le collectif des musulmans citoyens français

Témoignage d'aumônier musulman dans les prisons

29 juin 2015

Témoignage d'aumônier musulman dans les prisons

200 établissements constituent l’ensemble des prisons en France, dont la moitié existe depuis 1912. Dans les cellules de 9m2 les sanitaires ne sont pas cloisonnés. Les hommes représentent 97% - 18% sont étrangers.

CONFERENCE A CERGY


Intervention de Foudil Benabadji, Aumônier musulman dans les prisons de Savoie.


200 établissements constituent l’ensemble des prisons en France, dont la moitié existe depuis 1912. Dans les cellules de 9m2 les sanitaires ne sont pas cloisonnés. Les hommes représentent 97% - 18% sont étrangers. 780 places sont réservées en France pour les mineurs. Les personnes avec des troubles mentaux représentent 20% des effectifs. Le taux des récidives est de 31%.

 

La prison a trois fonctions : la 1ere évidente est la mise à l’écart. La 2ème est d’infliger une peine, une souffrance. Le régime carcéral est indiscutablement une souffrance. La 3ème mission assignée à la prison, hélas n’est pas remplie. C’est la réinsertion, la préparation au retour dans la société des hommes libres. Paradoxalement, on n’a pas donné à l’institution pénitentiaire, les moyens d’assurer cette mission de réinsertion.

 

Comment expliquer ce sacerdoce d’aumônier dans les prisons ?


J’ai connu des situations de rejet et d’injustice voir de mépris parfois envers des indigènes (comme on disait là-bas), dans mon enfance en Algérie, la misère s’étalait. Pour beaucoup de mes compatriotes, la vie était une frustration. Il y avait aussi de l’amitié et de fraternité, je peux en témoigner aussi. J’ai vu la guerre de très près, j’ai vu un homme mourir de faim en Algérie. Il a appelé pendant trois ou quatre jours. C’est lorsque ses appels se sont tus que je me suis inquiété. C’était juste après la guerre en 1947-48.

 

Ma mère et ma grand’mère m’ont ressourcé sur le plan affectif, une grande profusion d’amour en familiale, voilà les paramètres, les ingrédients qui ont sûrement une signification. C’est cela mon passé, ma formation de base. Albert Memmi disait que la Condition, c’était l’ensemble des situations vécues qui font l’individu. Cette condition m’amènera à m’impliquer dans les affaires de la vie. Et quand plus tard…quand je me trouve dans un milieu de désespérés et d’écorchés,…je trouve, …de façon magique… les mots qui conviennent, les mots chaleureux… qui confortent … enfin, je le crois. C’est comme une maman….

 

C’est dans ces conditions difficile, en 1954 au début de la guerre d’Algérie…que je traverse la Méditerranée, pour venir en France terminer mes études. J’avais 18 ans. Je découvre un monde nouveau. Ce qui m’a le plus surpris, c’est de voir des français au travaille, j’étais plus habitué à voir les arabes travailler. J’étais également frappé par les longs boulevards de Marseille avec les voitures bien rangées sur les côtés.

 

J’encadre une colonie de vacances, les enfants sont tous autour de moi. Le directeur me dit que j’ai des dispositions, il fait m’indique les démarches pour le métier d’éducateur.

 

Je vais découvrir la situation misérable des immigrés dans la société française : le rejet de l’islam. Cela aura un effet drastique sur moi… Elle va me bouleverser : Après mes fonctions d’éducateur, je crée des associations pour apporter un éclairage différend, j’organise des échanges avec les pays du Maghreb dans le but de modifier les mauvaises images.

 

Je m’engage dans l’aumônerie pénitentiaire dans les deux prisons en Savoie, et j’écris des livres pour informer et expliquer. Je retrouve en France dans les prisons, les fléaux de la société en puissance 10. Sartre, Foucault, Deleuze parlent d’indignité. Les musulmans sont majoritaires avec un taux de remplissage supérieur à 55%. Cette vocation prendra corps en moi en 1990, voilà 19 ans. Sans hésitation je refuse la fatalité de l’humiliation et du mépris.

 

Ce type de réquisitoire exacerbe les tentions au sein des populations incarcérées. Cette « hostilité » déclarée contre l’Islam, intensifie l’attachement des musulmans à la religion, elle devient, pour les détenus, une sorte… de forteresse identitaire. Cela peut mener à la radicalisation du discours religieux islamique qui devient une réponse réactionnelle à cette dialectique «dominants-dominés». Dans ce cadre, la logique d’opposition alimente les ressentiments des musulmans envers ce qui peut venir de l’Occident. (On ne nous aime pas !!).

