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Les muršidāt et leurs contributions au Maroc un modèle à calquer !

24 juillet 2015

Les muršidāt et leurs contributions au Maroc un modèle à calquer !

Au Maroc, la réforme du champ religieux a introduit dans son programme la formation d’un groupe de femmes au nombre de 50, chaque année, afin d’assurer l’enseignement religieux au sein des mosquées…   

Les muršidāt sont des guides/enseignantes religieuses choisis suite à une sélection sur dossier, par le Ministère des Affaires Islamiques Marocain, après examen et formation, pour pratiquer la prédication dans les lieux de culte.

D’après les règles de l’étymologie, un guide est un élément qui sert de repère et de zone de référence. Il peut être : une personne qui accompagne d’autres afin de leur montrer le chemin et ce qui est important de voir ou de savoir, comme il peut être un document écrit (livre, brochure, document informatique,..) qui regroupe un ensemble d’informations concernant un thème particulier (guide touristique, guide d’achats, guide télé, ..).

Les guides religieux, quant à eux, s’occupent de la gestion spirituelle de la société. Pour Abdou Latif Coulibaly, se sont des ‘Ulamā’ érudits qui maîtrisent parfaitement la parole divine. « Ils ordonnent le bien, interdisent le mal, aident à mettre la société à l’abri des attaques des malfaisants et des pervers et conforment leurs actes aux paroles qu’ils prononcent quand ils enseignent la vertu ». Ils ont, à ce titre « la responsabilité de veiller à ce que l’équité soit préservée dans la communauté, à ce que l’équilibre qui assure la sécurité globale soit maintenu, … et que l’espoir soit partagé par tous. Ils veillent surtout à ce que le chef de la cité demeure à jamais juste. Ce sont là, dans la pensée islamique, les fondements de base de l’organisation étatique ». (1)

Parmi donc les réformes radicales que le roi Mohamed VI a voulu instaurer, chaque année au Maroc, et ce afin de répondre surtout aux attentes féminines, figure la formation d’un groupe de femmes en nombre de 50 pour assurer l’enseignement religieux dans les mosquées. Ce groupe a été soumis à des épreuves et sélectionné soigneusement par des responsables et des professionnels formés dans le domaine de la jurisprudence musulmane. La formation multidisciplinaire en sciences religieuses, sociologie, psychologie, et langues étrangères, initié par le Ministère des Affaires Islamiques, a permis d’avoir une photographie globale sur le genre de public visé.

Le premier groupe des femmes prédicatrices baptisées/nommées muršidāt a été formé afin d’assurer, selon Farah Kinani (2), l’encadrement, l’orientation, l’information et la sensibilisation religieuse. Elles sont censées contribuer à l’activité culturelle, sociale et religieuse au sein des mosquées. Elles devront aussi participer à la préservation de l’unité religieuse de la société et de sa cohésion et enseigner les notions de la charia (Coran et Sunna) en donnant des cours d’alphabétisation. Leur devoir est, aussi, d’instruire les femmes sur les principes religieux de base, de répondre à leurs questions d’ordre éthique et pratique (questions relatives à la vie féminine et familiale) et d’expliquer les fondements religieux de la spécificité culturelle du pays. Le but de cette mission est de participer à la protection de la spiritualité des citoyennes marocaines; afin que le travail soit fructueux, tous les espaces publics lui sont recommandés de la mosquée jusqu’aux prisons.

Quelles prestations de service ces muršidāt sont-elles parvenues à offrir à la société marocaine ?

Historiquement, le Maroc a connu la participation de la femme dans le champ religieux pendant des décennies. Selon des sources, la scène religieuse témoigne de l’existence d’une centaine de femmes ‘ālimāt.

La femme ‘ālimā représente ainsi une pièce maîtresse dans la sphère religieuse marocaine. Sa place lui a permis de tisser une relation rigide et durable, en même temps, avec la femme-élève. Cette relation se traduit par la confiance et l’intérêt que l’une apporte à l’autre.

