le collectif des musulmans citoyens français

«Autant de modes de conversion à l’islam que de convertis»

29 juin 2015

«Autant de modes de conversion à l’islam que de convertis»

Franck Frégosi, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’islam, met en lumière l'ancienneté et la complexité des cheminements vers cette religion en Occident.

Après les émeutes de Trappes et le décès de Jean-Daniel B., jeune jihadiste toulousain mort au combat en Syrie, les convertis à l’islam sont à nouveau au coeur de l’actualité et souvent abusivement associés à la propagation de l’islam radical. Franck Frégosi, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’islam, revient sur l’histoire des musulmans convertis dans le monde occidental, beaucoup plus ancienne et complexe que ne laissent paraître nombre des discours actuels.  

 

Peut-on voir une évolution des profils des convertis depuis plusieurs décennies, des intellectuels attirés par le soufisme au début du XXe siècle aux «néo-jihadistes» dépeints par les médias aujourd’hui ?


Tout d’abord, il faut rappeler que des convertis à l’islam, il y en a depuis toujours. Et qu’il y a autant de modes de conversion à l’islam que de convertis et de types d’islam.

Aujourd’hui, l’attention des médias se focalise sur ceux qui adhérent à une frange très littérale de l’islam, mais d’un point de vue historique, c’est très réducteur. On distingue généralement trois modes de conversion. Les conversions dites rationnelles, qui sont l’aboutissement d’un cheminement intellectuel et personnel, les conversions relationnelles, où c’est d’avantage le milieu social et l’entourage qui pèse, et enfin les conversions matrimoniales. Mais dans les faits, tout cela a tendance à se mélanger.

 

Qui sont les premiers convertis de l’ère moderne ?


On l’a un peu oublié, mais le premier député musulman de France était un converti. Il se rendait même à l’Assemblée en gandoura [ndlr : une forme de djellaba] ! Il s’appelait Philippe Grenier et était né à Pontarlier, dans le Doubs, en 1865. C’était un médecin humaniste, qui avait épousé la cause des Algériens musulmans après avoir visité ce qui était devenu une colonie française. Une fois député, de 1896 à 1898, il s’est plus occupé de la situation coloniale que de ses administrés en métropole, qui le lui feront payer puisqu’il ne sera jamais réelu.

Il y a toujours eu une tradition dans le paysage intellectuel français de conversion à l’islam de personnalités à fort bagage culturel, attirées par la dimension spirituelle du soufisme, qui est un peu l’islam des convertis lettrés. C’était des gens fascinés par la notion d’une religion authentiquement traditionnelle, non altérée par le monde moderne et le matérialisme. 

 

Par exemple ?


René Guénon est un personnage central de cette mouvance. Ce métaphysicien ésotériste, un temps franc-maçon et intéressé par l’hindouisme, est entré dans l’islam après avoir été initié par un peintre suédois. Il a fini sa vie au Caire après avoir épousé la fille d’un cheick en 1934. Il disait avoir adhéré à l’islam mystique soufi mais ne parlait pas de conversion.

On peut aussi citer le cas d’Isabelle Eberhardt, écrivaine d’origine russe de la fin du XIXe siècle, convertie après avoir été sensibilisée à la cause des musulmans d’Algérie et à qui Edmonde Charles-Roux a consacré une biographie. Enfin, dans les années 1950, il y a eu la conversion d’Eva de Vitray-Meyerovitch, islamologue et chercheuse au CNRS, qui a consacré une grande partie de sa vie à la traduction du poète persan Rûmi. Elle est la parfaite représentante de cette intelligentsia européenne qui a adhéré à l’islam via le soufisme et le mysticisme. Cette tendance intellectuelle existe toujours, avec des profils comme celui de l’universitaire arabisant Eric Geoffroy, issu d’un milieu catholique et qui est aujourd’hui un représentant du soufisme en France. Il y a aussi le cas plus controversé de Roger Gauraudy, figure du PCF, passé du marxisme au christianisme, et enfin à l’islam dans les années 1980.

 

Au delà des intellectuels, il y aussi eu un certain nombre d’artistes convertis dans les années 1970, comme le chanteur folk Cat Stevens par exemple, devenu depuis Yusuf Islam…  


Cat Stevens a en effet un profil interessant, car il fait partie de ces artistes qui ont dû adapter leur répertoire après leur conversion. Il ne chante plus les mêmes chansons et ses paroles ont une tonalité religieuse, mais il a réussi en même temps à garder son style musical de l’époque. Il y a aussi le cas de Maurice Béjart, qui s’est converti à l’islam en 1973 après avoir fréquenté un groupe ésotérique iranien, très axé autour de la musique et de la spiritualité. Récemment, le site Oumma.com a ressorti un passage de la biographie de Gérard Depardieu où il déclarait avoir été musulman dans sa jeunesse (1). Les sites musulmans aiment bien rapporter ce genre de rumeurs, comme les conversions du commandant Cousteau ou de Michael Jackson, qui n’ont jamais été avérées. Plus récemment, on a pu voir l’effet d’une conversion sur la musique avec un rappeur comme Kery James, qui était très investi et redistribuait une partie de l’argent de ses ventes à la mouvance ahbache, à travers une association de bienfaisance islamique.

