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L’Afrique est-elle en train d’en finir avec ses dictateurs ?

14 septembre 2015

L’Afrique est-elle en train d’en finir avec ses dictateurs ?

Quand l’Afrique en finira-t-elle avec ses dictateurs ?

Publié le 19 mars 2015 dans Afrique

 

Par Michel Vauban.

Contrepoints.org

 

Milices armées implantées régionalement, dirigeants corrompus, problèmes alimentaires, économiques ou structurels, dangers sanitaires, accès compliqué à l’éducation… L’Afrique est aujourd’hui encore minée par des difficultés chroniques et endémiques qui freinent son développement. L’une des plus emblématiques d’entre elles, et qui alimente sans doute dans une certaine mesure toutes les autres, réside dans l’existence d’une tripotée de dictateurs phagocytant les richesses de la région. Si l’Afrique a longtemps subi la présence de ces tyrans, elle se trouve de plus en plus souvent dans la position de pouvoir les chasser du pouvoir, ou de faire en sorte qu’ils n’y accèdent pas, comme le montre par exemple le cas nigérian. Reste à savoir si elle fera les bons choix.

Pourtant, la décennie 2010 a été porteuse de nombreuses bonnes nouvelles. Le continent semblait y entrer avec une soif de liberté et de changement impressionnante. On a ainsi vu un pays gangrené par une situation politique inextricable comme la Somalie commencer à se diriger vers un semblant de stabilité, avec la mise en déroute du Shebaab par une coalition régionale, et la formation d’un gouvernement – bien que frêle. En ce qui concerne les dictatures, la mort de Omar Bongo le 8 juin 2009 à Barcelone, finalement emporté par son cancer de la prostate après 41 ans au pouvoir, donnait le « la » réjouissant aux années qui allaient suivre.

Le dirigeant ivoirien Laurent Gbagbo a été écarté du pouvoir après avoir tenté de contredire le scrutin du 4 décembre 2010 qui le donnait perdant. Puis le printemps arabe a vu un premier phénomène de grand ménage avec le départ de trois despotes, dont deux des plus anciens dictateurs d’Afrique. Mouammar Kadhafi est tué alors qu’il tente de prendre la fuite en octobre 2011, après 41 ans au pouvoir. Mohammed Hosni Moubarak est contraint à la démission le 11 février 2011, chassé par le puissant mouvement de contestation centré autour de la place Tahrir au Caire alors que son régime policier atteignait des records d’impopularité. Zine El Abidine Ben Ali est également chassé en Tunisie après 24 ans au pouvoir, soit 5 mandats consécutifs. Il a finalement dû fuir en Arabie Saoudite

Aussi est-il tragique de voir le Nigeria sur le point de commettre une erreur qui pourrait bien le refaire tomber dans le camp des dictatures vautrées du continent africain. Le pays en passe d’élire le prochain président (l’élection a lieu le 28 Mars prochain, après déjà un report), et le principal candidat de l’opposition est un ancien autocrate militaire, le Général Muhammadu Buhari. Bien sûr, au Nigeria tout n’est pas rose : la crise du prix du pétrole handicape beaucoup la première économie africaine, encore largement dépendante, les inégalités sociales sont toujours très marquées, la corruption demeure élevée et clairement endémique. De plus, le pays est confronté à une barbarie médiévaliste sans nom : le groupe d’insurgés islamistes Boko Haram qui multiplie les attaques effroyables, et qui jusqu’à peu tenait tête à l’armée nationale. Dans ce contexte, le retour potentiel d’un homme fort, dont les violations des droits de l’homme et des droits de la presse étaient monnaie si courante qu’elles ont donné lieu au terme Buharisme – sorte de fascisme sauce nigériane –  doit être pris avec le sérieux et le tragique qu’il implique.

Buhari n’est pas un dictateur exactement comparable aux noms cités plus haut. Il arrive au pouvoir par un coup d’État en décembre 1983, mais il ne restera à la tête du Nigeria que du 31 décembre 1983 au 27 août 1985. Cependant, Buhari a été présent dans l’organigramme politique nigérian depuis longtemps. Jeune officier, il prend d’abord part  à un coup d’État dirigé par le Lieutenant Colonel Murtala Muhammed qui renversera et assassinera le dirigeant du pays, Aguiyi Ironsi et mènera au massacre des Igbo (ethnie principalement installées au Sud du pays, visée par des pogroms au Nord) en 1966.

En août 1975, alors que le général Murtala Mohammed vient de prendre le pouvoir, il nomme Buhari Gouverneur de l’État du Nord-Est – celui qui accueille aujourd’hui Boko Haram. Buhari devient conjointement ministre du Pétrole et des Ressources naturelles en mars 1976. La même année, est créée la Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC) que Buhari dirige également jusqu’en 1978. Durant son mandat de ministre, 2,8 milliards de dollars auraient disparu des comptes de la NNPC. L’ancien président, Ibrahim Babangida, accusait d’ailleurs encore récemment Buhari d’être responsable de cette fraude. En décembre 1983, Buhari dirige un coup d’État militaire dont le but est de renverser le président démocratiquement élu, Shehu Shagari. Il prétexte alors la corruption de l’administration pour prendre le pouvoir. Sa première mesure sera de suspendre la Constitution de 1979 – mettant ainsi fin à la Seconde République nigériane. Il est finalement destitué en 1985 par la même armée qui l’a mené au pouvoir, ulcérée par ses excès autocratiques.

Le 19 avril 2003 marque le retour de Buhari en politique. Buhari s’est depuis présenté tous les 4 ans à la présidence, perdant à chaque fois lourdement. Seulement cette fois-ci, à la tête de la principale coalition d’opposition, il se pourrait qu’il fasse meilleure figure (les sondages le donnent au coude à coude avec le président sortant Goodluck Jonathan).

Laissons le prochain procès de Hissène Habré servir d’exemple, et permettre au continent africain de pousser plus loin sa purge. Le dictateur tchadien renversé par son chef d’état-major en décembre 1990 avait fui vers le Sénégal dans l’avion présidentiel avec plus de vingt-huit millions de dollars volés au Trésor public. Ses huit ans au pouvoir ont été marqués du sang de 40 000 exécutions sommaires, disparitions forcées et près de 200 000 personnes ont été victimes de tortures. Vingt-cinq ans plus tard, le vieux dictateur va devoir rendre des comptes à ses victimes devant un tribunal indépendant mis en place par le Sénégal avec le soutien de l’Union africaine. Cette affaire nous rappelle qu’on ne peut plus rançonner le plus vieux continent du monde sans un jour devoir rendre des comptes. Espérons que les électeurs nigérians s’en souviendront le 28 mars.

 

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