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L’islamophobie en Occident, ses racines, et les moyens de la neutraliser

11 juin 2015

L’islamophobie en Occident, ses racines, et les moyens de la neutraliser

Pour M. Koushki, l’islamophobie entre dans la cadre de la vision que l’Occident a des sociétés musulmanes. Les racines de cette manière d’imaginer les musulmans sont liées à l’histoire des relations entre l’Occident et l’Orient.

DJAMILA ZIA, N° 66, mai 2011 TEHERAN REVUE


Sâdegh Koushki, professeur à la faculté de droit et des sciences politiques de l’Université de Téhéran a évoqué, lors d’une conférence qui a eu lieu le 14 février 2011 à la Maison des Amis de l’écriture (Sarâ-ye Ahl-e Ghalam), les racines de l’islamophobie existant actuellement en Occident, et a proposé quelques solutions pour neutraliser ce phénomène.


Les racines de l’islamophobie


Pour M. Koushki, l’islamophobie entre dans la cadre de la vision que l’Occident a des sociétés musulmanes. Les racines de cette manière d’imaginer les musulmans sont liées à l’histoire des relations entre l’Occident et l’Orient. M. Koushki fait remonter la première rencontre sérieuse entre l’Occident et les pays musulmans aux croisades, qui constituent le berceau de l’islamophobie contemporaine. Les croisades ont eu une grande influence sur la littérature occidentale du Moyen Age et des siècles suivants. L’image des musulmans véhiculée par cette littérature est celle de débauchés brutaux, violents et sans pitié. Pour M. Koushki, la conquête de l’Andalousie par les musulmans au IXe siècle a également joué dans l’hostilité des Européens chrétiens à l’égard des musulmans. Les musulmans ont gouverné en Andalousie pendant cinq siècles, et les Européens chrétiens ont tenté pendant toute cette période de les déloger par tous les moyens.

 

Un troisième élément entre en ligne de compte dans l’islamophobie perceptible actuellement en Occident : il s’agit du regard des orientalistes sur l’Orient au XIXe siècle. Ceux-ci ont étudié les pays que l’Europe a regroupés sous le terme d’Orient en ayant une approche ressemblant à celle des scientifiques qui étudiaient la faune, la flore, les minéraux, etc., comme si les gens vivant ailleurs qu’en Europe n’étaient pas des humains au même titre que les Européens. Les orientalistes ont donc eux aussi fourni aux citoyens occidentaux une certaine image de l’Orient, qui persiste. Pour M. Koushki, les orientalistes ont laissé des œuvres que les habitants des pays d’Orient utilisent aussi parfois, tout en gardant à l’esprit la vision sous-tendant les recherches des orientalistes, qui collaboraient parfois même avec les services secrets des pays d’Europe.

 

Ce que les Occidentaux imaginent à propos des musulmans


Les habitants d’Europe et d’Amérique du Nord ont dans l’esprit une image caricaturale des musulmans, image dont l’origine est peut-être le roman des Mille et une nuits. Ce roman s’est transformé en un élément du folklore occidental. Il y a même en Occident des expressions populaires et des proverbes inspirés de ce récit, alors que les Orientaux, paradoxalement, ne sont pas très familiers avec ce roman. L’image qu’ont les Occidentaux des musulmans est celle d’Ali Baba et des quarante voleurs, d’Aladin ou de Sindbad. Pour les habitants d’Europe et d’Amérique du Nord, quelques clichés sont devenus des symboles représentatifs des pays musulmans : le chameau, le désert, le dattier, le minaret d’une mosquée. De même, la personnalité des musulmans se résume dans quelques caractéristiques caricaturales, à savoir la gloutonnerie, la sottise, la cruauté, la débauche. Pour M. Koushki, le cinéma et la littérature ont joué un rôle important dans la propagation de cette image caricaturale.

 

L’islamophobie, un phénomène assez récent exacerbé par plusieurs facteurs


Selon M. Koushki, le phénomène de l’islamophobie a vu le jour en Occident de façon progressive au cours de ces trente dernières années. Aujourd’hui, la grande majorité des habitants de l’Europe et de l’Amérique du Nord ont peur de l’islam et des musulmans, alors que leur peur n’a aucune raison logique : l’islam évoque pour eux le terrorisme, ils considèrent le Moyen Orient comme le berceau du terrorisme, mais ils oublient ou ignorent que les groupes terroristes tels que les Talibans et Al-Qaïda ont vu le jour au cours de ces dernières années à la suite des interventions des services secrets occidentaux au Moyen Orient. Dans son documentaire intitulé Fahrenheit 9-11, Michael Moore a mis à jour les liens profonds et de longue date qui existent entre la famille Bush et la famille Ben Laden.

