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"Ce qui fait la France, ce n'est pas un territoire"

23 juillet 2015

"Ce qui fait la France, ce n'est pas un territoire"

Egalité, langue, laïcité... L'historien Patrick Weil, spécialiste des questions de nationalité et d'immigration, livre une analyse décapante des grands marqueurs de l'identité française dans son nouvel essai, Le Sens de la République (Grasset).

Qu'est-ce qu'être français aujourd'hui? 

 

Etre français, c'est d'abord disposer de la nationalité française. Notre nationalité est le fruit d'une longue histoire, qui a sa spécificité. Nous avons été le premier pays à inventer l'attribution de la nationalité par la filiation, dans le Code civil. Dès 1803, la nationalité se transmet dorénavant comme le nom de famille par le père, même si l'enfant naît à l'étranger. Mais, à la fin du XIXe siècle, la France est devenue le premier pays d'immigration en Europe. Les enfants d'étrangers échappent au long service militaire qui s'impose aux Français. Leurs élus réclament l'égalité des devoirs pour ces Français sociologiques faussement étrangers.  

Le droit du sol rétabli intègre les enfants et surtout les petits-enfants d'étrangers nés en France. Depuis, filiation et naissance sur le sol se mêlent pour faire des Français par le lien de famille et l'éducation en France. Mais, pour 95% des Français, c'est quand on est né en France d'un parent aussi né en France que l'on prouve aisément que l'on est français. Par la simple filiation, c'est souvent un cauchemar. Ceux qui veulent remettre en question le principe du droit du sol ne mesurent pas la forte insécurité qui en découlerait pour la grande majorité des Français. 

 

Etre français, ce n'est pas que du droit, c'est aussi un sentiment... 

 

Parfaitement. On peut se sentir français sans l'être. Et l'être sans le ressentir. Il y a des Français qui disposent d'une carte d'identité en bonne et due forme, mais qui estiment qu'ils ne sont pas reconnus comme des nationaux à part entière. D'autres qui s'estiment profondément français, mais qui ont l'impression de ne plus reconnaître leur pays. Cette tension entre Français s'explique par plusieurs raisons. Mais l'une est pour moi claire. Les migrants venus des colonies en métropole sont différents des immigrés venus de l'étranger - d'Italie, d'Espagne, du Portugal, de Turquie, de Pologne ou de Russie. Ces derniers savaient qu'ils arrivaient dans un pays étranger et qu'ils devaient y apprendre la langue, les lois, les usages.  

Les autres migrants, en provenance de l'ancien empire colonial, n'avaient pas un rapport d'étrangers à la France : soit ils nous étaient liés par la colonisation, comme les Marocains, les Maliens, les Vietnamiens..., soit ils ont été français à un moment de l'Histoire, comme les Algériens, soit ils étaient français depuis longtemps, comme les Antillais. Or, arrivés en France, ces migrants découvrent qu'on ne les voit pas comme français. On ne connaît en général rien de leur histoire, qui est aussi notre histoire. Nous n'avons pas fait histoire commune, ce qui est pourtant nécessaire pour constituer un peuple. 

 

Oui, mais enseigner cette histoire coloniale soulève de vives objections, comme on l'a vu à plusieurs reprises, et récemment lors de la polémique sur les programmes d'histoire. 

 

Les deux camps ont tort et nous enferment dans une impasse mortifère. Les historiens qui dénient à l'esclavage et à sa reconnaissance comme crime contre l'humanité sa place dans notre histoire commune, au nom de la concurrence des mémoires et de l'anachronisme, sont des ignorants : l'esclavage a été reconnu dès 1794 par la France comme crime contre l'humanité et puni comme tel, et tous les Français devraient le savoir et en être fiers.  

Quant aux autres, au nom du refus du "roman national", ils proposent d'enseigner les traites négrières sans mentionner les abolitions, de transformer l'Histoire en des tableaux de géographie statiques, l'inverse de ce qu'elle est, un processus, des luttes, qui souvent ont un sens, et ici en particulier : car qui a aboli l'esclavage ? La République, et à deux reprises, puisque Napoléon l'avait rétabli entre-temps. Il ne faut donc faire ni du "roman national" ni une histoire de France riquiqui, limitée à sa dimension européenne. Il faut enseigner l'histoire "globale" de la France, car ce passé nous unit et nous ouvre un futur. 