 

Les détenus sont réellement dans le désarroi, (famille, travail, loyer), certain dans la dépression, dans la souffrance, très proche du suicide. Quelques uns passent à l’acte. L’islam, en milieu carcéral est dénigré. En milieu carcéral, on confond dans une même défiance avec l’affaire Kalkal, Ben Laden, etc. Les prières sont très suspectées, la viande halal est hypothétique. Dépressions, prozac, surpopulation, violences marquent la vie quotidienne. Les détenus sont dans les ténèbres les plus noirs, et parfois, c’est ainsi qu’ils passent aux gestes ultimes, attentent à leur propre corps. Souvenons-nous, …des traitements inhumains et dégradants ont été infligés aux détenus à Lyon et Toulon….Ces établissements ont été pénalisés pour ces faits, qui ont défrayés la chronique.

Ils existent des Centrales, des C.D., les Maisons d’Arrêt. Les délinquants sexuels, les pervers.

 

Les objectifs de l’aumônier musulman :


Atténuer les effets déshumanisants.

Témoigner de la réalité carcérale

Nourrir une réflexion positive sur l’usage des prisons, les sanctions dites alternatives sur la réinsertion à la sortie. Cette réflexion est élaborée avec les associations (GNCP, ANVP, Croix Rouge, FARAPAJ, FNARS, GENEPI, Secours catholiques, UFRAMA et des aumôniers), afin d’échanger sur l’univers carcéral et collaborer sur des valeurs communes.

- Le respect de l’humanité à toutes personnes incarcérées,

- Croire à la réinsertion de chacun,

- Résister à toute forme de fatalisme,

- Ne faire aucune distinction entre les personnes,

- Résister à toute connivence avec le système en place, ne pas se taire avec les disfonctionnements.

 

Des témoignages :


Les piqures ; La prière dans le couloir ; Les bouteilles de bière ; La lettre au directeur ; Le turc en dépression ; La bibliothèque vide ; Le Coran déchiré ; La viande Halal ; La fille qui faisait le ramadan ; la dame belge et son fils placé ;

 

Que fait l’aumônier en milieu pénitentiaire ?


L’écoute est une grande école. On permet au détenu de bien exprimer sa peine, de soulager un peu sa souffrance. Quand on sait écouter, on sait ensuite quoi dire et quoi faire. La parole est une occasion du dévoilement et d’élévation de la pensée. Celle de l’aumônier apporte le sens de l’existence, elle guérie. Il faut que les détenus aient confiance dans leurs ressources intérieures ; il faut les convaincre que, dans ce monde indifférent, ingrat, insensible à la souffrance, ils ont une capacité latente en eux. Méditer c’est aussi affronter… Cette capacité à faire silence en soi rend plus serein et plus fort.

Dans la théologie catholique, l’écoute de l’autre est liée au sacrement … celle du Protestant à une parole de la grâce. L’écoute dans la dimension musulmane ouvre vers Dieu ! Elle nous met en communion avec Dieu,… qui Lui est attentif à la vie des hommes.

 

Comment j’aborde les questions de religion avec les détenus ?


Au cours des rencontres qu’ils attendent avec beaucoup d’impatience, on lit ensemble quelques sourates du Coran. Nous parlons du Prophète Mohamed, des versets coraniques, mais je dois aussi parler de Moïse, de Jésus…. ils sont vénérés dans le Coran. Je leur dis : « Moïse et la Thora, ça fait un Juif », « Jésus et la Bible, ça fait un Chrétien », « Mohamed et le Coran, ça fait un Musulman ». Pourquoi des tracts qui circulent dans les cellules : « A mort les Juifs ? ». Moïse, Jésus, Mohamed sont au même niveau prophétique. Ils sont mentionnés dans le Coran, comme étant des messagers de Dieu, des « Rasoul ». Donc, qui suis-je pour dire qu’untel est meilleur que tous les autres ? Je rappelle l’écriture coranique « Je n’adore pas ce que vous adorez et vous n’adorez pas ce que j’adore ! ». Ce sont les paroles de Dieu, pas les miennes. Jésus est considéré comme le Prophète qui a apporté un des textes, saint, dans lequel les musulmans croient également. En Islam on l’appelle « Injil »… le Nouveau Testament. Nous appartenons tous à la même famille, nous avons le même Dieu. Il faut délivrer l’Islam de tous les fanatismes et fondamentalismes. Je parle aux détenus de mes écritures….Du livre « Tlemcen dans l’Histoire à travers les contes et les légendes ». J’ai appris à aimer les pauvres, à faire la charité envers les plus démunis.

 

J’ai un besoin ardent de dénoncer les crispations identitaires. J’ai donc plongé dans l’univers islamique. La perte d’identité, les souffrances en sont les conséquences qui n’ont jamais été aussi visibles et aussi agressives. On rentre dans une spirale de mal être. L’intégrisme, l’intolérance, le racisme et la xénophobie restent des défis graves, aux valeurs de la société. Les aménagements de peine : 5800 en 1/2 liberté + les bracelets électroniques, sur un effectif total de 68000 détenus. La France est le pays qui consacre le moins d’argent par habitant à ses prisons.