 

Pour M. Koushki, il faut également tenir compte de la responsabilité des médias et des gouvernements occidentaux dans la montée de l’islamophobie en Occident. Les médias et les gouvernements occidentaux se sont servis de la peur inspirée par Al-Qaïda pour faire croire à leurs citoyens que tous les musulmans ressemblent aux membres de ce groupe, alors que les musulmans extrémistes ne constituent qu’une infime partie des musulmans dans le monde. Ainsi, quand le téléspectateur occidental voit l’image d’une femme exécutée par les Talibans dans un stade, et que le commentaire qui accompagne ce film documentaire ajoute que ce comportement est un « comportement islamique », il est évident que le citoyen-téléspectateur occidental en vienne à penser que l’islam n’accepte pas les libertés sociales et individuelles. De plus, depuis quelques années, Hollywood produit un genre de films dont le thème est l’islamophobie. Dans Delta Force par exemple, on montre des terroristes dont le slogan est « Allah Akbar ». Les jeux d’ordinateur propagent également une image caricaturale et effrayante des musulmans, et dont les utilisateurs sont des enfants et des adolescents occidentaux. Ces mêmes jeunes sont confrontés, quelques années plus tard, à l’université et en dehors de l’université, à une littérature islamophobe, et certains d’entre eux entrent dans des groupes extrémistes dont le slogan est de « nettoyer » l’Europe en ayant recours à des actes très violents. Les incendies volontaires des foyers des travailleurs immigrés ou l’assassinat d’une femme portant le voile en Allemagne sont des exemples de ce genre de comportements extrêmes des islamophobes.

 

Un certain nombre de facteurs exacerbent cette phobie à l’égard des musulmans. Le facteur principal est celui de la croissance de la population en Europe. A l’heure actuelle, les populations européennes ont une croissance négative dans la plupart des pays. Par ailleurs, les immigrés musulmans ont souvent une famille composée de plusieurs enfants, et la croissance de la population musulmane qui vit en Europe est positive. Pour M. Koushki, un autre facteur qui exacerbe cette peur à l’égard de l’islam est que de plus en plus d’Européens de souche se convertissent à l’islam. La menace d’actes terroristes, par exemple les explosions de bombes dans les lieux publics et les transports en commun, exacerbe également ce sentiment de peur, et les citoyens européens sont consolidés dans l’idée que l’islam est un phénomène dangereux.

 

Les conséquences de l’islamophobie sur les relations entre l’Occident et les pays musulmans


Pour M. Koushki, cette fausse image de l’islam qu’ont les Occidentaux a des conséquences directes sur les relations entre l’Occident et les pays musulmans, dont l’Iran. Les Européens ont dans leur esprit des clichés simplistes à propos de l’Iran, et même ceux d’entre eux qui sont ouverts au monde ignorent comment les Iraniens vivent réellement. M. Koushki illustre son propos par un souvenir personnel : « En 1991, plus d’un million de kurdes irakiens fut victime d’armes chimiques que le régime de Saddam Hossein utilisa contre eux. Les ONG occidentales qui voulaient porter secours aux kurdes étaient obligées d’atterrir à l’aéroport d’Oroumieh (en Iran), et je m’aperçus avec stupeur que les ONG avaient apporté de l’eau empaquetée et des conserves pour leur propre alimentation pendant leur séjour, s’imaginant atterrir dans un lieu où ils ne trouveraient ni de l’eau potable ni des aliments sains ; et un médecin français membre de Médecins Sans Frontières fut très étonné de voir une pizzéria dans la ville d’Oroumieh ». L’ignorance des Occidentaux à propos de l’Iran est telle qu’un certain nombre d’entre eux confondent l’Iran et l’Irak, et pensent que Saddam Hussein a gouverné en Iran.

 

M. Koushli a également souligné que « les Européens oublient que les Iraniens eux-mêmes ont été à plusieurs reprises victimes d’attentats perpétrés par des extrémistes musulmans (en particulier au Baloutchestân), et que le nombre des victimes de ces attentas (ces victimes étaient des enfants et des femmes pour la plupart) a été plus important que celui des victimes européennes d’attentats terroristes. D’ailleurs, les Talibans clament que les chiites sont leur ennemi numéro 1 », tout en rajoutant qu’au cours de ces dernières années, il y a eu près de cent vingt mille morts en Irak à cause des attentats d’Al-Qaïda, alors que l’Irak est un pays musulman. Ainsi, les musulmans sunnites modérés et les chiites sont doublement victimes de cette situation, car ils sont tués par Al-Qaïda, et les occidentaux ont une fausse image d’eux. Comme l’a précisé M. Koushki, les musulmans extrémistes ne forment pas plus de dix pour cent de l’ensemble des musulmans dans le monde.

