le collectif des musulmans citoyens français

Un imam en colère : entretien avec Tareq Oubrou

24 juillet 2015

Un imam en colère : entretien avec Tareq Oubrou

A travers cet entretien mené par Samuel Lieven, le Recteur de la Mosquée de Bordeaux nous livre quelques-unes de ces réflexions, interrogations et surtout nous fait partager sa posture en tant qu’Iman d’une grande ville sur les sujets brulants qui secouent l’actualité.

Il n’hésite d’ailleurs pas, au passage, à tailler en pièce certaines idées reçues et lieux communs véhiculés sur et au sein de la communauté musulmane de France.

 

 

Intégration année zéro 



Le poste d’observation de la société qu’occupe Tareq Oubrou à Bordeaux en tant qu’iman lui permet d’avoir un regard aiguisé et une analyse fine de la situation de certains jeunes de la communauté musulmane. Il n’hésite pas à pointer du doigt la déresponsabilisation des parents face à leurs enfants, l’incapacité de l’école à jouer son rôle intégrateur et surtout, la formidable machine à broyer que représente le système carcéral français quand le jeune y est confronté. Ce tableau souvent sombre qu’il dresse dans les premières pages de cet ouvrage est la réalité auquel il est confronté quotidiennement. Il ne cache pas d’ailleurs, malgré ses efforts et ceux de ses pairs, ses difficultés à canaliser cette population musulmane jeune « par conséquent tentés par les extrêmes, par la rébellion contre l’ordre familial, la communauté ou les institutions. Il va sans dire, nous confie-t-il, que pour eux un imam reconnu par la société, engagé de surcroît dans le dialogue interreligieux se place du côté des institutions au même titre que l’enseignant ou la police ». Son rôle en tant qu’imam français, il le considère comme celui qui « pense et facilite la pratique et l’expression de la foi dans un environnement sécularisé ». Comme il nous le rappelait déjà dans Profession imam la matière qu'il travail est la nature humaine et son incroyable complexité face à laquelle il doit en permanence trouver, dans les ressorts de sa réflexion, des solutions accommodant la foi et le temps présent. Même s’il accepte volontiers les critiques à l’égard de son travail, il n’en reste pas moins que Tarek Oubrou n’hésite pas à accrocher certains ressorts du système d’intégration où les musulmans font toujours partie du dernier wagon. Que cela soit dans les cursus scolaires où selon lui, les programmes d’histoire ne font pas assez de place à la présence musulmane en Europe, ou dans les prisons où les aumôniers sont sous-représentés, il pointe du doigt certains maillons faibles de cette intégration à la française. Conséquence inévitable, certains musulmans, frustrés, désenchantés par cette société, se retournent volontiers vers un islam plus rigoriste incarné dans bien des cas par les mouvements salafistes qui prolifèrent dans les banlieues et les prisons. 

 

Genèse d’un imam en terre laïque 



Un autre intérêt de cet ouvrage est qu’il revient sur le parcours assez peu connu de cet homme arrivé de son Maroc natal en 1979. Il confesse alors un islam traditionnel à tendance littéraliste, peu en phase avec la société laïque et sécularisée. Débute alors un long parcours semé de révoltes, de compromis qui finit par faire de lui une sorte d’ « ovni » aussi bien aux yeux des musulmans que ceux de la République. Un parcours hors du commun, en effet, pour cet « esprit oblique, toujours en quête de singularité » comme il aime à se définir. Depuis l’événement spirituel dont il nous confie quelques détails et qui a été à l’origine de son itinéraire jusqu’à aujourd’hui, il semble que Tareq Oubrou a été de tous les combats, de tous les grands événements qui ont fait se rencontrer la communauté musulmane et la République depuis les années 80. Présent dès ses débuts à l’UOIF, cet imam des jeunes comme on le surnommait alors, témoigne par exemple des débats houleux qui ont traversé cette organisation lors de l’affaire du voile par exemple. L’étude approfondie des textes qu’il entame dès son arrivée en France et les facilités qui lui sont offertes en devenant imam de Bordeaux, lui permettront de s’affranchir peu à peu intellectuellement de cette organisation dont il reste proche malgré tout. Façonné par une grande culture livresque, sa pensée et son parcours sont fortement teintés de mystique, « expérience qui échappe au langage, état de conscience dans lequel celui qui prie vient à douter de sa propre existence.. ». « …la loi est d’abord fait pour l’édification du cœur. Sinon est l’acte est profane. De même jeûner, manger halal, faire ses prières, tout cela n’a de sens que si nous voulons vraiment rencontrer Dieu. La Loi n’est pas une fin en soi. Une religion n’a d’autre but que d’amener l’individu à se connecter au divin. Or, en surinvestissant les rites et l’affichage social, les musulmans sont en train de préparer leur sortie de la religion. » 

 

Les sujets qui fâchent 



De la viande Halal au port du voile en passant par les minarets des mosquées, Tareq Oubrou n’en finit pas d’étonner son lecteur tant il rend intelligible des sujets maintes fois brouillés par les traitements caricaturaux des médias mais également par ceux des musulmans eux-mêmes. Il revient sur cette course à la ritualisation de plus en plus répandue au sein de la communauté musulmane qui finalement fait perdre le sens des choses et de leurs priorités. En tant qu’imam, en tant que facilitateur et défenseur de sa religion et de son image, son rôle n’est pas « de séduire les masses en les confortant dans ce que je considère comme une erreur, mais de rappeler qu’il existe une hiérarchie des normes ». Ainsi pour lui par exemple « que cela plaise ou non, le port du foulard ne fait pas partie des obligations strictement religieuses. Plus loin, il revient sur l’affaire des minarets qui selon lui n’en est pas une, puisque cet élément architectural est encore moins fondé textuellement que le port du voile ». Tous ces sujets sont au cœur de ses préoccupations intellectuelles visant à contracter la charia, les musulmans devant opérer un tri parmi leurs pratiques, à distinguer l’essentiel. « En s’arc-boutant sur les pratiques mineures, ils entrent inutilement en tension avec la société, risquant ainsi de se marginaliser et de perdre tous leurs repères, y compris spirituels. C’est un cercle vicieux qui renforce au bout du compte le littéralisme et l’ignorance des uns et le rejet des autres. » 
Samuel Lieven et Tareq Oubrou, égrènent dans les trois derniers chapitres un ensemble d’autres sujets qu’on pourrait qualifier de serpents de mer de la communauté musulmane française. Si à la problématique de la formation des imams de France, il entend répondre concrètement à travers une expérience bordelaise en cours de gestation, Tareq Oubrou est un peu plus vague quand il s’agit de l’organisation d’un islam français représenté par des instances à l’échelle nationale. A le lire, on comprend vite qu’il ne porte pas dans son cœur le CFCM, « coquille vide dont les ramifications régionales – les CRCM –ne sont plus guère plus représentatives de la réalité de l’Islam sur le terrain ». Même s’il appelle de ses vœux l’organisation d’assises de l’islam de France, on reste quelque peu sa faim quant à sa réalisation concrète dans les prochaines années. Un rappel bref mais salutaire vient ponctuer ce livre sur la place qu’occupe à ses yeux la femme dans la société musulmane en particulier, française en général. Cernée par le machisme, souvent l’objet del’arnaque islamique, malgré toute l’importance qui lui est accordée par les textes scripturaires, elle peine encore trop souvent à conquérir une égalité et obtenir le soutien des hommes. 

 

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