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Changement climatique : premier facteur de migration forcée

25 juin 2015

Changement climatique : premier facteur de migration forcée

C’est maintenant officiel : le changement climatique est désormais la première cause de migration forcée. Dorénavant, le discours sur les migrations ne pourra plus se limiter aux migrants économiques, au phénomène de fuite des cerveaux et aux réfugiés politiques ; il englobe désormais une population grandissante de migrants pour des raisons climatiques ou météorologiques.

Les phénomènes climatiques sont devenus le premier facteur de déplacement forcé de populations, avant même les conflits.


Par Abdelfatah Ait Ammi, chargé d'études Environnement et Energie

 

La question n’est pas complètement nouvelle. En 1990 déjà, le Groupement Intergouvernemental d’Experts sur le Changement Climatique (GIEC) avait noté que le plus grand impact du changement climatique serait sur les migrations humaines. Des millions de personnes pourraient être contraintes à se déplacer par l’action du climat sur l’érosion des littoraux, l’inondation de territoires côtiers ou des dérèglements affectant la production agricole.

Les experts sont cependant restés prudents quant à établir un lien de cause à effet entre évènements résultant du changement climatique et migrations. Pour l’Organisation Internationale pour les Migrations (IOM), avec « autant de facteurs exogènes à l’œuvre qu’ils soient de nature sociale, économique ou environnementale, établir une relation linéaire entre un changement climatique anthropogène et des migrations de population demeure jusqu’à ce jour un processus difficile ».

Alors que les conséquences de catastrophes naturelles elles-mêmes sont attribuées à des facteurs tant climatiques que non climatiques, un consensus émerge cependant sur le fait que le changement climatique contraint chaque année des millions de personnes à quitter leur lieu de résidence habituel. En 2009, au sommet sur le changement climatique de Copenhague, le patron du Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés, Antonio Guterres, confirmait  l’idée que le changement climatique deviendrait le plus grand facteur de déplacement de populations dans un avenir proche, tant à l’intérieur que par delà les frontières nationales. En 2008, ce ne sont pas moins de trente six millions de personnes qui ont été déplacées en raison de catastrophes naturelles ; vingt millions d’entre elles ont été contraintes à émigrer pour cause d’évènements climatiques extrêmes. A l’inverse, seules 4,6 millions de personnes ont été déplacées la même année en raison de conflits ou de violences.

Il est désormais certain que les capacités d’accueil de certaines parties du monde devraient être compromises par le changement climatique. En d’autres termes, le changement climatique rendra certaines zones de la planète moins adaptées à la vie humaine.

 

Contrainte migratoire


Les migrations induites par le changement climatique résultent de deux phénomènes météorologiques distincts :

 

a. Les processus climatiques tels que la désertification, la raréfaction des ressources en eau, la salinisation des terres agricoles (due aux phénomènes de sécheresse) et la montée du niveau des océans.

 

A noter que les phénomènes de sécheresse ne sont pas les seuls à contribuer à la  salinisation des terres. Elles peuvent également résulter de l’utilisation inefficiente de l’irrigation sur des terres arides.

 

b. Les évènements climatiques tels que les inondations, les tempêtes tropicales, les ouragans ou les typhons.

Le nombre d’évènements climatiques extrêmes a triplé au cours des trente dernières années avec des conséquences souvent désastreuses sur les communautés vulnérables.

 

Les catastrophes naturelles, dont certaines sont liées au dérèglement climatique, ont fait la une de l’actualité en 2010. Des inondations au Pakistan ont submergé au moins un cinquième du pays. La Russie a connu son été le plus chaud et des feux de forêts sauvages qui ont forcé des centaines de foyers à être temporairement relogés. La tempête Xynthia a causé  en France des inondations de grande ampleur dans de nombreuses villes côtières. En Australie, ce sont vingt villages dans l’Etat du Queensland qui ont été affectés par la montée du niveau des eaux en conséquence d’inondations.

 

Des dégradations continues sont aussi intervenues par le fait de phénomènes climatiques. Le cas de l’Himalaya est un exemple illustratif ; Certains pays comme le Népal où les Maldives voient leur existence même menacée par la fonte des glaciers. A l’autre extrême, plusieurs régions arides ou semi arides d’Afrique et d’Amérique latine sont exposées à des périodes prolongées de sécheresse qui déciment le bétail des populations rurales. Le Darfour ou le Nord-Est du Brésil comptent parmi les exemples fréquemment cités de migration induite par la sécheresse.

