le collectif des musulmans citoyens français

Migrations et climat. Quel enjeu pour l’Europe ?

24 juin 2015

Migrations et climat. Quel enjeu pour l’Europe ?

Le peuplement du continent européen tient beaucoup à l’attrait de son environnement, qui a poussé des populations à s’y établir entre 5000 et 2000 av. J. C. Si les migrations liées à l’environnement sont donc loin d’être un phénomène nouveau, chercheurs et décideurs ont pourtant longtemps considéré que les facteurs susceptibles d’entraîner des migrations étaient avant tout de nature économique et politique.

Ainsi, ce n’est qu’à partir des années 1970 que la relation entre dégradation de l’environnement et flux migratoires sera directement évoquée, tout d’abord dans les milieux écologistes, avant de se frayer peu à peu un chemin dans les sphères académiques.

 

Mais c’est bien évidemment la généralisation progressive des risques induits par le changement climatique qui va définitivement inscrire la question des « migrations environnementales » dans l’agenda politique et en modifier la perception par le grand public, les chercheurs, les médias et les décideurs.

 

Changement climatique et migrations, une relation complexe


Alors que les conséquences annoncées du changement climatique sur les établissements humains gagnent en visibilité, les « réfugiés climatiques » sont perçus comme les premières victimes du réchauffement global. Certains cas emblématiques de déplacements  liés à ce facteur reçoivent un large écho dans les médias : l’atoll de Tuvalu (océan Pacifique Sud), menacé par la montée des eaux, ou le village de Shishmaref (confins de l’Alaska), qui repose sur un pergélisol dont la fonte s’accélère continuellement. Des hommes politiques ont commencé à se saisir de la question et plusieurs résolutions ont été déposées en vue de réclamer l’adoption d’un statut international de « réfugié climatique », notamment auprès des Sénats belge et australien et du Conseil de l’Europe.

 

Par ailleurs, des estimations alarmistes quant au nombre de ces réfugiés ont commencé à circuler : le rapport Stern sur les conséquences économiques du changement climatique(1) a repris en 2006 l’évaluation de 200 millions de réfugiés potentiels d’ici 2050, avancée par l’environnementaliste Norman Myers dès 1995. L’Institut pour l’environnement et la sécurité humaine de l’Université des Nations unies (UNU-EHS, Bonn) s’en tient, lui, au chiffre de 150 millions. En revanche, en mai 2007, l’organisation non gouvernementale Christian Aid a annoncé un milliard de « réfugiés environnementaux » à l’horizon 2050.

 

Si l’environnement a toujours été un facteur important de migrations, les impacts attendus du changement climatique transforment la relation complexe qui existe entre les dégradations de l’environnement et les flux migratoires, qu’ils soient forcés ou volontaires. Quoique l’on sache encore peu de choses sur la manière dont les populations réagissent aux dégradations de l’environnement, les « migrations climatiques » sont généralement présentées comme l’une des conséquences les plus dramatiques du réchauffement global. Cette conception participe largement d’une vision déterministe du phénomène, dans laquelle les migrants sont uniquement présentés comme des victimes sans ressources. Une série de recherches empiriques montre pourtant que la migration peut également traduire une stratégie adoptée par les migrants, pour peu qu’on leur en donne les moyens, afin de s’adapter aux dégradations de leur environnement immédiat.

 

Le changement climatique est loin d’être uniforme et ses effets se traduiront par une multitude d’impacts sur l’environnement. On distingue généralement trois types de conséquences susceptibles de provoquer des flux migratoires significatifs : l’intensité accrue des catastrophes naturelles, la hausse du niveau des mers et la raréfaction des ressources en eau potable – également appelée « stress hydrique ». Ces changements ne produiront pas des migrations similaires et n’appellent donc pas des stratégies d’adaptation identiques.

