le collectif des musulmans citoyens français

La méditerranée espace enjeu entre Europe et Afrique

22 juillet 2015

La méditerranée  espace enjeu entre Europe et Afrique

L’Europe et l’Afrique du Nord ont pendant longtemps eu pour espace de lien la mer Méditerranée, cette « mer du milieu » sur et autour de laquelle se sont nouées les relations entre populations et cultures différentes, où se concentrent aussi des tensions géopolitiques.

La Méditerranée n’est-elle pas aussi une « fracture » pour reprendre l’expression de B. Kayser (1) ? Une « fracture géographique », mais aussi sociale et économique, tant les inégalités sont fortes de part et d’autre de la Méditerranée.


La situation contemporaine ne peut être comprise et interprétée qu’avec l’éclairage de l’histoire. L’évolution la plus palpable des relations et des frontières sud de l’Europe, celles de l’Espagne, de la France, de l’Italie ou encore de la Grèce, est sans doute le passage à des frontières ouvertes, véritables fronts pionniers durant la période d’expansion coloniale à celui de frontières fermées (barbelés, barrières et murs…), comme aujourd’hui, et qui donne matérialité aux expressions d’« Europe forteresse », d’« Europe sanctuaire ».

 

  • Les divers éléments et développements présentés sur cette page sont extraits de ma thèse de géographie sur les asymétries frontalières, soutenue à l'université de Caen Basse-Normandie en novembre 2009. De ce fait, pour toute citations ou "reprises" veillez à en indiquer clairement la source. Ma thèse est en libre téléchargement sur la page des travaux et publications. Les éléments repris ici se trouvent essentiellement dans les chapitres 6 et 9 de la thèse.
  • (1) - Voir Kayser Bernard (1996) : Méditerranée, une géographie de la fracture, Aix-en-Provence, Edisud, 126 p.
  • (2) - Voir Lacoste Yves (1988) : Questions de géopolitique. L’Islam, la mer, l’Afrique, Paris, La Découverte, 252 p., p. 19.
  • (3) - La notion de dépendance fait écho aux théories de la dépendance formulées à la fin des années 1960. Inspirées du marxisme, ces théories cherchaient à analyser et expliquer les problèmes de sous-développement à partir de la domination des États du nord sur ceux du sud. Ce sont donc les rapports de forces entre les nations, les États, qui sont pris en compte pour expliquer les rapports de domination au cours de l’histoire. Par exemple, des auteurs comme Samir Amin se sont particulièrement employés à montrer comment les rapports de dominations issus des impérialismes ont produit les conditions de la domination des pays du nord sur ceux du sud, maintenant ces derniers dans une situation de dépendance.
  • (4) - Voir Y. Lacoste, 1988, Op. cit. p. 15.

 

Accompagnant ces deux conceptions de la frontière, deux phénomènes déterminants permettent de comprendre la nature des relations entre pays et populations de part et d’autre des deux rives méditerranéennes : les discontinuités sociales fortes que constituent les asymétries et, en lien avec cette réalité, l’histoire, celle de la colonisation, des rapports de domination impérialistes.


Les asymétries sont des discontinuités sociales qui s’expriment sous les traits de la différence et de l’inégalité. Cette réalité est maintenant admise de manière irréfutable. (F. Guillot, 2009).


Yves Lacoste, parmi d’autres, proposait dès la fin des années 1980 une analyse claire de la situation en Méditerranée.

"La Méditerranée se trouve d’abord sur la ligne de discontinuité majeure qui sépare le tiers monde de l’ensemble des pays développés. Mais cette ligne de discontinuité que l’on peut tracer sur un planisphère tout autour de la planète ne correspond pas dans son ensemble à une zone de tension en continu. […] sur cette longue ligne de discontinuité, deux secteurs correspondent à des phénomènes relationnels particulièrement intenses et complexes entre ce qu’il est convenu d’appeler le « Nord » et le « Sud ». Ces deux secteurs sont les deux Méditerranée : la Méditerranée américaine (entre le sud des États-Unis, le Mexique, l’Amérique centrale, les Antilles et le nord de l’Amérique du Sud) et la Méditerranée de l’Ancien Monde, entre l’Europe, l’Afrique et le Proche-Orient. (2)"

 

Cette discontinuité sociale s’est construite au cours d’une histoire des relations qui s’est structurée sur des rapports de domination et de dépendance (3). La colonisation en représente sans doute l’expression la plus forte avec les conflits et guerres qui rappellent combien cette région est un espace de tensions.