 

En quoi le soufisme est-il différent des formes plus radicales de pratiques de l’islam que l’on a vu récemment adoptées par les nouveaux convertis ?


Le soufisme a existé de façon constante depuis longtemps et a toujours fait l’objet d’attaques des tenants du littéralisme musulman. Au delà de certaines pratiques comme la vénération des saints, c’est l’aspect trop spirituel, trop individuel du soufisme qui est dénoncé par les salafistes et les Frères musulmans.

Comme je l’ai dit plus tôt, le soufisme séduit toujours des personnes à fort capital culturel en quête de spiritualité, qui y viennent parfois à travers la philosophie «new age», et piochent dedans comme ils piochent dans le chamanisme par exemple. Leur pratique de l’islam est plus intériorisée et donc se voit moins si l'on peut dire. Ils adoptent très peu de signes d’extériorisation de la religion et sont dans une logique d’intériorisation des règles de l’islam. Ils ne changent pas de vêtements et ont tendance à garder pour eux leur nouveau nom musulman.

 

A la différence des «nouveaux convertis» ?


Cela contraste évidemment avec la pratique des convertis à l’islam radical, dont on parle beaucoup actuellement dans les médias, mais dont rien ne permet de dire qu’ils sont plus nombreux que ceux qui s’inscrivent dans un islam plus introspectif et pacifique. Ces «nouveaux convertis» pratiquent le jihad extérieur, celui du combat, qui est pour certains le «petit Jihad», en opposition au «grand Jihad», c'est à dire la quête intérieure et spirituelle. Mais on ne peut pas nier qu’il y a aujourd’hui une forme de «romantisme», et j’insiste sur les guillemets, dans le jihad extérieur, qui quelque part remplace le voyage en Inde que certains occidentaux pouvaient faire il y a quelques décennies. On se déplace toujours géographiquement, mais les armes à la main.

Il faut aussi considérer le profil des convertis qui s’engagent dans l’islam radical. Ce sont souvent des personnes issues de milieux défavorisés, de familles atomisées, avec généralement peu ou pas de capital culturel et religieux. Ce qu’ils découvrent parmi les musulmans, et c’est important de le souligner, c’est un sens profond de la communauté et de la solidarité au sein d’un groupe protecteur. La religion devient pour eux un vecteur de justice sociale et, au final, la réponse à tout.

Des femmes membres des Black Muslims applaudissent le discours d’Elijah Muhammad à Chicago en 1974. 

 

Il y a eu aussi, avec l’émergence du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis dans les années 1950 et 1960, une vague de conversion à l’islam par des Afro-américains, dont de nombreuses célébrités (le boxeur Muhammed Ali, le jazzman Ahmad Jamal). Où se situent-ils dans l’histoire des convertis à l’islam?


Si on veut faire un raccourci, on peut dire que les Black Muslims de l’époque étaient plus «black» que «muslim», il s’agissait plus d’un groupe identitaire que d’une religion. The Nation of Islam, par laquelle ils se sont pour la plupart convertis était une secte plus qu’une branche de l’islam. Son fondateur, Elijah Muhammad se présentait lui même comme un prophète ! Pour les Afro-américains, l’adhésion à l’islam était avant tout une manière de se démarquer des Blancs, d’autant plus que The Nation of Islam les présentait comme un peuple élu.

Mais il est intéressant de voir que de nombreux Black Muslims se sont ensuite convertis à une version plus traditionnelle de l’islam, à l’instar de Malcolm X, qui après son pélerinage à La Mecque a découvert que l’islam n’était pas une religion «de Noirs pour les Noirs» mais quelque chose d’universel.

 

De manière générale, pour les minorités discriminées, opter pour l’islam est une manière de s’affirmer. On l’a vu aussi en France avec la conversion de nombreux Afro-antillais, encore aujourd’hui. L’exemple de Bilal, un esclave noir affranchi devenu le premier muezzin après sa conversion par le Prophète, reste très fort.

(1) Dans Vivants, entretien avec Laurent Neumann (Editions 84, 2005) : «Je vais même te faire un aveu : quand je suis arrivé à Paris, en 1965, j’ai été musulman pendant près de deux ans.»

 

Recueilli par Guillaume Gendron

22 août 2013 à 16:08


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