le collectif des musulmans citoyens français

Le féminisme islamique une nécessité pour le changement

23 juillet 2015

Le féminisme islamique une nécessité pour le changement

Le concept de féminisme islamique a été très médiatisé ces derniers mois. Déclaré comme inconcevable par ses détracteurs, ElKalam m’offre l’occasion d’en éclaircir certains points souvent attaqués.

Si sa terminologie est dérangeante pour certain(e)s, il est utile de rappeler que l’idée même de féminisme islamique est née dans les sphères intellectuelles. Mais l’idée seulement ! Car c’est en observant les revendications des femmes musulmanes faites au nom de la religion que des anthropologues choisirent de nommer la posture revendicatrice de ces femmes sous le terme de féminisme islamique. Dans ces quelques lignes, je vous propose de revenir sur l’essence des revendications des féministes musulmanes. Dans le contexte français, je propose une analyse du symbolisme du hijab et de la place des femmes dans la communauté. Je présenterai également cette autre voie d’émancipation proposée par les féministes musulmanes.

 

 

Au nom de Dieu 



La particularité des féministes musulmanes réside dans l’attachement sincère et assumé que ses femmes ont du Coran et de la Sunna. Pour elles, le message coranique et l’exemple prophétique sont des modèles de respect, de dignité et d’égalité faits aux femmes. Et ces musulmanes tentent d’appliquer cette justice dans leur vie quotidienne, sociale et religieuse. Pourtant, la réalité est bien souvent différente. Elles ne retrouvent pas cet idéal dans les mentalités de leur communauté religieuse, qui continuent à fonctionner selon une mise sous tutelle des femmes et d’une ségrégation sexuelle qui les handicape. Dans certains pays, ce sont des lois dites islamiques, qui leurs déni des droits fondamentaux. On peut donc légitimement se demander en quoi ces lois s’inspirent du Coran et de l’exemple du prophète (PSSL). En France, il n’y a qu’à s’intéresser de près à la place faite aux femmes dans la grande majorité des mosquées pour se rendre compte du mal dont souffre la communauté musulmane. Reléguées derrière des rideaux, balcons et autres, les femmes sont malheureusement perçues comme celles qu’il faut invisibiliser pour ne pas perturber les hommes croyants dans leurs actes d’adoration. Le hijab ne suffisant pas à neutraliser leur dimension sexuelle. Elles sont aussi majoritairement absentes des fonctions de représentation religieuse (poste de direction, décisionnel, CFCM, CRCM) , reléguées aux tâches domestiques et activités traditionnellement "féminines" (garderie, cuisine, couture…). Malheureusement, lorsque les centres cultuels et culturels fonctionnent ainsi, ils se privent d’une force vive indispensable et nécessaire. Si aujourd’hui, les femmes musulmanes sont entachées de tant de préjugés, ce n’est pas seulement le fait de stéréotypes liés à l’histoire coloniale ou à l’orientalisme. C’est aussi dû au fait que la culture et la religion se sont mêlées et que, bien souvent, ce qui est prôné au nom du religieux à l’égard des femmes, n’est que le résultat de coutumes héritées, patriarcales et sans rapport avec l’islam. La communauté musulmane souffre d’un mal insidieux, celui du à l’absence de ses femmes dans la vie sociale, celui de l’absence de l’apport et de la richesse des femmes comme actrices nécessaires au changement. La croyance en Dieu traduite dans l’islam par une éthique et une morale, amène à poser les questions génératrices de changement. Ce qui se traduit par une attitude réflexive dans une dynamique éthique, morale guidée par l’envie de se conformer aux textes. 

 

Le hijab 



D’un côté pour ses détracteurs, le Hijab est perçu comme le symbole d’une trahison, une forme de renoncement aux droits pour lesquels chaque femme aspire. Parmi ces droits, il y a le droit à l’éducation, et je rappellerais que ce ne sont pas les musulmanes voilées qui ont renoncés à l’éducation mais un système laïc qui les a mises au banc de l’école. Le hijab, comme choix, ne peut être entendu par une France post-coloniale qui a gardé un rapport très inégalitaire avec les enfants des anciens colonisés. S’ajoute à cela les injustices que certaines subissent dans les sphères familiales, parce que femme ; et sociales, parce que femmes musulmanes voilées. Bientôt, elles devront faire le choix entre autonomie économique et conformisme religieux. Dans une société où elles vivent la discrimination et dans laquelle l’émancipation des femmes est prétendument acquise d’une part ; dans une communauté religieuse où on prône l’honorable place des femmes d’autre part, elles demandent à ce que cela soit mis en pratique. Ce sont toutes ces discriminations qui ont participé à l’émergence d’un mouvement libérateur et réformiste au sein de l’islam. Un mouvement de musulmanes, qui au nom de leur attachement à leur croyance, exige qu’on les respecte, qu’on les écoute. Elles se réapproprient leurs voix, trop longtemps accaparées par des hommes, représentants associatifs et religieux qui parlent pour elles. Perçues comme victimes, si les musulmanes ne prennent pas la parole, si ceux sont sans cesse des hommes qui parlent pour elles : comment justifier et expliquer qu’elles ne sont pas mises sous tutelle dans les faits ? Elles refusent aussi de se conformer aux stigmates d’un appareil politique qui les assigne à un rôle d’éternel « soumise, docile et incapable » de se libérer si ce n’est par la force. Ce hijab qui constitue aussi un élément par excellence du symbolisme mis en jeu dans une société ethnique [1] est tour à tour symbole de résistance, singularité identitaire, protestation à l’injonction d’intégration, apaisement d’une lutte entre deux cultures et par-dessus tout symbole d’une démarche spirituelle. 