Parmi les grandes zones de tension que l’on peut recenser à la surface du globe, celle de Méditerranée qui se prolonge vers le Moyen-Orient apparaît aujourd’hui comme la plus dangereuse, non seulement pour les populations directement concernées, mais aussi au plan mondial. (4)

L’histoire plus ou moins récente de la Méditerranée, c’est celle de l’évolution des relations entre des métropoles et leurs colonies (centres / périphéries), puis les relations entre jeunes nations qui tentent de devenir indépendantes et ex tutelles coloniales qui cherchent à garder une certaine influence sur un continent : l’Afrique. La France, la Grande-Bretagne, l’Italie et dans une moindre mesure l’Espagne sont de ce point de vue les pays d’Europe qui ont marqué de leurs empreintes ces relations particulières avec de nombreux pays d’Afrique, anciennement colonisés. Cette réalité représente un des éléments qui doit permettre de comprendre la situation actuelle. L’histoire coloniale des pays européens a considérablement transformé les représentations et rapports de millions de personnes sur le continent africain avec l’Europe.


Par ailleurs, la zone méditerranéenne constitue de plus en plus une région où la pression démographique, migratoire plus exactement, devient particulièrement forte. La Méditerranée représente, d'Est en Ouest, de Beyrouth à Gibraltar, une frontière entre le "nord" et le "sud", entre richesse et pauvreté. Sur plus de 3800 km, cette mer est à la jonction entre deux mondes et deux continents, l'Europe et l'Afrique. Entre les côtes Libyennes et l'Italie ce sont plus de 800 km de distances, entre Espagne et Maroc, quelques kilomètres tout au plus.
La traversée de cette barrière naturelle que constitue la Méditerranée devient le théâtre d'un drame humain que les médias relates de temps à autre, montrant des hommes et des femmes, fatigués, mourant sur des embarcations surpeuplées et qui viennent s'échouer sur les rives d'une Europe qui se replie sur elle-même. Les chiffres des disparitions et des morts, des arrestations donnent une idée assez clair de la pression, de l'asymétrie migratoire qui se joue chaque jour aux portes de l'Europe.


Les candidats à l'exil vers cet horizon synonyme de richesse, de mieux vivre, de liberté et de démocratie, sont bien souvent happés par les réseaux de passeurs clandestins, abandonnés à leur sort, arrêtés et expulsés s'ils arrivent vivants sur les côtes européennes. Avec l'entrée dans l'Union européenne de la Grèce (1981), de l'Espagne et du Portugal (1990), ce sont autant de portes d'entrées vers l'Europe que l'Union Européenne et les pays du littoral méditerranéen doivent contrôler. La méditerranée devient un lieu de passage, la rive nord se transforme de plus en plus en une forteresse visant à rendre étanche cette limite entre le "nord" et le "sud". Depuis plus de dix ans maintenant les pays européens tentent de contrôler cet espace à grand renfort de moyens policiers et militaires, mais aussi juridiques. On parle de plus en plus de "réguler les flux", contrôler les "populations à risque"... La question migratoire est instrumentalisée dans les discours et idéologies des partis xénophobes et populistes. bien souvent, les immigrés sont les bouc-émissaires des problèmes socio-économiques que rencontrent nombre de pays européens. La misère et la pauvreté vont à la rencontre de l'opulence et se heurtent à tout un arsenal civil, militaire et juridique.
Dans ce contexte de tension, les frontières constituent un espace particulièrement intéressant pour matérialiser la nature des relations et rapports sociaux, où les inégalités sociales et les différences culturelles par exemple, jouent un rôle central, omniprésent, incontournable. C'est le sens de la notion d'asymétrie frontalière - notion rendant compte à la fois des différences et des inégalités dans les rapports sociaux.

 

FABIEN GUILLOT


GEO POLITIQUE ET SOCIALE

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