C’est avec des femmes en face d’elles que les femmes-élèves ont pu se libérer, comme l’explique Youssef Chems (3), pour parler de certains  sujets délicats qu’elles n’osent aborder avec leurs familles et surtout avec leurs époux.

Quelle seraient donc les limites de cette tâche ? Quelle est l’intention de chacune des muršidāt ? Se constituer un salaire mensuel, ce qui est un but raisonnable et non négligeable, ou participer à l’encadrement de la société ? De quelles missions parlons-nous ?


Tâches et lieux d’exercice :


La « Licence d’exercice » attribuée aux muršidāt, leur a permis, d’un côté, d’agir en toute liberté sur le terrain pour diffuser les principes de l’islam, et d’un autre côté, d’intégrer les enceintes des mosquées et les espaces publics afin d’écouter les femmes et répondre à leurs questionnements.

Une chose est certaine, les muršidāt s’inscrivent dans le cadre de la mise en œuvre de la nouvelle orientation du Ministère des Habous qui, par sa réforme du champ religieux, a voulu prôner le juste milieu en clamant les principes de la tolérance et de la modernisation.

Ces muršidāt ne peuvent pas s’égarer de leur fonction principale qui est la contribution aux activités cultuelle, culturelle et sociale. La préservation de l’unité religieuse de la société et de sa cohésion représente pour elles un intérêt vital. Leur mission est d’enseigner le Coran, la Sunna et donner des cours d’alphabétisation aux femmes de tout âge.

Si ces muršidāt sont devenues une réalité qui doit participer à l’équilibre de la société marocaine, c’est parce que les circonstances l’ont exigé. Or, la société marocaine ne se limite pas aux lieux de culte ; au contraire, elle est tout un ensemble d’organisations, d’individus, d’associations et d’institutions qui concourent à satisfaire les exigences de la collectivité. La diversité des milieux auxquels les muršidāt sont affectées (mosquée, prison, télévision, usine, lieux de rencontres, associations des quartiers) fait d’elles des participantes à l’organisation de la société. L a proximité que le ministre des Habous leur a alloué, leur a permise d’être à l’écoute des citoyennes et de s’occuper, de très près, de la question féminine afin d’apporter des remèdes aux éventuelles différences.

Malgré la place dédié à la femme à côté des ‘Ulama’, la participation de ces muršidāt au fait religieux, à sa réforme et à sa modernisation, fut considérée comme un défi majeur permettant à la femme de mettre le pied dans un territoire qui semblait, dans la mentalité des marocains, relever exclusivement du sexe masculin.

Au Maroc, le fait de parler de la vie intime des femmes, des couples ainsi que des fatwas relatives à ce sujet, était toujours d’ordre masculin. Ahmed Abbadi, responsable du projet de la formation des muršidāt en 2005, a souligné une fois, que les femmes pratiquantes n’osent pas poser des questions sur la vie intime du couple car « leur interlocuteur religieux est toujours un homme. Avec des femmes en face d’elles pour leur répondre, elles pourront parler librement de certains sujets difficiles à évoquer avec leurs maris et même leurs amies. Le rôle des muršidāt ressemblera parfois, à bien des égards, à celui de l’éducatrice sexuelle et à celui de l’assistante sociale, d’où son interaction avec le social et son implication dans la vie des citoyens ». (4)

Pourquoi donc des muršidāt et non pas des assistantes sociales ?

La réponse était simple selon des observateurs. Les muršidāt sont des femmes qui ont pour mission de rassurer et d’accompagner la vague féminine marocaine. Elles sont extraites de la société, ce qui signifie une certaine connaissance des préoccupations familiales, comme elles parlent un langage purement spirituel et largement estimé par les Marocains. Elles forment et informent, conseillent et proposent, analysent des situations et s’engagent dans l’accompagnement spirituel. Par contre les assistantes sociales, quant à elles, parlent un deuxième langage purement socio-juridique. Leurs engagements se limitent dans la résolution des divers problèmes d’ordre : social, administratif, et socio-économique.

