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Tarik Ramadan : « Al Adl Wal Ihssan connaîtra une crise dans les prochains mois ! »

26 juillet 2015

Tarik Ramadan : « Al Adl Wal Ihssan connaîtra une crise dans les prochains mois ! »

C'est une bombe à retardement que vient de lancer Tarik Ramadan en pronostiquant que Jamaâ Al Adl Wal Ihssan (Justice et bienfaisance) s'approche du bout du fossé. « Elle connaîtra une crise en interne dans les prochains mois », a-t-il vaticiné lors d'un point de presse organisé par l'Université Mundiapolis au sein de son campus vendredi dernier.

À tort ou à raison, la prophétie de l'islamologue tient son fondement, foncièrement, dans la fragilité de la cohérence interne qui se fait de plus en plus sentir, après le décès du « garant moral » Cheikh Abdessalam Yassine. Une fragilité qui menace éventuellement de tourner court. 

 

Désaccords périlleux


Le dilemme du choix entre le maintien de la ligne directrice du guide spirituel d'une part, et la nécessité de rompre avec la logique de nager contre vents et marées d'autre part, fait que les désaccords jusque-là invisibles finiraient tôt ou tard par secouer le temple islamiste. Ramadan ne conseille pas de rester coincé à l'angle mort du terrain politique se contentant de compter le temps perdu. « Je suis un fervent défenseur du contre pouvoir éthique », affirme-t-il. Et de bien souligner « l'éthique constructive». Certes l'esprit de la Jamaâ s'oppose à l'utilisation de la violence, mais « vouer aux gémonies» tout appel à rejoindre le système démocratique en gestation et partant, accepter quoique provisoirement les règles du jeu politique semble être un raisonnement révolu, laisse croire Ramadan.
À ses yeux, il est temps de «se positionner» pour reprendre ses propres termes en suivant une voilure à géométrie variable. À l'épreuve du printemps arabe qui a apporté son lot de surprises, les mouvances islamistes (en Egypte, Tunisie, Maroc…) aux commandes du pouvoir sont mises en examen à haut risque, politiquement s'entend. Il n'est plus question de troquer le discours théorique véhiculé à l'époque de l'opposition contre les aspirations et attentes concrètes des peuples. Le professeur à l'université d'Oxford le reconnaît solennellement sans complexe: « jusqu'à aujourd'hui, ces partis islamistes au pouvoir n'ont rien fait ». Le message qu'il voudrait adresser par là, c'est que la vision monolithique ne répond plus à rien. Place au multipartisme dans toute épreuve d'exercice effectif du pouvoir. Et là, il met les doigts sur la plaie invisible.


Le modèle des Frères Musulmans


L'organisation Al Adl Wal Ihssan fut construite, entre autres, sur le modèle de la vision du fondateur du mouvement des Frères Musulmans, Hassan el-Benna, qui a lui-même « évolué dans un système de pensée en adoptant aux derniers jours de sa vie le multipartisme comme meilleur moyen d'être dans la vie politique ». Yassine fut également influencé et inspiré par la portée des écrits de l'éminent membre des Frères Musulmans, Saïd Qotb, qui a consacré toute sa vie à revendiquer le renouveau d'un Etat islamique fidèle au Coran. Cheikh Yassine rimait ainsi quoique relativement avec « ces deux expériences historiques différentes et ces deux intelligences différentes. L'une pense à partir de la construction, et l'autre pense à partir de la répression », analyse Ramadan. L'intellectuel fondamentaliste pense en effet que les adeptes fidèles à ce mouvement islamiste (Yassinistes) sont confrontés aujourd'hui à une impasse politique balisant le terrain éventuellement à une dissension organisationnelle. Reste à savoir si le mouvement du leader charismatique serait en mesure de composer avec la monarchie, surtout que la démocratie avait été perçue hier comme synonyme de laïcité. Ramadan émet des doutes quant à la capacité même des islamistes aujourd'hui au pouvoir à présenter des alternatives de vision et d'engagement politique. Il s'est dit même être critique à leur égard sur cette question : « Je n'ai pas vu de vraies alternatives politiques, ni de vrais modèles économiques se présenter », s'exprime-t-il. Les vraies problématiques, énumère-t-il, sont de l'ordre de cinq : corruption, stabilité économique, justice sociale, rôle de l'armée et enfin la relation Sud-Sud. Visiblement, le mouvement islamiste de Benkirane est loin de réussir la transformation démocratique, à en croire le chercheur universitaire. Il détaille que le PJD s'est inscrit dans une « parfaite intégration et reconnaissance de l'autorité suprême du royaume tout en restant dans l'ancienne configuration du champ politique ». « Le PJD, a-t-il donc les moyens de trouver les alternatives adéquates dans le cadre d'une structure bien délimitée ? A-t-il les moyens de résoudre les problématiques de la corruption, l'emploi, le système scolaire…? », s'interroge-t-il avec un scepticisme révélateur. Bien qu'un an et demi à la tête du gouvernement dans le temps politique « ne vaut plus rien ». Et de conclure que ceux qui mettent de la pression pour en tirer la récolte sont «injustes» et veulent aller plus vite que l'Histoire.
 

 

 

Mohamed MounjidPublié dans Le Soir Echos le 05 - 03 - 2013

La monarchie, moteur de la montée en puissance de la société civile marocaine. Monarchie et islam politique au Maroc