 

Avenir climatique


D’après l’Organisation Internationale pour les Migrations, la part des surfaces émergées qui souffriront de sécheresse permanente passera de 2% aujourd’hui à au moins 10% d’ici 2050. La part des terres qui feront face à des sécheresses extrêmes devrait pour sa part augmenter de 1% aujourd’hui à 30% d’ici la fin du 21e siècle.

La géographie des précipitations devrait également être affectée. Les cycles hydrologiques sont amenés à devenir plus extrêmes, rendant les évènements climatiques plus fréquents et plus sévères. Selon les Nations unies, des portions de terres fertiles de la taille de l’Ukraine sont perdues chaque année en conséquence de la désertification, de la sécheresse et de l’instabilité climatique.

 

Ces changements continus auront des conséquences sérieuses pour différentes régions du globe. En Asie du Sud, l’augmentation de la fréquence des catastrophes naturelles contribuera à réduire les rendements agricoles de 30% d’ici à 2050. En Afrique Sub-saharienne, un déclin de 10% des précipitations devrait être extrêmement néfaste pour le secteur agricole du continent si des mesures préventives d’adaptation ne sont pas prises.

 

Selon Norman Myers de l’Université d’Oxford, le nombre de migrants climatiques  forcés  lorsque le changement climatique aura « pris toute son ampleur » devrait atteindre 200 millions de personnes en 2050. En d’autres termes, une personne sur quarante cinq sera concernée par des phénomènes écologiques d’une magnitude sans précédent : une estimation d’ores et déjà jugée crédible par la plupart des experts de la question (GIEC, IOM, Rapport Stern). D’autres sources telles que le Guardian vont même jusqu’à prédire qu’une personne sur sept – soit un milliards d’individus – pourrait être amenée à migrer en raison du changement climatique d’ici à 2050.

 

Il est évidemment difficile d’examiner l’impact du changement climatique sur les phénomènes migratoires internes et externes (hors des frontières). Le manque de données de base, l’accroissement de la population et la nature changeante de la trajectoire du changement climatique rendent l’exercice périlleux. Toutes les projections dépendent également de l’attitude qu’auront ou non les autorités internationales face au phénomène. Cela va d’un ‘meilleur scénario possible’ où les Etats réduiraient drastiquement leurs émissions de gaz à effet de serre au ‘business as usual’, un scénario dans lequel les migrations de grande ampleur dépasseraient sans doute les prévisions.

 

Politiques publiques


Aucun pays, qu’il soit à bas ou hauts revenus, ne peut prétendre échapper aux conséquences du changement climatique ; Les migrations climatiques pénalisent le développement, mettent sous pression les infrastructures et les services et augmentent le risque de conflits. Chaque Etat sera amené à y apporter des réponses.

 

Adaptation aux phénomènes climatiques d’abord : ces derniers mettent à l’épreuve nos capacités d’adaptation et de résistance, particulièrement dans les pays en bas de l’échelle du développement. Un cyclone tropical qui avait atteint le Bangladesh en avril 1991 avait tué 138 000 personnes. Un évènement similaire aux Etat Unis, le cyclone Andrew, faisait seulement 65 victimes. L’anticipation et la préparation doivent être au cœur des politiques publiques face aux désastres naturels. Elles doivent intégrer des éléments de prévention aux catastrophes et permettre l’investissement dans des capacités institutionnelles de long terme pour aider les communautés à devenir plus résilientes face aux désastres. Pour les observateurs, si l’ouragan Katrina qui a touché les côtes du Sud américain en 2005 a causé tant de dégâts, c’est avant tout à cause de la mauvaise prévention d’un risque connu et des problèmes dans la gestion de la catastrophe.

 

Par ailleurs, le rôle de facteurs non climatiques doit être pris en compte dans les phénomènes de migrations forcées. Au moins trois facteurs non climatiques contribuent à dégrader la situation: l’accroissement explosif de la population, les inégalités de revenus,  et l’absence de contrôle et d’infrastructures étatique sur l’ensemble du territoire.

 

Lorsque les phénomènes migratoires constituent une partie de l’adaptation au changement climatique, des politiques publiques d’accompagnement doivent venir faciliter le mouvement – fut-il temporaire – des personnes et des capitaux entre la zone source et de destination, garantir l’égalité des droits et des opportunités et promouvoir des efforts de solidarité entre nouveaux arrivants et membres des communautés d’accueil.

