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L’exégèse coranique dans le monde universitaire contemporain

15 septembre 2015

L’exégèse coranique dans le monde universitaire contemporain

Tout récemment un événement important a eu lieu dans le monde universitaire français.Une chaire d’études coraniques a été inaugurée au Collège de France. A cette occasion, je mets en ligne une partie d’un dossier que j’ai du faire cette année, dans le cadre mon master, sur l’exégèse contemporaine du Coran dans le monde universitaire.

L’exégèse coranique dans le monde universitaire contemporain

Historiographie

L’approche historico-critique fut initiée par les orientalistes allemands. On peut citer l’Introduction historico-critique au Coran de Gustav Weil (1844). Il faut ensuite signaler les travaux de Théodor Nöldeke et son Histoire du Coran (1860), puis ceux de Friedrich Schwally (1909-1938) sur La collecte du Coran et ceux de Gotthelf Bergsträsser et Otto Pretzl sur l’Histoire du texte du Coran. Du côté français, ces études sont initiées par Régis Blachère (1900-1973). Ces travaux s’inscrivent essentiellement dans une perspective philologique (De Prémare, 2004, p.17-18).

Le Coran ne contient que très peu d’informations historiques. Dans la Tradition, les versets du Coran sont éclairés par le Hadith. On peut distinguer trois catégories de hadiths liés au Coran, ceux des « Circonstances de la révélation », ceux de la Sîra (Vie de Muhammad), et ceux de la « Collecte du Coran ». Les savants occidentaux reprirent d’abord la classification traditionnelle des sourates (mecquoises et médinoises) avant de l’affiner, suite notamment aux travaux de Richard Bell (De Prémare, 2004, p.20-.21).

La question de la fiabilité des sources islamiques traditionnelles a été soulevée à l’époque contemporaine par l’islamologue hongrois Ignaz Goldziher dans ses Etudes Muhammadiennes(1890) et par l’historien italien Leone Caetani dans l’introduction de son encyclopédieAnnales de l’Islam (1905). Plus près de nous, Gautier H.A. Juynboll a abordé cette question dans ses travaux sur la transmission des traditions islamiques (1971-1994). Enfin, il y a les deux ouvrages de John Wansbrough, Etudes coraniques (1977) et Le milieu sectaire (1978), qui s’inspire des études bibliques. Si ses conclusions peuvent être considérées comme excessives, puisqu’il date la composition actuelle du Coran de la fin du VIIIe-début IXe siècle, ses travaux ont néanmoins permis de faire avancer la recherche, notamment d’un point de vue méthodologique en insistant sur la construction littéraire des premiers textes de l’islam (De Prémare, 2004, p.22-23).

A sa suite, il faut citer les travaux de Michael Cook (Cambridge), Patricia Crone (Oxford), Gerald R. Hawting (Londres), Yehuda Nevo (Israël), Andrew Rippin (Calgary) et Uri Rubin (Tel Aviv). Il existe aussi d’autres courants historiographiques moins critiques sur les sources, dont font notamment partie Harald Motzki (Nimègue) ou M.J Kister (Jérusalem).

Orientations actuelles

L’établissement d’une édition critique

Une des premières bases de la recherche exégétique est l’établissement d’une édition critique du Coran. Si celle-ci avait déjà été souhaitée par R. E. Geyer en 1908, un siècle plus tard, elle n’existe toujours pas. Ce retard s’explique par toutes sortes de circonstances historiques (morts prématurées, cache de documents, etc.). Une édition critique est cependant en cours de préparation. Il s’agit du projet du Corpus Coranicum dirigé par Angelika Neuwirth et Michael Marx (Boisliveau, 2013, p.161). En attendant, le texte de référence est toujours l’édition du Caire publiée le 10 juillet 1924 et qui s’appuie sur la lecture de Hafs (m. en 180/796).

Cette édition critique suppose aussi un travail de codicologie. Pour dater les manuscrits on peut recourir au Carbone 14 pour le support matériel, mais on s’appuie également sur l’analyse paléographique des écritures et l’étude des décors (Déroche, 2013, p.40). Ainsi, dès le XIXe siècle, on a pu identifier un style d’écriture appelé higazi.

Actuellement, le manuscrit complet et daté du Coran le plus ancien est le Coran d’Amâjûr en Syrie (264 de l’hégire, soit 877-878). Il existe cependant des manuscrits fragmentaires plus anciens. Il faut par ailleurs signaler une découverte récente assez importante, celle des fragments de la mosquée de Sanaa au Yémen (1972). Les textes de Sana attestent de variantes textuelles, mais certaines semblent être passées sous silence par les chercheurs (De Prémare, 2004, p.59).

Le Coran avant le Coran

L’histoire textuelle du Coran a été complètement remise en question et plusieurs hypothèses novatrices ont vu le jour. Retenons celles de Gunther Lüling et John Wansbrough. Le premier suppose l’existence d’un proto-Coran (Ur-Koran), tandis que le second insiste sur l’élaboration progressive et tardive du Coran (Azaiez, 2013, p.17-18). Ces travaux ont ouvert une nouvelle voie dans la recherche et on s’intéresse désormais au texte du Coran avant sa fixation définitive.

Christoph Luxenberg, dans son ouvrage controversé intitulé Lecture syro-araméenne du Coran, a tenté de découvrir le substrat linguistique syro-araméen du Coran. Si ces travaux ont sans aucun doute été très utiles et si cette théorie permet d’éclairer de manière tout à fait convaincante certains passages obscurs, il ne faut cependant pas non plus en faire un usage abusif et l’étendre à l’ensemble du corpus coranique (De Prémare, 2004, p. 46).

