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Immigration : pourquoi le Sud libyen est devenu une passoire

25 juin 2015

Immigration : pourquoi le Sud libyen est devenu une passoire

Il y a une semaine, plus de 700 migrants tentant la traversée de la Méditerranée sont morts dans le naufrage de leur bateau. L’Europe est dépassée.

Un phénomène en expansion?


Oui, si l'on se réfère aux projections de l'OIM (Organisation internationale pour les migrations), qui explique que 500.000 personnes pourraient tenter la traversée de la Méditerranée cette année. En 2014, année déjà exceptionnelle, ils étaient 175.000 à avoir débarqué sur les côtes italiennes. La presse transalpine assure qu'un million de migrants attendraient en Libye de prendre la mer. Reste que, jusqu'à présent, les chiffres de 2015 – 35.000 arrivées depuis janvier – ne sont que légèrement supérieurs à ceux de l'année dernière. Mais ces dernières semaines, les vagues de départ ont été particulièrement massives. Trois explications à cela : des conditions météorologiques favorables; les combats qui se déroulent actuellement sur le sol libyen entre les deux gouvernements rivaux; la menace que fait peser sur les ­migrants chrétiens l'organisation État islamique (EI) en Libye. Il y a une semaine, l'EI a publié une vidéo où une vingtaine d'Éthiopiens se font massacrer.

 

La Méditerranée, principale route de l'immigration illégale? 


Non. "Les naufrages des ­bateaux ont un effet de loupe sur cette forme d'immigration mais elle reste minoritaire", explique François Gemenne, spécialiste des flux migratoires au Ceri. Les trois quarts des illégaux, selon lui, arrivent par avion, le plus souvent munis d'un visa. Une fois celui-ci expiré, les personnes restent sur le sol européen.

 

Les chemins du Sud libyen 


La Libye, où règne le chaos, est la principale plate-forme pour le trafic des migrants en Méditerranée. Il existe quatre voies principales d'entrée en Libye pour les clandestins : la région de Madama, au Niger; celle de Ghadamès, à la frontière algérienne; celle de ­Koufra, dans l'extrême sud du pays; l'Égypte. Les deux premières sont empruntées par les Africains de l'Ouest, les deux autres par les migrants de la Corne de l'Afrique. Les réseaux de trafiquants libyens reposent principalement sur les tribus, les Toubous côté Niger, les Touaregs côté Algérie. Pour convoyer les clandestins du Sud ­libyen vers le nord, ce sont des tribus présentes dans les deux régions, comme les Arabes Ouled Slimane, qui sont actives. Les migrants sont ensuite disséminés le long du littoral, mais c'est dans la région de Zouara, à l'ouest de Tripoli, que le gros des départs se fait.

 

Un business juteux


Selon le ministère de l'Intérieur italien, le trafic de migrants en ­Méditerranée rapporterait plusieurs milliards d'euros chaque année. Cette semaine, le parquet de Palerme a démantelé un réseau qui générait plusieurs centaines de millions d'euros par an. Fin 2013, un passeur libyen expliquait au JDD gagner 25.000 euros par bateau, avec à bord de 150 à 200 migrants. "Mais parfois, on fait dans le plus gros : des jarafa, bateaux de pêche sur trois niveaux où l'on peut ­embarquer jusqu'à 500 personnes. Si le bateau n'est pas pris par la police italienne, c'est le jackpot!" Le tarif pour la seule traversée a fortement augmenté ces derniers mois : aux alentours de 1.000 euros en 2013, il est passé à environ 1.800 euros cette année.

 

Les petits poissons et "le général"


En Libye, beaucoup des passeurs fonctionnent comme des patrons de PME qui emploient du personnel pour s'occuper des migrants. Selon Federico Bubbico, vice-ministre de l'Intérieur italien, "les réseaux sont très flexibles, proposent soit un package complet avec traversée de la Méditerranée et fuite depuis l'Italie vers l'Europe du Nord" ou seulement "un package traversée". Mais pour Émilie Derenne, capitaine de police, les récents naufrages montrent que la capacité des bateaux est de plus en plus importante. Le coup de filet de Palerme cette semaine, au cours duquel 24 trafiquants ont été arrêtés, montre une professionnalisation du milieu. Ainsi, à la tête de ce réseau se trouve un Érythréen, Medhane Yehdego, qui se fait appeler "le général". Il vivrait à Tripoli et aurait déjà gagné des millions d'euros, qu'il aurait notamment réinvestis à Dubai. Selon Giampaolo Musumeci*, les trafiquants d'êtres humains peuvent aussi avoir un lien avec les trafiquants d'armes. Un passeur égyptien lui a expliqué qu'il convoyait des ­migrants d'Égypte vers la Libye et qu'au retour le véhicule ne rentrait "jamais vide". "Quand tu as les clés des frontières, tu peux faire passer ce que tu veux", conclut le journaliste italien.

 

Les atermoiements de l'Europe


Le sommet européen extraordinaire a accouché d'une souris. Certes, le budget de Triton, l'opération européenne de surveillance et de sauvetage en mer, a été multiplié par trois (9 millions d'euros par mois). "Mais à la différence de Mare Nostrum, Triton n'a qu'une visée sécuritaire", regrette François Gemenne. Pour Giampaolo Musumeci, cette politique répressive est même contre-productive : "Plus les frontières se ferment, plus les trafiquants gagnent de l'argent car ils peuvent augmenter leurs tarifs, trouver de nouveaux modes de locomotion." La destruction des bateaux en Libye avant qu'ils ne prennent la mer? "ça ne sert absolument à rien", estime Maria Lucia Di Bitonto, professeur de procédure pénale à l'université Luiss de Rome. Enfin, Paris s'est dit aussi prêt à accueillir 500 à 700 réfugiés syriens. "Ridicule", juge François Gemenne, qui rappelle qu'ils sont 3 millions à avoir fui leur pays.

 

Un problème insoluble?


"Il existe des solutions", estime Émilie Derenne. La capitaine de police cite l'exemple de l'Espagne, qui, pour endiguer l'arrivée de migrants aux Canaries au début des années 2000, a signé des accords de coopération avec le Maroc et d'autres pays africains du littoral atlantique et mis en place des patrouilles en mer communes. "C'est un succès. Aujourd'hui, il y a moins de 200 migrants par an qui prennent encore cette route de Méditerranée occidentale." La capitaine de police demande aussi que l'aide au développement soit conditionnée à une meilleure coopération des pays d'où partent les migrants. Une approche que ne cautionne pas François Gemenne. Pour le chercheur, seule une refonte totale de la politique migratoire et du droit d'asile de l'Union européenne pourra faire changer les choses. "Mais pour cela, il faudrait que les gouvernants aient le courage d'affronter l'extrême droite et leurs opinions publiques." 

 

* Trafiquants d'hommes, d'Andrea Di Nicola et Giampaolo Musumeci, éd. Liana Levi, sortie le 29 avril.

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