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Sud-Sud - Maroc un second souffle pour la stratégie africaine ?

27 juillet 2015

Sud-Sud - Maroc  un second souffle pour la stratégie africaine ?

Après les groupes bancaires, des télécoms et de la construction, le volontarisme marocain à l'endroit de l'Afrique subsaharienne va-t-il toucher les PME ?

"Ce n’est pas la première fois que l’on parle d’un nouvel élan du Maroc vers l’Afrique. Pour le Maroc, c’est une façon d’exister en dépit de son absence des instances continentales", analyse Alain Antil, responsable du programme Afrique subsaharienne à l’Ifri, au lendemain de l’annonce d’une nouvelle tournée du roi au Sénégal, en Côte d'Ivoire, en Guinée-Bissau et au Gabon.

Une stratégie africaine qui date du début des années 1980

Après avoir quitté l’Union africaine en 1985 - conséquence de l’admission de la RASD au sein de l’organisation -, le Maroc de Hassan II multiplie les conventions commerciales bilatérales avec les pays d’Afrique subsaharienne. Mohammed VI prend le relais en 2000 et annule la dette des PMA africains. Depuis, il ne s’est pas passé plus d’un an entre deux voyages de Mohammed VI en Afrique de l’Ouest. Sur impulsion royale et par nécessité économique, les grandes entreprises et institutions publiques sont les premières à intervenir sur les grands chantiers d’Afrique de l’Ouest bientôt suivies des "champions nationaux" du secteur des services : les banques (BMCE Bank of Africa, Attijariwafa Bank, Banque Populaire), l’opérateur historique des télécoms (Maroc Telecom), puis le leader marocain de l’assurance (Saham).

Les investissements explosent à partir des années 2000

Quasiment nuls au début des années 2000, les investissements marocains en Afrique subsaharienne représentent aujourd’hui près de la moitié des investissements marocains à l’étranger. Le commerce a suivi la même tendance. "Sur la période 2003-2013, le montant global des échanges commerciaux du Maroc avec le continent africain a augmenté de 13 % en moyenne annuelle", selon le rapport Relations Maroc Afrique : l’ambition d’une nouvelle frontière, publié en septembre 2014 par le ministère de l’Économie et des Finances (MEF). Aujourd'hui, le royaume, qui se pose en porte d’entrée de l’Afrique, voudrait canaliser les investissements étrangers sur le continent. Il s’est doté en 2010 d’une place financière internationale qu'il a baptisée Casablanca Finance City (CFC). "Avec CFC, le Maroc veut prendre de court Maurice et dépasser Johannesburg", analyse Abdelmalek Alaoui, ex-DG de la société de conseil en intelligence économique Global Intelligence Partners (GIP) qu'il vient de vendre au cabinet d'audit et de conseil Mazars au sein duquel il est désormais conseil au Comité exécutif de Mazars.

Le Maroc, 46e partenaire commercial de l’Afrique

Malgré sa politique volontariste, le Maroc, "avec 4 milliards USD d’échanges commerciaux de marchandises en 2012, est le 46e partenaire commercial de l’Afrique, derrière l’Algérie (41e) et la Tunisie (38e)", rappelle le think tank Amadeus dans son rapport "Partenariat Maroc-Afrique", publié en juillet 2014. Les échanges avec l’Afrique subsaharienne ne représentent que 6,4 % des échanges extérieurs du royaume. "Aujourd’hui, les investissements marocains n’atteignent pas une taille critique dans les pays africains qui permettrait au Maroc d’être en position de force", estime Alain Antil.

Un clivage entre grandes entreprises et PME

Si les "champions nationaux" se sont installés avec succès, les PME restent globalement en retrait. "Il y a clairement un clivage entre les grandes entreprises qui ont les moyens d’investir sur place, et les PME qui ont plutôt tendance à se tourner vers l’exportation directe, moins coûteuse et moins risquée", précise Hammad Sqalli, chercheur au Cesem, à Rabat, et auteur de L’internationalisation par les informations et les hommes. Tout l’enjeu sera donc, pour les années à venir, de convaincre les PME d’emboîter le pas des grands groupes.

Côté PME, le Maroc est désavantagé

Mais comment faire alors que, dans cette perspective, le Maroc part fortement désavantagé. "Pour avoir des échanges commerciaux, il faut avoir des économies complémentaires or l’Afrique de l’Ouest importe beaucoup de produits manufacturés et ne les trouvera pas forcément au Maroc et inversement", analyse Alain Antil.Faiblement industrialisé, le Maroc souffre également de manque de dynamisme de son tissu de PME. Selon le dernier rapport de la BAD sur le Maroc, ce pôle constitue même l’un des trois paradoxes économiques du pays. "Les PME marocaines exportatrices existent, mais elles sont placées sur des segments à faible valeur ajoutée, des segments low cost sur lesquels elles se retrouvent en concurrence avec les produits chinois", explique Abdelmalek Alaoui. La solution se trouve peut-être dans le nouveau plan d’accélération industrielle lancé l’an dernier. "L’idée de raccrocher le tissu de PME aux grands groupes peut être dupliquée en Afrique", envisage le consultant.

Un cadre réglementaire, mais aussi des incitations

Le Maroc n’y parviendra pas sans mettre en place un cadre réglementaire favorable. Or tous les accords commerciaux signés n’ont pas été ratifiés. "Un projet d’accord de commerce et d’investissement avec l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (UEMOA), paraphé en 2008, devrait être signé prochainement. Le Maroc négocie actuellement des accords de partenariats stratégiques, incluant la mise en place progressive de zones de libre-échange, avec la Cedeao et la Cemac", assurait le ministère de l'Économie et des Finances dans son rapport 2014.À destination des PME, l’agence publique Maroc Export réalise des caravanes de l’export. "Le ciblage des marchés de niche […] constitue un axe important dans la stratégie Maroc Export Plus. […] En trois années, près de 450 entreprises ont visité 14 pays africains durant les quatre premières éditions", rappelle Nabil el Mabrouki, chercheur au Cesem, à Rabat dans son étude Quand les entrepreneurs marocains se tournent vers les pays du Sud, publiée en janvier 2014. Le ministère du Commerce extérieur aide également à la mise en place de consortiums d’exportation et offre des contrats de croissance à l’export.

Un problème : le déficit d'information

"L’État est très bon pour les incentives, mais il y a un fort déficit de production de connaissance sur le marché. La Smaex et le CNCE devraient être les bras armés de l’État pour donner des informations sur les marchés aux entreprises, mais ils sont atones. Le CNCE a été décapité depuis 6 mois. La Smaex se contente d’offrir une assurance à l’export et n’offre quasiment aucune analyse du risque qu’elle couvre", regrette Abdelmalek Alaoui. Face au manque d’information par secteur, les PME profitent des expériences des sociétés qui les ont précédées ou prennent de gros risques. "Heureusement, il y a en Afrique beaucoup de grandes banques marocaines qui facilitent le recouvrement par des lettres de crédit irrévocables", précise Hammad Sqalli. Un procédé fort déplaisant pour les interlocuteurs commerciaux africains.

 

Par notre correspondante à Casablanca, Julie Chaudier

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