De son côté Frédéric Imbert s’intéresse à ce qu’il a nommé « le Coran de pierre ». Il estime en effet que les études épigraphiques des premiers graffitis musulmans sont importantes pour l’histoire du Coran. Il y a, à l’heure de l’article, quatre-vingt cinq graffitis coraniques (Imbert, 2013, p.102). Le corpus comprend trois sourates entières : al-Fatiha, al-Nasr et al-Ihlas, tandis que, pour l’instant, cinquante-quatre sourates n’ont aucune occurrence sur pierre (Imbert, 2013 p.102- 103). Sur les quatre-vingt-cinq extraits recensés, 46% sont conformes à la lettre à la version de la vulgate (Imbert, 2013, p.115). Mais l’auteur va plus loin et ne suppose pas une simple copie du Coran sur pierre. Au contraire, il propose une double relation entre le Coran et les graffiti : des formules et des péricopes utilisées au Proche-Orient ont pu finir par intégrer le corpus coranique en cours de constitution (Imbert, 2013, p.120).

Elaboration et contestations

Enfin, on s’intéresse aussi de plus en plus au contexte d’élaboration du corpus coranique en insistant sur les difficultés et les résistances qui ont pu faire obstacle à l’uniformisation du Coran au début de l’Islam.

La version officielle de la composition du Coran est rapportée par Bukhârî qui semble s’appuyer essentiellement sur Zuhrî (De Prémare, 2004, p.72). Mais d’autres textes, comme celui d’Ibn Shabba, nous apprennent que différentes versions du Coran sont en circulation. Abû Mûsâ reconnaît qu’on lui a fait oublier plusieurs sourates du Coran et les descendants des anciens Médinois, partisans de Muhammad, possédaient un Coran différent du Coran officiel (De Prémare, 2004, p.86). On sait aussi que, dans le Coran d’Ibn Mas’ûd, l’ordre des sourates est différente et que, par ailleurs, trois sourates sont manquantes : la Fâtiha, la sourate 113 et la sourate 114. Les hadiths de Bûkharî eux-mêmes gardent la trace des versets oubliés. (De Prémare, 2004, p.123). Enfin, il y a aussi des témoins extérieurs à la communauté musulmane, comme le moine de Beth Hâlé (début du VIIIe siècle) et Jean Damascène.

Pour terminer, on peut évoquer les travaux récents de Mohammad Ali-Amir Moezzi et surtout son livre Le Coran silencieux, le Coran parlant (2011).

Dans cet ouvrage, il propose d’étudier l’articulation de deux phénomènes qui ont marqué les origines de l’islam : l’élaboration des sources scripturaires, à savoir le Coran et le Hadith, et la violence chronique qui s’est manifestée principalement sous la forme de guerres civiles.

La nouveauté de cet ouvrage est d’accorder une place plus importante aux sources shi’ites et de réévaluer leur pertinence pour l’étude des origines de l’Islam. Ce travail s’appuie donc sur l’étude d’un certain nombre de sources shi’ites en suivant une progression chronologique. Tout d’abord, le Kitab Sulaym b. Qays, un écrit pseudépigraphique attribué à un partisan contemporain d’Ali mais datant plus probablement du début du VIIIe siècle (IIesiècle de l’hégire), tout en étant peut-être composé d’un certain nombre de strates différentes (chapitre 1). Puis, une compilation de hadith-s datant du siècle suivant (IXe / IIIesiècle) et traitant de l’inauthenticité du Coran : Kitab al-tanzil wal-tahrif (Livre de la Révélation et de la falsification) ou Kitab al-qira’at (Livre des récitations coraniques) (chapitre 2). Ensuite leTafsir (commentaire coranique) d’Al-Husayn b. al-Hakam al-Hibari (m. 899) (chapitre 3) et leLivre des perceptions des degrés d’al-Saffar al-Qummi (seconde moitié du IXe siècle / IIIe siècle) (chapitre 4). Enfin le Livre suffisant de Muhammad b. Ya’qub al-Kulayni (première moitié du Xe siècle / IVe siècle) (chapitre 5).

Bibliographie

Amir-Moezzi, M.-A. (2011). Le Coran silencieux et le Coran parlant. Sources scripturaires de l’islam entre histoire et ferveur. Paris : CNRS Editions.

Azaeiz, M. (2013). Introduction. In M. Azaeiz & S. Mervin (dir.), Le Coran. Nouvelles approches. (pp.13-38). Paris : CNRS Editions.

Boisliveau, A.-S. (2013). Etat des lieux des approches du Coran : les approches littéraires. In A.-L Zwilling (dir.), Lire et interpréter. Les religions et leurs rapports aux textes fondateurs(pp.151-164). Genève : Labor et Fides.

De Prémare, A.-L. (2004). Aux origines du Coran, questions d’hier, approches d’aujourd’hui. Paris : Téraèdre.

Déroche, F. (2013). Contrôler l’écriture. Sur quelques caractéristiques de corans de la période omeyyade. In M. Azaeiz & S. Mervin (dir.), Le Coran. Nouvelles approches (pp.39-56). Paris : CNRS Editions.

Imbert, F. (2013). Le Coran des pierres : statistiques et premières analyses. In M. Azaeiz & S. Mervin (dir.), Le Coran. Nouvelles approches (pp.99-126). Paris : CNRS Editions.

 

2015 par David Vincent dans Etudes humaines 

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