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Jean-Louis Borloo : "L'Afrique est, pour l'Europe, un relais de croissance"

24 juin 2015

Jean-Louis Borloo : "L'Afrique est, pour l'Europe, un relais de croissance"

INTERVIEW - Jean-Louis Borloo, ancien ministre de l'Écologie, créateur de la fondation Énergies pour l'Afrique. Pour lui, le "problème de fond" provoquant l'arrivée massive de migrants en Méditerranée est l'absence d'"accès à l'énergie et à la lumière" en Afrique.

Quasiment chaque semaine, des migrants meurent par centaines en Méditerranée en tentant d'atteindre les rives européennes. C'est la faute à qui?


Nous assistons à un gigantesque mouvement qui, par son ampleur, est unique dans l'histoire de l'humanité. La Méditerranée n'est qu'un des points de ralliement. La jeunesse africaine est en marche sur les routes et l'ensemble des chemins d'Afrique. En marche vers la lumière et l'énergie. Dans la même famille somalienne, les uns vont à Johannesburg quand les autres se dirigent vers le nord. Nous, Européens, nous voyons le problème de la Méditerranée mais, au même moment, il y a des morts à Durban et à Johannesburg dans des émeutes dites "xénophobes". Les violences commises contre des Érythréens, des Somaliens, des Kényans, des Zimbabwéens par la population sud-africaine, c'est exactement le même sujet. Voilà des sociétés massivement déstabilisées par des arrivées massives de migrants vers des points de développement. Et c'est ce qui se passe aujourd'hui, ne vous y trompez pas, dans toutes les grandes capitales africaines.

 

Pourquoi la jeunesse africaine s'est-elle mise, pour reprendre votre formule, "en marche"?

 
Parce que vous avez un continent où 90% de la croissance est concentrée principalement dans cinq zones totalement électrifiées, et pour l'essentiel portuaires. Un continent d'un milliard d'habitants, où seuls 180 millions ont aujourd'hui accès à l'énergie, donc à la lumière. En même temps, c'est un continent où vous avez 700 millions de portables, où l'information circule en permanence. L'Afrique, c'est à la fois un monde informé et un monde dans le noir. Il est impossible de penser qu'il n'y aura pas, tôt ou tard, une confrontation, sous une forme ou sous une autre, entre le monde qui a accès à la lumière et celui qui ne l'a pas.

 

Mais pourquoi ce phénomène a-t-il pris récemment une telle ampleur?

 
Nous connaissions déjà la migration économique, et celle liée aux conflits régionaux. Mais là, cela n'a rien à voir. Il y a une incroyable accélération. Parce qu'on cumule tout : la migration liée aux dérèglements climatiques, qui fait des ravages en Afrique ; les réfugiés d'une misère qui s'aggrave dans certaines parties du continent ; l'avancée du désert ; le recul de l'eau, donc la sécheresse et la baisse des capacités agricoles ; l'envie de vivre dans une société d'énergies et de lumière… Ce qui se passe est sans commune mesure avec ce que nous avons connu jusqu'ici. Ramener cela à une dimension méditerranéenne ou libo-libyenne, penser qu'on va trouver la solution en coulant des bateaux, c'est dérisoire. C'est l'histoire du sage qui montre la montagne et de l'idiot qui regarde le doigt, pas la montagne. Jeudi soir à Bruxelles, nous autres, Européens, avons regardé le doigt. Nous avons à côté de nous un continent en bouillonnement absolu. Une croissance forte et innovante côtoie la désespérance, notre plus grande chance et notre plus grand risque. Et nous, nous continuons à réfléchir avec un logiciel périmé.

«La priorité absolue, c'est l'électricité. Cela permettrait à l'Afrique de passer de 5% à 12% de croissance par an»


Quelle doit être l'attitude des Européens face à ces migrants? Les accueillir? Les canaliser? Les renvoyer chez eux?


Avec une telle approche, on est à côté de la plaque. Commençons par traiter le problème de fond : tout part de l'énergie. L'accès à l'énergie et à la lumière est un préalable à tout : sans énergie, pas d'agriculture (l'Afrique n'est pas autosuffisante, alors que 65% des terres arables du monde y sont situées). Sans électricité, pas d'accès à l'eau, pas de santé. Pas de lumière : c'est aussi la violence. Prenez Bangui, la capitale de la Centrafrique : c'est 3% d'accès à la lumière. Il faudrait y envoyer des ingénieurs EDF autant que des gendarmes! Pas d'électricité, c'est aussi la forêt africaine qui recule face au désert à cause de la déforestation. Pas d'électricité, c'est pas d'industrie, pas d'activité économique. Vous ne pouvez pas installer un centre d'appels à Cotonou avec quatre heures d'électricité par jour. Sans lumière, il n'y a pas d'éducation non plus.

 

La France compte saisir le Conseil de sécurité de l'ONU pour pouvoir faire la guerre aux passeurs, et couler leurs bateaux…


Qu'à court terme on démantèle quelques opérations de voyoucratie internationale, cela ne me pose aucun problème. On n'est pas obligé non plus d'applaudir les passeurs. Mais ce qu'il faut comprendre, c'est qu'on se retrouve face à une vague de fond.  