 

« Alter-émancipation » 



Dans politique de la piété , Saba Mahmood [2], qui se définit comme une féministe laïc, dit que « la conviction laïque procède d’une hiérarchisation du mode de vie » et donc « que les autres formes d’accomplissement humain et d’univers de vie étaient forcément inférieurs aux solutions que nous avions élaborées sous la bannière d’une politique laïque. » En effet, la caricature qui est faite de l’islam en termes historiques, politiques, médiatiques, montrent que l’on considère toujours ici en Occident que les « Orientaux » ne sont pas capables parce que trop traditionnels, pas assez civilisés, d’organiser des mouvements réformistes de justice, dans l’incapacité de contester la domination masculine. Finalement, ce que viennent affirmer ces féminismes islamiques dans leur diversité contextuelle, c’est qu’elles n’ont pas besoin d’un modèle importé de libération, qu’elles peuvent penser leur propre émancipation, qu’elles peuvent critiquer les systèmes de domination, qu’elles ont une posture critique et réformiste de ce qui est fait au nom du religieux et que s’émanciper peut passer par une voie pacifique. Et surtout que s’émanciper ne passe pas forcément par des ruptures avec Dieu, avec l’homme, le père, le frère etc… D’ailleurs, ce que l’on remarque c’est que tous les opposants « au projet féministe dans l’islam ont un point commun : une compréhension essentialiste et anhistorique de l’islam et de la loi islamique. Ils ne parviennent pas à reconnaître que les hypothèses des lois à propos du genre dans l’islam, comme dans n’importe quelle autre religion, sont socialement construites et par conséquent historiquement changeantes et ouvertes à la négociation. » [3] 

 

Condamner les injustices 



Si l'exemple du prophète est venu révolutionner le statut des femmes et qu'il a dénoncé les injustices qu'elles subissaient parce que femme, comment peut-on se dire musulman et discriminer les femmes, les maltraiter au nom du sacré, les mettre sous tutelle, les placer dans une grande précarité? Ces femmes ne croient pas que ces pratiques soient le fruit de l’éthique islamique. En un sens, elles vont plus loin que l’opposition simple, elles s’inscrivent dans une transformation pour un juste milieu. Les féministes musulmanes sont donc des femmes qui ne se reconnaissent plus dans cette ségrégation sociale et sexuelle, qui refusent qu’on leur dicte leurs rôles selon les intérêts des hommes, légitimés religieusement et pourtant absent de l’histoire prophétique. Elles croient que l’islam, à travers l’exemple du prophète, est venu condamner (entre autres) les discriminations faites aux femmes et qu’il est venu rétablir une situation d’égalité où les croyantes et les croyants étaient tous deux acteurs d’un système social juste. Le message coranique promulgue des droits révolutionnaires pour cette époque et c’est dans cet esprit que les femmes lisent ce texte. C’est justement à travers un outil recommandé pour la compréhension du texte, le concept d’Ijtihad, que ces femmes travaillent à une meilleure interprétation du texte. L’ijtihad est un outil qui permet de vivre sa foi partout et en toute situation. Elles ne combattent pas les hommes, contrairement à ce que véhicule le terme féminisme de manière péjorative, mais elles sont à leur coté sur le chemin d’une construction sociale juste et équitable. Pourquoi faudrait-il avoir autant peur de ce mouvement qui n’est qu’une piqure de rappel de l’idéal sociale de l’islam ? Certain(e)s répondront, l’islam nous a tout donné ! Et je répondrai : pourquoi tant de femmes sont victimes et dans une situation de grande vulnérabilité face à la violence, à la précarité d’un système inégalitaire. Dieu ne nous a-t-il pas promis que les croyants et les croyantes étaient égaux ? Et c’est ici que réside la force des féminismes islamiques comme mouvement local de conscientisation du décalage entre les textes (Coran et Sunna) et les pratiques qui en découlent, elles sont une chance de rétablir la justice sociale. 

 

Conclusion 

Le féminisme islamique se caractérise par une double dimension : c’est à la fois un mouvement critique et un mouvement réformiste porté par les femmes, lesquelles s’inscrivent dans le corpus religieux pour revendiquer leurs droits. Et c’est de la compréhension de ce corpus religieux, qu’elles tirent leur légitimité parce qu’elles s’adressent à des croyants. L’une des priorités des féministes musulmanes est d’aller puiser leur grammaire de justice et d’égalité dans le texte, dans le Coran qui est le cœur et le fondement même de la religion. L’intérêt d’une telle dynamique réside dans le fait de changer les choses de l’intérieur tout en refusant de se voir imposer un modèle d’émancipation de l’extérieur. Ainsi elles défendent : l’égalité des sexes et la justice sociale qui ne peuvent pas être respectés dans un système patriarcal, qui déni le statut d’acteur responsable aux femmes. 

 

Notes bibliographiques : 

[1] Bastenier, A. (2004). Qu'est-ce qu'une société ethnique? Ethnicité et racisme dans les sociétés européennes d'immigration, PUF, Paris. 


[2] Mahmoud, S (2009), Politique de la piété.Le féminisme à l'épreuve du renouveau islamique, La Découverte, Paris, p.8 


[3] Ali, Z. (2012), Féminismes islamiques, La Découverte, Paris, p.131 

 

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