 

Représentation des musulmans à l’époque médiévale, gravure du XVe siècle représentant un musulman étudiant la jurisprudence islamique


Pour M. Koushki, l’image négative qui existe à propos de l’islam et des musulmans dans l’esprit des occidentaux a des conséquences sur la façon dont les pays d’Europe gèrent leurs relations avec les pays musulmans. Ces relations ne sont pas basées sur un sentiment de respect, elles ne sont pas rationnelles. Les Européens ne considèrent pas les pays musulmans comme des partenaires égaux ; ces pays ne sont pour les Européens que des marchés où ils peuvent vendre leurs produits. De plus, l’islamophobie a produit un terrain favorable à l’approche impérialiste des dirigeants occidentaux, car les habitants de l’Europe laissent la main libre à leurs dirigeants pour les décisions que ceux-ci prennent à l’égard des pays musulmans. La présence de l’OTAN en Afghanistan par exemple n’est pas réellement contestée par les habitants de l’Europe, alors que des soldats européens sont régulièrement tués en Afghanistan. Pour M. Koushki, cette absence de contestation est liée au fait que les habitants de l’Europe pensent que la présence de l’OTAN en Afghanistan garantit la sécurité en Europe contre les attentats terroristes.

 

Les moyens de neutraliser la peur qu’ont les Occidentaux de l’islam et des musulmans


Après avoir rappelé que tous les musulmans sont victimes du phénomène de l’islamophobie, M. Koushki a rapporté les paroles d’une chercheuse française d’origine marocaine qui était invitée à une conférence à Téhéran il y a quelques années. Celle-ci, après avoir évoqué son sentiment de ne pas être en sécurité en France à cause de l’augmentation des comportements islamophobes, avait dit que la solution trouvée par les musulmans résidant en France était de se faire mieux connaître par des activités culturelles, pour corriger l’image erronée que les Français non musulmans avaient d’eux. C’est ce genre de solutions que les habitants des pays musulmans pourraient adopter pour se faire mieux connaître des Occidentaux. L’islamophobie est un phénomène culturel, et on ne peut donc y remédier que par des moyens culturels.

 

En ce qui concerne l’Iran, la solution proposée par M. Koushki est d’augmenter les réseaux de communication avec les citoyens européens, car ceux-ci n’ont pas beaucoup de moyens à leur disposition pour connaître les Iraniens : ils ne voient que peu de films produits en Iran, il n’existe qu’un nombre peu elevé de livres d’écrivains iraniens traduits et publiés en Europe, les touristes européens qui viennent en Iran sont très peu nombreux. Les Européens qui ont envie de connaître l’Iran se tournent donc forcément vers les produits culturels créés en Europe (les films, les livres, les chaînes de télévision, l’internet) et leur peur de l’islam et de l’Iran augmente à chaque fois qu’ils ont recours à ces produits. « Nous n’avons pas essayé de nous faire connaître des européens. Au cours de ces trente dernières années, près de 1600 à 1700 films cinématographiques ont été produits en Iran, dont au moins un tiers ont la capacité d’être diffusés en Europe (les deux tiers restant ont une teneure culturelle très intense et ne seraient peut-être pas compris par ceux qui ne sont pas familiers avec la culture iranienne). Ces films montrent la vie des gens en Iran. Les Occidentaux pourraient ainsi voir, par l’intermédiaire de ces films, comment les Iraniens vivent au quotidien, comment sont les villes, les villages, les maisons en Iran. Seul une dizaine de films Iraniens ont été montrés dans des festivals, ce qui est très peu. Il est donc logique que les Occidentaux aient peur de nous » a dit M. Koushki, qui a également pointé la nécessité de créer plus de sites internet où l’on pourrait trouver des informations sur les traditions et la culture de l’Iran. Il insiste également sur le développement du tourisme. « J’ai fait des entretiens avec les touristes étrangers qui sont venus visiter l’Iran. Tous ont eu un regard différent après leur séjour. Visiter l’Iran est un moyen efficace pour neutraliser la peur que les européens ressentent à l’égard de l’Iran et de l’islam. Nous, les Iraniens, sommes réputés pour l’accueil chaleureux que nous réservons aux étrangers. Mais le nombre de touristes qui visitent l’Iran n’est que de 4 à 5 mille par an, et nous n’avons d’ailleurs pas les infrastructures nécessaires pour en accueillir davantage. Nous devrions planifier la construction d’infrastructures qui permettraient d’accueillir des centaines de milliers de touristes par an, pour que les européens viennent en Iran et voient de près comment nous vivons », a également proposé M. Koushki. Traduire les romans des écrivains iraniens pour les faire publier en occident semble également utile. Ainsi, selon M. Koushki, « on dit que l’âme iranienne est perceptible dans deux chefs d’œuvre littéraires : le Shâhnâmeh de Ferdowsi et le Masnavi de Mowlana Jalâleddin Balkhi (connu en Occident sous le nom de Rûmi). Produire des films d’animation ou des théâtres de marionnettes pour les enfants et les adolescents à partir d’histoires tirées du Shâhnâmeh ou du Masnavi permettrait à la jeune génération occidentale de nous connaître autrement que par les médias occidentaux ».

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