L'Europe aujourd'hui semble surtout avoir envie de fermer ses portes, d'ériger des murs, de se barricader…


Si la ligne Maginot avait été efficace, les Allemands ne seraient pas entrés dans Paris! Bien sûr, il faut un peu plus de protection. Je ne suis pas naïf, je n'ai aucune envie de voir le fascisme s'installer un peu partout en Europe. Mais quand on aura coulé 30 bateaux, on fait quoi après? S'il s'agissait seulement, j'insiste, d'un problème européen, on pourrait à la limite imaginer un gigantesque mur de l'Atlantique… [Sourire.] Mais il s'agit de la déstabilisation totale d'un continent qui, sous nos yeux, passe de 1 à 2 milliards d'habitants. Et derrière cela, se profilent tous les dangers. Donc, il n'y a même pas d'option : il faut juste se dépêcher de démarrer.

 

Faut-il un plan Marshall pour l'Afrique?


Évidemment! La priorité absolue, c'est l'électricité. En dix ans, on peut électrifier 80% du continent. Techniquement, on sait faire. En plus, les coûts ont été fortement réduits en quinze ans. Cela peut aller très vite, à partir du moment où il y aura une structure et les financements nécessaires. Cela changerait totalement la donne, et permettrait à l'Afrique, je pèse mes mots, de passer de 5% à 12% de croissance par an. Je rappelle juste que l'Europe cherche aujourd'hui un relais de croissance. Or, juste à côté de nous, on a un continent locomotive qui ne demande qu'à être équipé, formé, et on ne s'en occupe pas? Entre 12 et 15 % de croissance en Afrique par an pendant vingt ou trente ans, cela veut dire entre 1,5 et 2% de croissance en plus en Europe. Nous, les Français, on sait faire de l'énergie, on sait faire la gestion des déchets, l'assainissement, les infrastructures, les transports publics… Le plan de relance européen, c'est l'Afrique : un enfant de sixième le comprend parfaitement. D'ailleurs, tous les Français le savent. Dans la rue, les gens m'en parlent. 

 

«Si nous n'agissons pas, d'ici à dix ans, il ne s'agira plus d'immigration mais d'une submersion!»

Oui, mais combien ça coûte?


C'est un investissement vital et rentable, pas une dépense. Nous avons tous les moyens dans le budget européen pour financer cela. Ce n'est qu'un problème de priorité. Car cela ne représente que 5 milliards d'euros par an pendant dix ans. Oui, il n'y a pas d'investissement plus rentable pour notre croissance, pour nos emplois, pour la paix. Sinon, quel est le coût de l'inaction? Le dernier rapport de la CIA indique que le premier risque de guerre durant les quinze prochaines années, c'est l'immigration africaine. Si nous n'agissons pas, d'ici à dix ans – cela fait des lustres que je le répète –, il ne s'agira plus d'immigration mais d'une submersion! Le moment est venu. Il faut mettre en place un plan. Ce plan "Espoir et lumière pour tous", qui réunit Afrique noire, Arabes et Européens, c'est un supplément d'âme pour les Européens. Et c'est aussi un projet de cohésion nationale. Parce qu'il y aura là de quoi être fier de la France et de l'Europe.

 

Les dirigeants africains vous soutiennent-ils tous?


Victor Hugo disait : "Une idée juste finit par s'imposer quand le moment est venu." Le moment est venu pour les dirigeants africains. Parce qu'ils sont inquiets. Ils sont à la tête de pays très jeunes, qui ont déjà vécu des chocs démographiques incroyables. Rendez-vous compte que si nous avions eu la démographie de la Côte d'Ivoire, nous serions aujourd'hui 240 millions de Français. Il aurait fallu construire en un temps record des universités pour 240 millions de personnes, des hôpitaux, des crèches, créer des emplois… Et encore, nous avons déjà les structures. Eux n'ont même pas les structures! Alors c'est trop facile de les critiquer. Aujourd'hui, ils sont prêts à créer une agence commune de soutien de tous leurs projets, une ANRU [Agence nationale pour la rénovation urbaine] de l'électrification de l'Afrique. Nous sommes déjà d'accord sur le format, sur la méthode, et même sur l'équipe dirigeante. Il ne reste plus qu'à faire. Tout le monde a bien conscience que "light is life" ["la lumière, c'est la vie"].

 

Vous avez rencontré récemment Robert Mugabe, le président très contesté du Zimbabwe. À vos yeux, tous les chefs d'État sont fréquentables?

 
Je suis allé voir le président de l'Union africaine, le représentant des chefs d'État africains. Le doyen qui plus est –  et, en Afrique, cela veut dire quelque chose. Le reste, ce n'est pas mon sujet. Admettons qu'il y ait des dirigeants… pas très bien. Et alors? Leurs peuples devraient-ils payer une double peine? Moi, je m'honore d'avoir été reçu par le président de l'Union africaine en exercice. Si je ne l'avais pas fait, je n'aurais pas fait mon boulot.

 

Certains en France vont vous reprocher de vouloir "recoloniser" l'Afrique…

 
Il n'y a qu'ici qu'on utilise ce mot. Les dirigeants africains, ce n'est pas leur sujet. En revanche, je rappelle que, puisque nous émettons du CO2 et que nous contribuons à l'aggravation du dérèglement climatique, nous nous sommes engagés en 2009 à mettre 10 milliards par an dans un "fonds vert pour l'Afrique et les petites îles", ce que nous n'avons jamais fait. Jamais. Il est simplement temps à présent de le faire.

 

Aujourd'hui, êtes-vous inquiet ou finalement optimiste?


Le véritable ennemi, c'est le conservatisme. Ce sont les "oui mais". Quinze "oui mais", cela fait un énorme "non". Moi, je ne fais que mettre des mots sur ce que tout le monde sait déjà en vérité. Cette croisade pour l'énergie et la lumière est lancée, elle est vitale, elle est irréversible.

 

Dominique De Montvalon et Christine Ollivier - Le Journal du Dimanche

dimanche 26 avril 2015

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