes des fidèles et satisfaire leur soif spirituelle, mais est-ce que ces institutions ont déjà fait l’effort, à leur tour, pour écouter l’imam et enregistrer ses besoins temporels. Est-ce qu’elles ont intégré dans leur trame sa rémunération qui doit être considérable ? Sa formation, à cour terme, en Langue et civilisations ? Ses rencontres au sein d’une grande fédération des imams de France pour effectuer des formations continues ? Sa coordination avec des pays musulmans pour rencontrer des érudits et des penseurs musulmans de haut niveau ?

Ces exclamations parmi d’autres nous ont interpellés pour rendre l’image de l’imam plus claire, surtout que les exigences des institutions religieuses rendent la tâche de l’imam plus lourde.             

L’imamat est un métier :

Les enseignements que nous venons de citer ne peuvent pas réussir s’ils ne sont pas accompagnés de certains principes capables de forger la personnalité de l’imam.

L’imam de France doit se sentir capable d’administrer le culte. Il doit respecter son devoir et incarner l’image d’un musulman fidèle à sa religion et citoyen en même temps. Son rôle social est devenu une réalité par excellence. C’est un rôle vital qui fait de lui, comme l’a signalé Bernard GODARD, un acteur et un participant à l’utilité sociale.

Il doit donc :

–    Former des futurs citoyens par l’enseignement ;

–    Renforcer le rapport avec Dieu parce qu’aider le fidèle est une chose universelle ;

–    Connaitre le Fiqh et en extraire des règles qui corroborent avec la loi française ;

–    Apprendre aux croyants comment respecter l’autre, le voisin, la famille, la nation… ;

–    S’intéresser à la langue française qui représente une richesse individuelle ;

–    Ne pas négliger les acteurs religieux des autres confessions et entamer des discutions avec eux ;

–    Bien connaitre l’autre avant de dialoguer avec lui. 

L’imamat est donc un métier honorable et l’imam est un ambassadeur de l’islam. C’est une image de marque qu’il véhicule et qu’il doit préserver avant de la transmettre à ceux qui le rencontrent. L’imam est un symbole, un professionnel et un artiste. Il est, selon Ahmed AL HABTI qui officie à la mosquée d’Epinal, comme le soleil pour la terre et la santé pour le corps.

La France a besoin des imams réalistes qui doivent participer, d’une manière ou d’une autre, au développement de la société à travers l’ijtihād. Elle a besoin des imams qui ne regardent pas les gens d’une hauteur et qui conjuguent le savoir avec la pratique.

Ahmed AL HABTI, dans sa communication au colloque du RMF, a beaucoup insisté à ce que l’imam doit connaitre le milieu où il vit. Cette connaissance commence par l’apprentissage de la langue française, la découverte des coutumes de l’autre et la compréhension du mécanisme de la société.

Si l’imam arrive à intégrer dans son programme ces notions, il deviendra capable et apte à adapter son discours aux personnes de son auditoire ; il épargnera le pays des risques qui peuvent le menacer et sauvera les citoyens de son entourage, malgré qu’il y ait, de temps à autre, des groupes radicaux qui l’empêchent d’exercer correctement.

Or, cela concerne, d’une manière très précise, les mosquées qui ont des imams stables. Par contre, là où il n’y a pas d’imam que doit-on faire ? Comment les autorités religieuses peuvent gérer ce manque ? Quels genres d’imams officient dans ces mosquées ? Quels sont les discours prononcés ? Quelles sortes d’influences subissent les fidèles ? Quel est le degré du dialogue entamé avec les dirigeants de ces lieux de culte ? De quel niveau d’ouverture pouvons-nous parler ?

Nous sommes tous convaincus que la mosquée est un terrain fertile et une bonne compréhension de la fonction de l’imamat est une nécessité. L’imam est donc amené à être dynamique et à respecter les trois consignes que Saïd Ramadan AL BOUTI a exposées lors du colloque du RMF devant les 200 imams présents :

–    Rassembler les musulmans sous une seule parole et dissiper toutes les formes de divergence ;

–    Le savoir est le meilleur moyen pour atteindre le cœur de l’autre ;

–    La sagesse et la bonne parole sont des moyens efficaces pour couper la route devant les courants anti-islamiques, parce que les musulmans d’aujourd’hui n’ont pas de temps à perdre dans les disputes.          

Pour conclure, l’ancrage cultuel de la religion musulmane est très important sur le sol français. Il est devenu une réalité quotidienne que personne ne peut négliger ou éviter. Cette capacité cultuelle a besoin d’être renforcer et orienter clairement vers le bon sens du juste milieu, de la tolérance et du vivre ensemble. C’est une grande tâche qui a besoin d’un vrai spécialiste érudit, formé, conscient des enjeux et disponible pour fertiliser les cœurs des croyants et les rendre de plus en plus rentables. Ce spécialiste est tout simplement : l’Imam.       


Dr. Abderrahmane NAFAA

DEUXRIVES68 BMOG

Migrations : les limites de l'Europe « Géopolitique des islamismes »