 

Les instruments légaux et institutionnels existants tels que la Convention Cadre des Nations unie sur le Changement climatique, la convention des Nations unies sur les réfugiés, le Programme des Nations unies pour l’Environnement, et le Haut Commissariat aux Nations unies pour les Réfugiés devraient être renforcés et transformés pour faire plus de place et mieux prendre en compte les migrations d’origine climatique. La migration climatique tombe aujourd’hui dans un vide juridique et institutionnel, tant au niveau national qu’international. Alors que le droit fait une distinction entre réfugiés et immigration régulière, les migrants climatiques  forcés  passent à travers les mailles de ce filet. Au jour d’aujourd’hui, des résistances existent pour élargir le concept de réfugiés de manière à ce qu’il inclue les réfugiés climatiques (voir encart).

 

Il est probable que la charge des migrants climatiques  forcés  sera d’abord portée par les pays les plus pauvres – ceux donc, qui portent la plus faible responsabilité dans l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Les personnes amenées à migrer ne sont pas nécessairement celles qui le feraient pour des raisons économiques ou sociales. En ce sens, les migrations climatiques se superposent aux migrations économiques. Les pays développés ont une responsabilité à accompagner les pays en développement pour les aider avec à faire face à ces nouveaux phénomènes, de même que dans leurs efforts d’adaptation aux désastres climatiques.

 

Les « migrants climatiques forcés » dans le discours international


Les institutions internationales doivent prendre en compte le statut des migrants climatiques forcés. Des progrès d’ores et déjà été réalisés : un hommage doit être rendu à l’Organisation Internationale pour les Migrations dont le travail à contribué à clarifier leur identification.


Les appellations sont importantes; elles peuvent impacter les prises de décisions. C’est ce qui explique en partie la polémique autour de la définition des ‘personnes fuyant les catastrophes causées par le changement climatique’. Plusieurs activistes préfèrent utiliser le terme « réfugié climatique » ou « réfugié environnemental » pour exprimer au mieux l’idée d’urgence. Selon eux, les victimes cherchent littéralement à se protéger des dégâts provoqués par le changement climatique. En ce sens, la notion de « réfugié » est surtout utilisée pour susciter la compassion du grand public pour ce groupe de migrants.

 

L’appellation de « migrant » par ailleurs, reste ambiguë, impliquant davantage un ‘déplacement volontaire’ vers une destination que le fait d’être forcé à quitter un lieu. Le terme ne rend donc qu’imparfaitement  justice aux personnes forcées de fuir les catastrophes causées par le changement climatique.

 

Les « réfugiés climatiques » continuent cependant de passer à travers les mailles du filet du droit international. La Convention des Nations unies de 1951 relative aux réfugiés et son protocole de 1967 limite la définition d’un réfugié à « toute personne craignant à raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouvant hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays; ou qui, si elle n'a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle à la suite de tels événements, ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner. »

 

La logique de cette définition est politique. La menace résulte du fait de l’Homme – pas de l’environnement.

 

Un autre élément qui contribue à la mauvaise prise en compte des réfugiés climatiques est qu’ils sont souvent amenés à migrer au sein même de leur propre pays - plus de 90% des déplacements de population induits par le changement climatique entrent dans cette catégorie.

 

Les institutions internationales en charge des réfugiés, et notamment le HCR, refusent d’intégrer les déplacées climatiques dans leur mandat, mettant en avant leurs capacités limités. L’agence onusienne admet cependant qu’elle devra s’adapter aux nouveaux phénomènes migratoires.

 

De leur côté, les pays développés qui accueillent déjà des réfugiés politiques se montrent plutôt réticents à l’idée d’inclure ces nouveaux réfugiés dans l’équation. D’autant que ces pays ont déjà du mal à gérer les questions d’immigrations dans un contexte domestique marqué par des problèmes socio-économiques tels que la récession économique et le chômage.

 

Le statut quo est tel que les réfugiés climatiques n’ont toujours pas de place bien définie dans le système international. En considérant ce décalage entre le système international et la situation délicate des personnes déplacées par le fait du changement climatique, l’Organisation International pour les Migrations (OIM) a proposé l’utilisation de l’expression « migrants climatiques  forcés ». Une description raisonnable et précise de cette catégorie de migrants ; D’où le choix d’employer cette terminologie dans cet article.

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