 

En premier lieu, le changement climatique se traduira par une augmentation de la fréquence et de l’intensité des catastrophes sociales liées à des aléas naturels : les inondations seront ainsi plus fréquentes et les ouragans plus violents. Au cours des dernières années, le nombre de catastrophes liées à de tels épisodes a déjà augmenté significativement, en premier lieu en raison de la plus grande vulnérabilité des populations exposées : une catastrophe n’est jamais purement naturelle, mais résulte de la rencontre entre un risque naturel et une population vulnérable. Alors que la vulnérabilité des populations s’est accrue au cours des dernières années en raison de la pression démographique et de la croissance de la pauvreté, le changement climatique va, lui, augmenter les risques naturels. Ceux-ci affectent les pays du sud de manière disproportionnée, et l’Asie est de loin le continent le plus touché. Néanmoins, l’Europe n’est pas à l’abri : la tempête Xynthia, qui s’est abattue le 28 février 2010 sur plusieurs communes de Vendée et de Poitou-Charentes, a mis en lumière la vulnérabilité de nombreuses zones côtières en France. Lors de l’été 2003, les températures caniculaires ont provoqué la mort de près de 30 000 personnes en Europe occidentale. On a longtemps estimé que les aléas naturels ne provoquaient pas de flux migratoires à proprement parler, mais plutôt des déplacements temporaires de populations. Mais, depuis que l’ouragan Katrina a dévasté une partie des Etats-Unis, en août 2005, on sait que cette affirmation est fausse : un peu plus d’un tiers de la population de La Nouvelle-Orléans n’est jamais revenue dans la ville. Contrairement à une idée reçue, les déplacements provoqués par les catastrophes naturelles n’offrent pas toujours la possibilité d’un retour dans la région d’origine.

 

Un autre impact du changement climatique sera l’élévation du niveau des mers, résultant à la fois de l’expansion thermique des océans et de la fonte des calottes glaciaires. On estime ainsi que le niveau des océans montera d’environ un mètre d’ici à la fin de ce siècle, même si des variations régionales se produiront. Or, les régions côtières et deltaïques comptent, comme on le sait, parmi les plus densément peuplées : de nombreuses métropoles y sont installées, et seront directement menacées d’inondation si des mesures conséquentes d’adaptation ne sont pas prises rapidement (construction de digues, restauration des littoraux, etc.). Potentiellement, les populations des régions de faible élévation pourraient être contraintes, à terme, de se déplacer. L’Europe semble néanmoins avoir pris la mesure de ce danger, et des fonds importants sont déjà mobilisés aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne pour renforcer les défenses côtières.

 

Enfin, le changement climatique se traduira aussi par une raréfaction des ressources en eau potable : il s’agit sans nul doute de l’un de ses impacts les moins directement visibles, mais parmi les plus dévastateurs. Trois facteurs concomitants sont en cause : en premier lieu, les nappes phréatiques seront affectées par la hausse du niveau des océans, puisque les réserves d’eau potable seront « contaminées » par l’eau de mer ; par ailleurs, la désertification s’intensifiera dans de nombreuses régions ; enfin, la fonte des glaciers entraînera une diminution conséquente des ressources en eau douce de la planète. Les effets du stress hydrique sur les mouvements migratoires sont difficiles à prévoir : plusieurs études ont ainsi montré que les migrations avaient tendance à décroître lors des périodes de sécheresse, les familles préférant alors consacrer leurs efforts à la satisfaction des besoins immédiats pour leur subsistance. On peut néanmoins émettre l’hypothèse que des pénuries d’eau plus structurelles et permanentes pousseraient les populations touchées à l’exil. En Europe, la péninsule ibérique sera particulièrement affectée par ce problème, et connaît déjà un exode rural important lié à ce phénomène.

 

Quel impact pour l’Europe ?


L’Europe ne sera naturellement pas épargnée par ces différents effets, même si certains y seront plus marqués que d’autres. Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ONU) s’attend en particulier à ce que le changement climatique accentue les disparités régionales en matière de disponibilités des ressources naturelles et des moyens économiques.

