le collectif des musulmans citoyens français

« Nous n’avons pas été à la hauteur du défi de l’intégration »

17 juin 2015

« Nous n’avons pas été à la hauteur du défi de l’intégration »

Le P. Christian Delorme, spécialiste du dialogue islamo-chrétien et prêtre du Prado dans le diocèse de Lyon (1), constate que les Français de confession musulmane se sont tenus à l’écart de la manifestation nationale du dimanche 11 janvier.

Islam en France

« Nous n’avons pas été à la hauteur du défi de l’intégration »

 

Le P. Christian Delorme, spécialiste du dialogue islamo-chrétien et prêtre du Prado dans le diocèse de Lyon (1), constate que les Français de confession musulmane se sont tenus à l’écart de la manifestation nationale du dimanche 11 janvier.

 

14/01/15

 

Sortie de mosquée à Drancy (Seine-Saint-Denis). Selon le P. Delorme, L’incompréhension se situe non seulement sur les religions elles-mêmes aussi sur le registre culturel.

 

Pour lui, le fossé s’agrandit dans la société française.

 

 Comment les événements de la semaine dernière retentissent-ils chez les musulmans que vous connaissez? 

 

 P. Christian Delorme: J’ai été frappé par la quasi-absence de nos concitoyens d’origine maghrébine dans le formidable rassemblement de Lyon, malgré l’appel des responsables musulmans. Les échos que j’ai eus venant de Paris sont semblables.

 

Majoritairement, la France musulmane n’a pas rejoint la manifestation. Cela pose de graves questions. Plusieurs m’ont fait part de leur peur de sortir: « On est regardés de travers, on est stigmatisés ».

 

Beaucoup m’ont dit aussi: « On ne se sent pas concernés. Cette société est hypocrite. Elle avance en permanence des idéaux de fraternité, de démocratie, or nous sommes sans cesse stigmatisés. On doit toujours montrer qu’on est plus républicains que les autres », etc.

 

Il y a encore un sentiment très fort – et c’est très inquiétant – d’inégalité de traitement en ce qui concerne les musulmans et les juifs de France. Plusieurs m’ont dit: « On transforme les journalistes de Charlie Hebdo en héros de la liberté mais Dieudonné est un pestiféré. On peut caricaturer les musulmans et les chrétiens, on ne peut pas caricaturer les juifs. » 

 

Depuis 20 ans, je vois s’accentuer le ressentiment à l’encontre des juifs, qui aboutit à des actes d’antisémitisme. De plus en plus de juifs ont peur et pensent à partir. Ce malentendu judéo-musulman est tragique.

 

Il y a, de fait, un antisémitisme des banlieues qui enfle. Il faut qu’on accepte que nous ayons des sensibilités différentes, des solidarités différentes. Le drame israélo-arabe ne doit pas déchirer la société française. Il faut montrer la complexité de ce conflit qui n’est pas aussi schématique qu’on le dit. Il y a en Israël plus de juifs qu’on le croit qui sont solidaires des Palestinien

 

 Êtes-vous inquiet? 

 

 P. C. D.: Je suis inquiet parce que le fossé s’approfondit dans la société française. Beaucoup de choses ont été réalisées depuis trente ans en matière de politique d’intégration, de politique de la ville, mais nous n’avons pas été à la hauteur du défi. Rattraper cela sera très difficile. Je vois deux priorités. La première: construire en France un récit national où chacun a sa place.

 

La France maghrébo-musulmane, qui représente environ 10 % de la population, doit pouvoir dire « Nous sommes de la nation française ». Cela passe par l’éducation. Il faut mettre en valeur les grandes figures maghrébines, les héros de l’histoire du Maghreb qui ont un lien avec la France… Les grands médias ont un rôle à jouer.

 

Ce sentiment de ne pas être aimé est présent depuis longtemps. Jusqu’au milieu des années 1990, cette part de la population française se définissait plus comme maghrébine que musulmane; l’islam était peu visible, sans revendication d’identité.

 

Depuis les années 1990, les courants musulmans vindicatifs, en rupture avec l’Occident, atteignent notre population maghrébine. Sans les courants du wahhabisme ou des Frères musulmans, la recherche d’une identité digne ne serait pas forcément passée par l’islam.

 

L’incompréhension se situe aussi sur le registre culturel, et c’est le deuxième défi. Nous n’avons pas perçu que les populations qui ont grandi dans l’islam sont très soucieuses de pudeur, une valeur centrale dans l’islam.

 

Elle façonne les mentalités de manière très profonde. Or l’Occident tient de son héritage gréco-romain d’être une société du dévoilement des corps. Beaucoup de jeunes de la troisième génération ont le sentiment de vivre dans une société impudique.

 

Les débats sur les caricatures du prophète sont un autre point important d’incompréhension entre nous. Les sociétés musulmanes sont des sociétés de la non-représentation, à l’inverse des sociétés d’Occident

.

Pour nous, les caricatures font partie de l’histoire de nos libertés depuis le XIXe siècle. Elles ont contribué à la défense de nos libertés. Les musulmans, même quand ils ne sont pas pratiquants, s’identifient à leur religion. Ils ont une relation fusionnelle avec elle. Des soutiens actifs des réseaux terroristes soutenant les frères Kouachi avaient un bon niveau d’étude.

 

 Comment analysez-vous cela ?  

 

 P. C. D.: Les connaissances ne suffisent pas à définir un humanisme. Nous avons besoin de remettre au centre de l’éducation notre culture humaniste. Voilà plus de trente ans qu’on dit que le fait religieux doit être enseigné à l’école – Régis Debray a fait un livre sur la question –, mais il y a eu un barrage.

 

On ne peut plus en faire l’économie. L’enseignement du fait religieux, c’est justement une prise de distance critique et intelligente. C’est la seule manière de se prémunir contre le fanatisme religieux.

 

Malheureusement, une partie de la classe politique est analphabète au plan religieux et habitée d’un fort anticléricalisme qui n’est pas en phase avec la réalité de la société. Le chantier est immense. La société française est conservatrice, elle bouge difficilement. Mais quand il y a des drames, elle est capable de sursaut. On l’a vu dimanche 11 janvier, même si toute la France n’était pas dans la rue.

 

RECUEILLI PAR CHRISTOPHE CHALAND

(1) Auteur, notamment, de L’islam que j’aime, l’islam qui m’inquiète avec Antoine d’Abbundo, (Bayard)

Faut-il avoir peur de l'islam ? ISLAM EN FRANCE