 

La République "vaut" pour les Antillais, mais pas pour les Maghrébins... 

 

Au Maghreb, en Afrique et en Asie, la République a poursuivi la colonisation. La majorité des républicains ont justifié la colonisation comme l'inverse de l'esclavage - qui traitait les hommes comme des animaux - par le souci de civiliser d'autres êtres humains mais appartenant à une civilisation "inférieure". Ce n'était pas un crime contre l'humanité, mais l'instauration d'une discrimination institutionnelle, souvent la destruction des sociétés locales, et cela fut accompagné de massacres et de destructions.  

Après la Seconde Guerre mondiale, les Européens ont reconnu leurs erreurs. Les lamentations du discours postcolonial font fi de certaines réalités. Après la décolonisation, la France a laissé sa porte ouverte aux Africains et même aux Algériens, malgré la guerre. En 1945, de Gaulle avait refusé de laisser entrer des immigrés allemands. Ils étaient encore des ennemis étrangers. Tandis que les Algériens furent traités, dès 1962, malgré la guerre, comme des anciens compatriotes auxquels on ouvrait de nouveau la porte. 

 

Dans votre livre, vous définissez quatre piliers de l'identité française. Quels sont-ils? 

 

Le premier est l'égalité. Historiquement antérieur aux autres, il provient du catholicisme, dans le cadre duquel tous les croyants sont égaux devant l'Eglise et devant Dieu, alors que les protestants le sont moins en raison de la doctrine de la prédestination. Ce principe a été transféré à l'Etat déjà sous la monarchie. Je cite dans mon livre une lettre du fondateur de la science politique américaine, Francis Lieber, d'origine prussienne et fier de la défaite de la France en 1870, qui se demande pourquoi les Strasbourgeois restaient attachés à la France malgré le fait que Paris avait honteusement négligé leur ville.  

La réponse est que les Strasbourgeois étaient les égaux en droit des Parisiens, alors que, sous l'Empire allemand, malgré tout l'argent versé par Berlin, l'Alsace-Moselle avait un statut colonial. L'égalité en droit ! La Révolution l'avait amplifiée par l'abolition des privilèges. Et le Code civil, pour la première fois en Europe, avait proclamé l'égalité dans l'héritage de tous les enfants mâles et femelles. Le principe d'égalité proclamé n'est pas encore abouti, mais il continue de travailler en force la société française. 

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A l'issue d'une cérémonie de naturalisation à Mâcon, en novembre 2009.

AFP PHOTO/JEFF PACHOUD

 

Quels sont les autres piliers? 

 

La langue. Instrument d'unification du royaume puis de la république, de l'école pour tous, son statut au coeur de la république des lettres donne à l'intellectuel une place sans pareille et nous assure un important rayonnement dans le monde. Puis la mémoire - le plus souvent positive - de la Révolution. Ce qui a des conséquences jusqu'à aujourd'hui : le mode d'expression politique dominant, même à droite, est la manifestation publique. A-t-on vu une grande manif américaine après le 11septembre 2001? Non. Après les attentats de janvier 2015, oui : le peuple français s'exprime dans la rue, et il est connu pour cela dans le monde entier.  

Enfin, il y a la laïcité. Elle se définit d'abord par du droit, ce que l'on a tendance à oublier. Il existe une grande différence entre le droit et les croyances sociales. Or on confond les deux lorsque l'on parle de laïcité. Le droit - la loi de 1905 - est fondé sur la liberté de conscience, la séparation des Eglises et de l'Etat, et le respect de toutes les options spirituelles ou religieuses. La particularité de la laïcité française, c'est que l'Etat est absolument neutre, le président de la République ne prête pas serment sur la Bible, contrairement aux Etats-Unis.

