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Maroc: la stratégie africaine de Mohammed VI

27 juillet 2015

Maroc: la stratégie africaine  de Mohammed VI

Quand le gotha mondial de l'arbitrage international s'est réuni la semaine dernière à Casablanca pour y lancer un nouveau centre de portée régionale, c'était pour célébrer l'ambition du Maroc de s'imposer en tant que plateforme des affaires en Afrique. 

Comme Hongkong vis-à-vis de la Chine, la capitale économique du Maroc se rêve en porte d'accès à une Afrique dont les réserves de croissance attirent de plus en plus d'investisseurs.

La stratégie africaine de Mohammed VI  a été définie lors de la tournée que le monarque a effectuée en début d'année dans plusieurs pays du continent.  « Il n'y a plus de terrain acquis, pas plus qu'il n'y a de chasse gardée », lançait-il à Abidjan dans une allusion directe à la France, dont les intérêts en Afrique de l'Ouest sont de plus en plus concurrencés par les entreprises marocaines, dans  la banque, l'assurance ou bien les télécommunications.

Au tête à tête traditionnel entre Paris et ses anciennes colonies, ou bien à la relation directe entre chaque pays africain et les capitales économiques mondiales, le roi oppose une « coopération triangulaire » dans laquelle le Maroc offre « aux pays africains frères, le capital de confiance et de crédibilité dont il jouit auprès de ses partenaires »  dans le monde développé. La création d'un centre financier à Casablanca, complété désormais par une instance d'arbitrage international, et les nombreux  contrats signés lors de la tournée de mars dernier s'inscrivent dans cette stratégie africaine pilotée directement depuis le Palais.

  • C'est un choix d'opportunité qui s'appuie sur une ouverture traditionnelle au monde et une stabilité politique d'autant plus remarquable qu'elle offre un contraste saisissant avec les turbulences nées du printemps arabe dans l'ensemble du Maghreb et au-delà. Le pari porte sur la régionalisation croissante de la mondialisation et sur le potentiel encore largement inexploré des relations commerciales et financières inter-africaines.  Les réseaux apportés par la diaspora marocaine, implantée en Afrique de l'Ouest comme en Europe, fournissent la colonne vertébrale d'une offensive de longue haleine.

 

  • C'est aussi un choix imposé par les circonstances. Le conflit du Sahara occidental empêche tout rapprochement avec l'Algérie dont la frontière demeure fermée. Isolé au Maghreb, sans grandes perspectives du côté européen, le Maroc est condamné à se tourner vers le sud pour satisfaire des ambitions de puissance régionale confortées par la domination qui est la sienne du marché des phosphates, matière première essentielle au développement agroalimentaire d'une Afrique en pleine explosion démographique.

 

  • C'est, enfin, un choix stratégique qui dépasse le domaine strictement économique. La déstabilisation du monde arabe après les révoltes du printemps 2011, les menaces sécuritaire au Sahel et la montée en puissance des djihadistes de l' « Etat islamique » ont changé la donne. Très lié à la monarchie saoudienne, le Maroc vient de fournir plusieurs F16 à la coalition anti-Daech. Il se positionne en partenaire de choix des pays développés et, vis à vis de ses voisins, en défenseur actif d'un islam modéré par la formation d'imams maliens, libyens et tunisiens. 

S'il a commencé son règne en se consacrant au développement interne du royaume pour se démarquer de l'activisme diplomatique de Hassan II, Mohammed VI renoue avec une politique étrangère plus affirmée et retrouve, dans son propre style, le tropisme africain de son père.

Son discours évolue aussi et se fait plus critique à l'égard du monde développé. La communauté internationale, relevait-il dans son message adressé en septembre à l'assemblée générale de l'ONU, n'a « pas le droit d'exiger des pays du Sud un changement radical et rapide, selon un schéma étranger à leurs cultures (...), comme si le développement ne pouvait se réaliser qu'à l'aune d'un modèle unique : le modèle occidental ».

Dans un contexte où le Maroc aspire à jouer un rôle croissant au sein de l'Afrique francophone, la crise avec Paris est particulièrement mal venue.  La mise en cause par la justice française du chef du contre-espionnage marocain, accusé de torture par une ONG, a conduit Rabat à exiger une révision de la coopération judiciaire bilatérale. Il serait temps que l'on fasse la part des choses et que la confiance revienne avec un pays qui peut à bon droit se présenter comme un modèle dans la région. 

 

Pierre Rousselin

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