le collectif des musulmans citoyens français

Pourquoi la France rejette-t-elle son islam ?

17 juin 2015

Alors que Marine Le Pen parlait récemment «d'occupation» à propos des musulmans effectuant leur prière dans la rue, Fathi Fakhfakh, Bachir Kerroumi et Annick Vignes, économistes, dénoncent la discrimination dont les citoyens de confession musulmane font l'objet, victimes en France d'une «double peine» économique et politique.

Alors que Marine Le Pen parlait récemment «d'occupation» à propos des musulmans effectuant leur prière dans la rue, Fathi Fakhfakh, Bachir Kerroumi et Annick Vignes, économistes, dénoncent la discrimination dont les citoyens de confession musulmane font l'objet, victimes en France d'une «double peine» économique et politique

 

A Lyon, en décembre dernier, Marine le Pen nous révélait que «certains territoires» sont actuellement occupés : une occupation d'un type nouveau, «sans blindés ni soldats» mais composée d'une armée de musulmans qui prient ! A côté des réactions indignées de Martine Aubry ou Laurent Fabius, se sont fait entendre des propos hasardeux, tels que ceux de Benoît Hamon, qui sur RTL le 15 décembre soulignait que «les prières de rue ne sont pas tolérables» ou ceux d'Eric Zemmour, qui le 18 décembre, dans l'émission «Ça se dispute» parlait d'occupation illicite, prétendant que la prière qui se tient tous les vendredis rue Myrha (dans le XVIIIe arrondissement de Paris) relevait d'un fait illégal.

 

Ces références multiples et banalisées au danger musulman, présentant le monde «civilisé»?, «chrétien»?, «occidental»? comme envahi par des hordes musulmanes, nous paraissent particulièrement dangereuses et nécessitent une claire mise au point. Rappelons tout d'abord que la prière hebdomadaire de la rue Myrha est la conséquence d'un accord entre la préfecture et les autorités religieuses musulmanes pour répondre à une insuffisance notoire de lieux de cultes dans Paris. Elle n'est ni illicite, ni illégale, elle est scandaleuse : il est en effet scandaleux que dans un pays comme le nôtre, les gens aient à prier dans la rue, faute de lieux appropriés.

 

Le manque de statistiques ethniques en France ne permet pas de mesurer de façon précise l'influence de l'appartenance religieuse sur l'intégration socio-économique des individus. Rappelons toutefois que, en France, les Français ayant au moins un parent originaire du Maghreb ont un taux d'emploi inférieur de 18 points et un salaire de 13% inférieur à celui des Français (Economie et Statistiques, janvier 2011). Ils sont aussi ceux qui ont le taux de sortie le plus faible des H.L.M., révélant là les difficultés régulièrement pointées du doigt par des associations comme le Mrap ou par la Halde, de ces citoyens à intégrer le marché du logement privé.

 

Les immigrés sont pourtant une «très bonne affaire pour l'économie française», amenant plus d'argent que ce qu'ils en reçoivent (Courrier International, 2 décembre 2010). Discriminés à l'embauche, mal rémunérés, mal logés, condamnés à prier dans la rue, ne serait-ce pas plutôt aux musulmans de France d'avoir quelques raisons d'être mécontents ?

 

Les citoyens de confession musulmane se trouvent aujourd'hui confrontés à une double peine. Une première peine, que nous pourrions qualifier de «systémique» : sous payés, plus mal logés, moins employés, ils sont discriminés par notre système socio-économique. Une deuxième peine, que nous qualifierions alors de politique : dans un contexte de crise et d'instabilité, nos hommes et femmes politiques sembleraient avoir trouvé un coupable idéal, préférant entretenir, comme l'exprime si bien Jacques Rancière, «le sentiment permanent d'une insécurité qui mêle les risques de la crise et du chômage à ceux du verglas ou du formamide pour faire culminer le tout dans la menace suprême de l'islamiste terroriste». Nicolas Sarkozy, s'exprimant à l'occasion du drame de la tuerie copte en Egypte, n'a pas hésité à parler «d'épuration religieuse» lors de la cérémonie de présentation des vœux aux... représentants religieux !

 

Dans le pays fondateur de la déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen, serions-nous en train de revenir sur ce qui a caractérisé notre pays depuis 1789 (article 10 : «nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi») ? Ce n'est pas la première fois dans l'Histoire qu'un gouvernement cherche un bouc émissaire. Les crises économiques se suivent et les erreurs se répètent. En Allemagne aussi, à une certaine époque, un leader politique avait désigné un peuple maudit. Pourquoi tant de haine ?

 

On pourrait tout d'abord pointer du doigt l'impuissance de leaders politiques en matière économique qui les amènerait par faiblesse ou par lâcheté à désigner un coupable, pour justifier ou faire oublier leurs échecs. On pourrait aussi pointer du doigt le rôle de certains journalistes qui devraient garder leur distance avec ce jeu stratégique et se garder de nourrir une surenchère périlleuse. Pourtant, le Monde du 4 janvier 2011 qui, commentant les résultats d'un sondage récent, titrait «Islam et intégration : le constat d'échec franco-allemand», concluant à une rupture dramatique entre la France et ses musulmans. Cependant, quand, par exemple, l'enquête demandait aux participants s'ils seraient hostiles à l'élection d'un maire d'origine musulmane dans la commune où ils habitent, 67% des Français déclaraient être non hostiles ou sans avis. On peut s'étonner que seuls les jugements les plus négatifs aient été retenus par les analystes, privilégiant ainsi l'idée que les non musulmans perçoivent les musulmans comme menaçants et non intégrés.

 

Des résultats récents du sondage d'opinions Sofres révèlent que les principales préoccupations des Français sont, dans l'ordre, le chômage, la santé, les retraites et le pouvoir d'achat. «L'intégration et les relations entre groupes sociaux» arrive en dernière position, après l'individualisme dans la société ou la sécurité routière ! Le battage actuel sur le péril musulman viserait-il à fonder l'idée que nous n'avons pas d'autre choix que d'accepter les politiques de stigmatisation et d'exclusion actuellement mises en œuvre? Chercherait-on à détourner l'attention des citoyens des questions qui leur tiennent à cœur ?

 

Fathi Fakhfakh (maître de conférences, Université de Paris 2 Panthéon-Assas)
Bachir Kerroumi (économiste, chercheur associé CNAM Paris)
Annick Vignes (maître de conférences, Université de Paris 2 Panthéon-Assas)

 

 

Mediapart

Édition : Les invités de Mediapart

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