Les offices des muršidāt et leur rassemblement autour du projet de l’iršād al-Dīnī nous mènent à dire qu’une mouvance féminine est en train de se former pour donner une nouvelle réflexion à la condition de la femme et de la famille avec une vision globale qui se dégage de la doctrine musulmane.

Ces réformes émanant de la volonté du Ministère des Affaires Islamiques seraient, en quelque sorte et avec quelques extensions, les mêmes prônées par les mouvements islamistes. C’est une première et une vraie occasion pour créer une nouvelle dynamique au sein de la société marocaine et valoriser la tâche attribuée aux femmes muršidāt.

Pour sa part, Ahmed Taoufik, ministre des Habous, était clair quand il a déclaré que la politique du Ministère des Affaires Islamiques est de ne pas laisser le terrain libre aux mouvements islamistes radicaux. Cet objectif fut fortement défendu à travers le choix des candidates et le programme de la formation proposée.

Ce nouveau programme visait à renforcer les connaissances et les compétences des muršidāt et surtout la maîtrise des méthodes de communication afin de parvenir à tisser des relations sociales avec les citoyennes marocaines. Cette mission fait des muršidāt des guides spirituelles et, en même temps, donne naissance à une nouvelle section féminine musulmane attachée au Ministère des Affaires Islamiques.

Or, ces muršidāt incarnent-elles, d’une manière claire, l’image du féminisme musulman marocain ? Sont-elles parvenues à réaliser un partenariat avec les ONG des féministes qui œuvrent sur le terrain ? La sensibilisation autour d’un islam marocain et du rôle des lieux de culte parvient-elle à contrer l’idéologie extrémiste ?


Entre muršidāt et ONG :


Le renouveau islamiste qu’a connu le Maroc, en tant que pays musulman, dans les trente dernières années était, le plus souvent, considéré et expliqué comme un activisme politique visant à instaurer un ordre islamiste basé sur la loi divine. Néanmoins, l’observation de ce phénomène nous conduit à méditer sur l’impact social que peut avoir l’appropriation d’une référence islamiste.

En général, le renouveau de l’islam et tous les débats qu’il impose, selon Asma Lamrabet (5), est une donnée incontournable pour les musulmans d’aujourd’hui et auquel les femmes doivent y participer activement. Leur implication dans les projets réformateurs de l’islam et leur réappropriation du débat religieux deviennent impératives.        

Les tendances féminines qui existent au sein de ce renouveau, nous explique Asma Lamrabet, sont assez variées mais dans la majorité des cas, on s’aperçoit que d’un accord très souvent tacite, les femmes se soumettent à une certaine lecture de l’islam généralement très masculine qui met en veilleuse les vrais problèmes concernant le statut de la femme dans ces communautés.

Pour ne pas sombrer dans de telles situations, les tenantes de l’islamisme féminin se sont orientées vers le travail associatif, dans l’objectif de créer un climat de communication avec la société. Cette proximité leur a facilité l’acheminement vers une spiritualité positive et prometteuse.

L’émergence, donc, de nouvelles associations féminines vêtues, dans la majorité des cas, d’une idéologie islamiste, a causé une rupture avec des années de subordination et de mépris misogyne. Ainsi, elle a créé chez les femmes un sentiment d’autonomie pour, plus tard, favoriser l’élargissement de leur implantation géographique dans le pays.

Il est important de souligner, à cet égard, que parmi l’une des contributions des mouvements pour les droits des femmes, islamistes ou autres, était de faire de certains sujets, considérés dans le passé comme tabous, des questions d’ordre politique. Parmi elles, figurent le statut de la Moudawana, le sort des mères célibataires, les femmes battues, la violence conjugale, le harcèlement sexuel, le mariage arrangé ou forcé,…

Cependant et avec la mise en place des muršidāt, le mouvement des femmes islamistes s’est senti réconforté, surtout pour aboutir à son rôle de la da’wa, et gêné, en même temps, étant donné que le territoire féminin est envahi par les nouvelles prédicatrices. Cette procédure de « récupération » des énergies humaines à fragilisé les rangs des femmes islamistes qui, à leur tour, ont continué à occuper le terrain avec un discours rejetant toute injustice sociale.