Ainsi, l’Europe sera tout particulièrement touchée par un plus grand nombre d’inondations, tant à l’intérieur des terres que dans les zones côtières. Il est probable que ces inondations induiront des déplacements de population relativement importants, certains permanents, d’autres de court terme. De tels déplacements ont déjà été observés en Europe centrale et orientale, et touchent en particulier les populations les plus vulnérables socialement, comme la population rom en Hongrie ou en Roumanie, dont les campements sont souvent situés en zones inondables. Parmi les autres impacts attendus, il faut mentionner les problèmes de sécheresse et de stress hydrique dans le sud de l’Europe, qui devrait connaître une augmentation particulièrement prononcée des températures. Ces problèmes affecteront l’ensemble des secteurs de l’économie et auront des répercussions importantes sur l’agriculture, entraînant vraisemblablement un exode rural important, qui a d’ailleurs déjà commencé aujourd’hui. Enfin, l’Europe centrale et orientale sera également concernée par une baisse des précipitations estivales, avec pour conséquences stress hydrique et vagues de chaleur. Comme indiqué plus haut, il est néanmoins difficile d’évaluer l’impact migratoire de ces perturbations.

 

Il est vraisemblable, toutefois, que les migrations qui leur seront liées en Europe prendront avant tout la forme de mouvements internes, parfois temporaires et généralement sur d’assez faibles distances. Plusieurs études, et notamment celles réalisées dans le cadre du projet EACH-FOR(2), ont en effet démontré que l’essentiel des migrations liées à l’environnement étaient internes. Dans le sud de l’Europe, les problèmes de sécheresse et de stress hydrique pourraient néanmoins affecter également les migrations saisonnières, car il est probable que la demande de main-d’œuvre diminuera avec la baisse des rendements agricoles.

 

Outre ces mouvements internes, l’Europe doit-elle s’attendre à des flux migratoires majeurs en provenance d’autres continents ? Comparativement, cette partie du monde sera moins touchée par les impacts du changement climatique que l’Afrique ou l’Asie, où ils seront beaucoup plus dévastateurs. Même si l’on a tendance à imaginer qu’un nombre important de migrants pourraient chercher en Europe un cadre de vie plus favorable, l’ensemble des études empiriques montrent néanmoins que les dégradations attendues de l’environnement provoqueront un nombre relativement faible de migrations internationales, comparativement du moins à l’ampleur des migrations internes. Le projet EACH-FOR a ainsi établi que les migrations environnementales internationales seraient relativement exceptionnelles et se produiraient avant tout entre des pays qui connaissent déjà d’importants flux migratoires.

 

Plusieurs explications viennent expliquer ce constat : en premier lieu, les migrants chercheront avant tout à se mettre à l’abri des impacts du changement climatique, plutôt qu’à quitter leur pays. Dès lors, la migration s’effectuera généralement sur de petites distances, les migrants cherchant également à maintenir certains réseaux sociaux et familiaux, de même qu’une activité économique. Une deuxième raison tient aux coûts de la migration : le dernier rapport sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD)(3) montre ainsi que le coût de la migration à partir du Vietnam ou du Bangladesh – deux pays qui seront particulièrement touchés par les impacts du changement climatique – vers le Japon ou l’Arabie saoudite s’élève, respectivement, à l’équivalent de 6 ou 5 ans de salaire. Les populations vivant dans les régions qui seront les plus touchées par le changement climatique étant bien souvent socialement vulnérables, la migration internationale leur sera fréquemment inaccessible d’un point de vue financier. Enfin, les barrières à la migration internationale restent importantes : tant au nord qu’au sud, l’évolution des politiques migratoires est caractérisée par une plus grande restriction des mouvements internationaux, qui passe parfois par la construction de murs et de clôtures de sécurité, comme c’est le cas entre l’Inde et le Bangladesh.

 

Contrairement à une idée reçue, l’Europe ne doit donc pas s’attendre à des flux migratoires importants en provenance d’autres continents sous l’effet du changement climatique. Il est néanmoins probable que les mouvements migratoires actuels, en particulier ceux provenant du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, s’accentueront sous la pression de plus fortes contraintes environnementales.

 

Des initiatives isolées


De manière générale, les politiques européennes sont restées relativement indifférentes à la question des migrations liées aux dégradations de l’environnement, et notamment aux impacts du changement climatique. Il convient toutefois de signaler une série d’initiatives législatives et politiques, pour la plupart restées sans suite.

Le sujet a été traité par la Commission européenne et le Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) dans une communication rendue en 2008 au Conseil européen et intitulée Changements climatiques et sécurité internationale(4). La question des migrations environnementales y est présentée comme une menace pour la sécurité internationale, que le Conseil européen est invité à prendre en compte « dans l’élaboration d’une politique migratoire européenne intégrée », sans guère d’autres précisions.