 

Certains sont fragiles, ils suivent en prison le modèle qui se présente à eux. Ils sont les victimes consentantes de leur viol moral. J’ai pointé mon doigt vers ces mouvements fondamentalistes, ces hommes qui refusent toute évolution, bien installés dans les prisons : Les Frères Musulmans, les Salafistes, le Tabligh pakistanais. Dans les prisons la méconnaissance de l’Islam et le prosélytisme sont notoires. C’est vrai qu’on leur donne du grain à moudre à ces chantres du fanatisme qui profitent des injustices et des déséquilibres sociaux pour s’insérer dans la société et propager des discours de haine. En 2005 175 détenus prosélytes, en 2006, 205 mélangent la politique et la religion, incitent les nouveaux convertis à s’engager en Afghanistan et rejoindre Ben Laden.

 

Pour être aumônier, il faut une bonne connaissance des textes religieux, mais aussi une bonne connaissance des institutions françaises. Je leur dit… l’autre manière de lire le Coran. Ce n’est pas celui dont on parle dans les médias, ni dans les prisons : Revenir à la Sira, (la biographie du Prophète), revenir aux Hadiths, cela donne des ailes et non des chaines. Il y a un contexte à rappeler…ce sont les circonstances de la Révélation. Nombreux se renferment dans une sorte de caricature, il y a des versets abrogés et des versets abrogeant…cela pour saisir le sens des ces versets. La parole de Dieu se présente comme une transcendance dans le moment où elle est dite…en rapport avec la vie pratique, celle qui prévaut à cette époque. Le fait de penser le Coran est un exercice délicat.

 

J’écris pour clarifier ces informations aux détenus, pour rectifier le sens des lectures : « Le Soleil de Demain » avec comme sous titre « Islam et laïcité à l’aube des Temps modernes ».Le Coran est-il créé ou incréé ? Nous parlons laïcité. A la fin du X° siècle, de grands débats faisaient parti du monde musulman grâce aux Mutazilites. Incréé est consubstantiel, intemporel, comme Dieu lui-même. Les thèses des Mutazilites apparaissent ensuite infondées par… Ibn Hambel, malheureusement approuvé par Ibn Taymiyya, au XIVème siècle. (Malikite, Chafiites, Hanafites). Au XIIème siècle Averroès avec les traductions des savants juifs et arabes d’Aristote, reprend la thèse de la raison, qui a un nom : Elmania, et ensuite Ladinia.

 

Les courants de pensées seront clôturés, le débats seront dorénavant remplacés par des dogmes.

 

CONCLUSION : A chacune de mes étapes en tant qu’aumônier, je me sens impliqué, responsable. Lorsque je réfléchi sur mes actions et leurs opportunités, elles me paraissent comme ne venant pas de moi. Mes amis me parlent d’apostolat ; cela m’aide à penser que mon rôle est utile… aider autrui, c’est la quête première qu’il faut cultiver dans notre société.


Dans mon horizon, il s’agit de construire un monde humaniste, fraternel où les humbles, les détenus, sont aidés. L’action à réaliser est liée à une conception de vie. Il se produit alors un ferment, un levain pour les hommes qu’il faut entrainer et transformer. Finalement, je ne serais que l’instrument de la Providence. On ne peut pas échapper à son destin. Je me trouve dans cette trajectoire, comment l’expliquer autrement ? Et comment accéder à sa propre vérité ?

 

Ce que nous dit St Augustin : « Le bonheur c’est continuer à désirer ce qu’on possède ».

Celle de Charles Nodier : « Il y a deux choses qui servent le bonheur : c’est de croire et d’aimer ! ». Et un aphorisme que je fais mien : « Les mots nous divisent, les actes nous unissent ». Comme vous tous, il m’a fallu aller voir du côté des « hypothèses » métaphysiques. Mes questionnements sont toujours d’actualité : « Qu’y a-t-il de positif à faire valoir, intellectuellement et spirituellement, face au désenchantement de notre civilisation ? ». Je me demande souvent : « Comment améliorer les choses pour nous tous, comment reconstruire et COMMENT apporter un sentiment de sécurité et de confiance aux hommes ? ».


Dieu en se retirant ne nous a pas laissé les mains vides. Quelque chose de lui est passée en chacun de nous, qui ne demande qu’à être cultivé. Sûrement la détermination, la patience et la persévérance sont les grandes valeurs qui m’ont permises de créer ma réalité d’aujourd’hui. Aujourd’hui, j’accompagne les gens qui souffrent, je transmets un message d’espérance, j’indique le chemin de réalisation personnelle.... J’indique le chemin de la vie. « N’est-ce pas au souvenir d’Allah que s’apaisent les cœurs ? ». (Coran sourate 13, verset 28).



Foudil BENABADJI Port. : 06 64 80 60 01

benabadji@orange.fr

http://www.memoire-mediterranee.com

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