Les muršidāt : un projet efficace pour la France ?


Au Maroc et jusqu’à présent, 750 imams et 250 muršidāt ont soigneusement bénéficié des programmes de formation proposés par le Ministère des Habous. Leur lourde mission a fait d’eux des professionnels du terrain et des missionnaires par excellence.

Considérées comme ambassadrices d’un islam apaisé et loin de tout extrémisme, les muršidāt bénéficient du soutien de la société et des autorités religieuses, ce qui les épargne des critiques, plus ou moins,  gratuites.   

Etant donné l’efficacité de ce projet, ne serait-il pas possible un jour de calquer le même modèle et de l’appliquer en Europe et notamment en France afin d’épauler les imams dans leurs missions si lourdes qu’elles en soient ? Pouvons-nous parler un jour des muršidāt de France ? Quels seraient les critères susceptibles d’être retenus dans le choix de ces missionnaires ?

Sans entrer dans le détail de ce sujet, un simple constat nous mène à confirmer le suivant :

–         L’administration du culte musulman en France se fait généralement par des hommes ;

–         Les grandes conférences d’ordre religieux sont présentées par des conférenciers hommes ;

–         La majorité des femmes pratiquantes souffrent d’un manque excessif au niveau des sciences religieuses surtout quand il s’agit des questions d’ordre féminins ;

–         Mise à part les femmes actives dans des mouvements comme l’UOIF, les Tablighs ou les autres tendances, la majorité féminine reste dépourvue de toute notion religieuse.

–         La promotion des femmes musulmanes au développement ne peut que passer par des modèles féminins prônant un islam de juste milieu et de tolérance, afin d’éviter tout dérive vers des pratiques de nature extrémistes.       

La question est donc plus sérieuse que l’on peut imaginer, et nous estimons qu’une étude approfondie serait importante pour préparer le terrain à une éventuelle réflexion sur l’introduction des femmes dans le système de l’iršād al-Dīnī dans les enceintes des mosquées de France.

En définitive, le traitement de la question des muršidāt et leurs relations avec les femmes-élèves, nous a mis devant une nouvelle problématique :

Si ces femmes arriveront demain, à ouvrir le champ de la réflexion islamique sur des points de vue féminins, il y aurait certainement beaucoup de choses à revoir. Cette nouvelle façon de traiter les sujets tabous ou difficiles à évoquer avec les maris et même les amies, nous laisse réfléchir sur le rôle profond des muršidāt qui pourrait varier entre l’éducation sexuelle, l’assistance sociale, la grande campagne d’alphabétisation et la lutte contre l’ignorance, ou même le changement de la vision sur la condition féminine dans le pays en général.

Nous pouvons conclure, donc, que l’engagement du retour des femmes sur la scène religieuse marocaine émane d’une volonté réelle et non équivoque visant à rendre confiance à la femme et, surtout, favorisant le dialogue entre genre. C’est une situation, plus ou moins révolutionnaire qui fait de la femme une actrice religieuse autant pour les femmes que pour les hommes et les enfants.

                                                                                           Dr. Abderrahmane NAFAA

                                                                                                Colmar le 26 juillet 2010

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(1), Coulibaly Abdou Latif, « Religion et société : nos guides religieux ont-ils renoncé à leur mission sociale ? », Articles de contribution (recueil des réflexions d’un sénégalais lambda, qui vit aujourd’hui sa déception profonde du régime de l’alternance),  2 décembre 2008.

2), Kinani Farah, « Les mourchidates Marocaines prêchent les principes d’un Islam modéré », paru dans le site web Magharebia le 06 juin 2006.

3), Chems Youssef, « Les mourchidates d’Ahmed Taoufik », paru dans le site web marrakech le 24 Juillet 2006.      

4), Sarrāj Karīm, «Les muršidāt de l’espoir», http://www.femmesdumaroc.com, paru le 01 octobre 2005.

5), Lamrabet Asma, « Féminisme islamique ? », Conférence donnée lors du Premier Congrès Mondial des Musulmans Hispanophones à Séville, oumma.com, 26 mai 2003.

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