 

La même année, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a adopté un rapport(5) au ton très différent, à la suite des travaux d’un groupe ad hoc piloté par la députée suédoise Tina Acketoft : le texte recommande la mise au point d’instruments internationaux de protection et d’assistance pour les populations déplacées en raison du changement climatique. Le texte recommande notamment la création d’une convention du Conseil de l’Europe pour la reconnaissance d’un statut et l’octroi de droits aux migrants environnementaux, ainsi que l’élaboration d’un protocole additionnel sur le droit à un environnement sain et sûr, ajouté à la Convention européenne des droits de l’homme. Il apparaît que les deux textes adoptent des approches radicalement différentes : réactive et sécuritaire pour le premier, proactive pour le second.

 

Certains pays européens ont également lancé des initiatives, dont aucune n’a encore vraiment porté ses fruits. En France, le Centre d’analyse stratégique (CAS, ex-Commissariat au plan, services du Premier ministre) a commandé un rapport sur la question, qui est attendu. Au Royaume-Uni, le service de prospective attaché au Premier ministre a mis en place en 2009 un groupe de travail sur le même thème, dont les conclusions devraient être rendues en 2011. Le Sénat belge a voté en 2006 une résolution demandant la création d’un statut de « réfugié environnemental » dans les conventions internationales, résolution qui n’a pas été suivie d’effet. Enfin, et quoiqu’aucune référence spécifique n’ait été faite au changement climatique, la Suède et la Finlande ont toutes deux modifié leur législation au milieu des années 2000, donnant la possibilité aux personnes qui demandent l’asile en raison d’une catastrophe naturelle d’obtenir le statut de réfugié. Ces initiatives restent pour l’heure isolées et relativement limitées, et rien n’indique qu’elles puissent être généralisées au niveau européen à court ou moyen termes.

Le débat sur les migrations liées au changement climatique reste dominé par une pléiade d’idées reçues, ancrées dans une perspective déterministe : on estime ainsi généralement que l’Europe va devoir faire face demain à des afflux massifs d’immigrants, poussés sur les routes de l’exil par les impacts du changement climatique. En réalité, l’enjeu migratoire lié au réchauffement global se trouve plutôt, pour l’Europe, au niveau interne : la plupart des mouvements s’effectueront sur de faibles distances, à l’intérieur des frontières nationales.

 

Pour autant, l’Europe aurait tort de minimiser l’enjeu migratoire lié aux désordres climatiques : elle-même sera relativement épargnée, mais ce ne sera pas le cas d’autres régions, et des pays du sud en particulier. En tant qu’émetteur majeur de gaz à effet de serre, l’Europe a une responsabilité particulière concernant les flux migratoires qui seront générés dans les pays en développement, alors que l’implication de ces pays dans le changement climatique est infime. C’est finalement dans la manière dont l’Europe assumera cette responsabilité que se trouve sans doute le véritable enjeu migratoire européen du changement climatique.

 

François Gemenne*


Notes
(1) Réalisé pour le gouvernement britannique et publié en 2006, ce rapport a été le premier sur ce thème financé par un gouvernement et rédigé par un économiste
(2) Le programme de recherche communautaire EACH-FOR (Environmental Change and Forced Migration Scenarios) a réalisé, dans une perspective comparative, 23 études de cas de migrations liées à des dégradations de l’environnement. Pour plus d’informations, voir http://www.each-for.eu.
(3) «
Overcoming barriers : human mobility and development », Human Development Report 2009, UNDP, New York, 2009,  http://hdr.undp.org/en/reports/global/hdr2009/.
(4)
http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/librairie/PDF/FR_clim_change_low.pdf
(5)
http://assembly.coe.int/Main.asp?link=/Documents/WorkingDocs/Doc08/EDOC11785.htm.

* Chercheur à l’Institut du Développement durable et des Relations internationales (IDDRI), Maître de conférences à Sciences Po Paris.

Pour citer cet article : François Gemenne, « Migrations et climat. Quel enjeu pour l’Europe ? », Grande Europe n° 19, avril 2010 – La Documentation française © DILA

Immigration : mort à crédit en Méditerranée Longue liste des impensés et des non-dits qui se dressent sur la route de l’intégration