Mais la laïcité n'est pas la neutralité obligatoire des individus. La France est un pays très peu religieux, dans lequel une majorité de citoyens sont incroyants, certains tiennent même la foi pour une forme d'arriération. Le combat pour faire reculer le poids de la religion sur les esprits est légitime mais il relève d'un autre ordre, ce n'est pas la laïcité proprement dite. 

 

Pourquoi ne considérez-vous pas la notion de territoire comme un des piliers de la nation? 

 

Ce qui fait la France, ce n'est pas un territoire. Bien évidemment, nous sommes tous attachés à nos paysages, à leur extraordinaire beauté et diversité. Mais lorsqu'un Niçois visite pour la première fois Calais, il n'est pas chez lui : il ne connaît rien de ses rues, de son port, de ses habitants. Pourtant, il se sent quand même un peu chez lui. Pourquoi? Parce qu'on y parle la même langue et qu'il voit sur le fronton de la mairie "Liberté, Egalité, Fraternité", parce qu'il trouve des interlocuteurs, s'il se met à parler politique. Ce qui fait qu'on se sent chez soi partout en France, ce sont nos référents communs.  

La France existerait tout autant si son territoire était différent. Et certains de ses territoires ressemblent à d'autres en Europe. Pas ces référents communs. Or ces derniers sont propres à tous les Français, même à ceux dont certains doutent de la francité. Parce qu'ils ne connaissent pas leur histoire. Et parce qu'on ne se parle pas assez. C'est cela qu'il faut changer. 

 

N'a-t-on pas renoncé à tort à l'assimilation, théorie qui semble désormais très critiquée? 

 

Il ne faut surtout pas renoncer à l'assimilation dans les deux sens complémentaires qu'elle a. Dans la plupart des situations sociales qu'il rencontre, l'individu, quel qu'il soit, souhaite avant tout être traité de façon similaire aux autres, équitablement, être "assimilé" dans la reconnaissance de ses droits. 

 

Mais il existe tant de différences culturelles, de plus en plus revendiquées... 

 

Oui, mais la République n'est pas l'assimilation culturelle. Elle a toujours été très respectueuse de la diversité ; dans d'autres moments de l'existence, chacun éprouve le besoin de vivre librement sa particularité, régionale, religieuse, philosophique ou sexuelle. Comme l'a dit Mona Ozouf dans son livre Composition française, la France est un alliage entre des principes qui unifient et des diversités. Cependant le fonds commun, l'appartenance à la même histoire, aux quatre piliers qui assimilent tous les Français, est la condition première de la liberté accordée à la différence culturelle. Or c'est l'affirmation de ce fonds commun qui nous manque aujourd'hui. 

 

N'est-il pas trop tard pour lutter contre le communautarisme? 

 

Le communautarisme, ce n'est pas le fait de vivre dans un quartier avec des personnes de la même confession ou de la même origine. Le communautarisme, cela consiste à dire que la loi de son groupe est supérieure à la loi commune de la République. Après les attentats de janvier 2015, on a parlé sans retenue du mariage d'Amedy Coulibaly avec Hayat Boumeddiene. Or ils n'étaient pas mariés au sens légal. La longueur d'une jupe n'a jamais fait partie des lois de la République ; en revanche, l'interdiction absolue de se marier religieusement avant d'être passé devant le maire est un principe fondateur de notre laïcité depuis 1792.  

La laïcité repose en priorité sur la liberté de conscience, comme l'a écrit Clemenceau, c'est pourquoi elle organise la circulation entre les espaces, pour éviter que vous restiez enfermé dans votre groupe, en l'occurrence religieux, dans lequel vous pourriez subir des pressions. La loi prévoit donc que vous sortiez de votre espace privé pour entrer dans l'espace public en passant par la mairie, au moins une fois dans votre vie, au moment du mariage. La violation de cette loi aurait dû indigner nos dirigeants politiques. Il n'en a rien été. Il est temps qu'eux aussi réapprennent ce qui est important dans la laïcité. 

 

Propos recueillis par Christian Makarian,  2015-06-25

EXPRESS

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