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les secrets de l'empereur Castel

26 juillet 2015

les secrets de l'empereur Castel

C'est un irréductible, un dur à cuire. Pierre Castel, 88 ans mais toujours bon pied bon oeil, dégage une force, une autorité insoupçonnées. « Si je m'arrêtais, qu'est-ce que je pourrais bien faire d'autre ? » Crinière blanche et costume sage de VRP, il continue de régner sur un empire aux contours étonnants. Pensez, il est le numéro un du vin en Europe avec la société Castel et numéro deux de la bière en... Afrique avec les Brasseries et Glacières internationales (BGI)

 

Le groupe Castel domine le marché du vin en Europe et est très présent dans la bière en Afrique. À sa tête, un original : Pierre Castel. Confidences.

 

Le groupe de Pierre Castel, une des plus importantes fortunes professionnelles de France, est fortement présent en Afrique. 


Patrick Bonazza


Un petit empire qui réalise plus de 2 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Et dont on ne connaît pas les bénéfices pour la simple raison qu'ils ne sont pas publiés. Pierre Jesus Sebastian Castel cultive le secret en tout. Ses affaires, il les fait en famille.


Chez Castel, on cultive le secret alors la Bourse...

La Bourse, ce n'est pas son truc. « Voilà bien longtemps que je n'ai pas acheté une action », dit-il au Point dans un des très rares entretiens concédés à un journaliste. Surprenant destin pour le rejeton d'une famille de neuf frères et soeurs dont le père, Santiago, était venu d'Espagne après la Première Guerre mondiale. Une famille décimée par le temps. Les frères de Pierre sont tous décédés mais ont laissé chacun à sa façon des marques dans le groupe. Marcel a acheté les premiers châteaux, Angel s'intéressait aux cuveries et Jean aux techniques d'embouteillage. Un vrai partage des tâches. Deux soeurs de Pierre Castel exercent encore des activités dans le groupe : Christiane gère le Château d'Arcins et Pierrette le Château Hourtou. Marie, qui s'occupait d'une clinique à Bordeaux, un temps possédée par le groupe, a pris sa retraite. Pilar, l'aînée, tout comme Madeleine, qui vivait en célibataire, sont mortes. La deuxième génération est en place avec, côté vin, les rejetons d'Angel et, côté bière, ceux de Pilar. Une troisième génération, celle des petits-neveux de Pierre Castel, pointe déjà, occupant des postes à la direction qualité, aux châteaux et domaines, à la communication... Au total, une bonne quinzaine de Castel travaillent dans le groupe. En bonne harmonie ? « Bien sûr », assure le patriarche. On n'en saura pas plus.

Pierre trône au sommet

Lui, l'un des plus jeunes de la grande fratrie d'origine, le plus astucieux et le plus ambitieux, trône toujours au sommet. À son âge, il pourrait se contenter de vivre confortablement en châtelain et de fréquenter les salons prestigieux des seigneurs de la vigne. Eh bien, pas du tout ! Castel a la bougeotte. À Bordeaux, il loge dans un des châteaux du groupe, Château Barreyres, cru bourgeois du haut Médoc, dont, bien sûr, il surveille la culture. Sinon, il réside en Suisse depuis 1981. Pas vraiment un hasard qu'il ait déménagé cette année-là. L'homme, aux opinions tranchées, n'est sûrement pas de gauche et ce qui lui déplaît par-dessus tout, c'est qu'en France les règles et les lois changent constamment, ce qui brouille le climat des affaires. Exilé en Suisse (il est au régime du forfait), donc... pestiféré. Castel, qui n'a pas la Légion d'honneur et ne la réclame pas, s'en moque. Il a toujours tracé son chemin comme il l'entendait.

Dixième fortune de France

Drôle de bonhomme, doté d'une intransigeante volonté et qui ne court surtout pas derrière la respectabilité. Castel, c'est tout le contraire du notable. Peut-être à cause de cette blessure que lui, le fils d'un métayer des côtes de Bourg, a subie, jeune. Pierre Castel ne fait pas partie de l'aristocratie bordelaise, qui s'est, encore récemment, gaussée, par presse interposée, du portail monumental, type winery californienne, placé à l'entrée d'un de ses châteaux. L'un de ses rares amis à Bordeaux est Bernard Magrez, qui, comme lui, a commencé dans la bibine avant d'acheter des vignes de prestige (Tour Canet, Pape Clément, Fombrauge...).

Tout de même, dans les plaines du Bordelais, l'image de la dixième fortune de France (7,5 milliards d'euros), selon Challenges, s'est améliorée. Il assiste à quelques raouts professionnels et voit à l'occasion Alain Juppé, le grand prêtre du vin de Bordeaux. Mais sans illusions. « Apparemment, je suis bien plus respectable qu'il y a trente ans », s'amuse-t-il sans l'ombre d'un ressentiment.

Le business, rien que le vin et la bière

Son business, c'est le vin et la bière, un point c'est tout. Il avait bien essayé de changer un peu de trajectoire à la fin des années 70. Pour aider un ami, il s'était lancé dans la presse en mettant des billes dans Ici Paris. Ce qui lui valut un procès en sorcellerie totalement injustifié par de jeunes étudiants de l'École nationale de la magistrature de Bordeaux, qui sont même venus manifester jusque devant son bureau, l'accusant d'abus de biens sociaux. Écoeuré par ces attaques arbitraires, il a laissé tomber définitivement la presse et les journalistes. Et reste concentré sur ses métiers à Bordeaux, Paris et... Genève.

L'Afrique, l'autre domaine de l'empire Castel

C'est du bord du lac Léman que Castel gère ses brasseries africaines. L'Afrique, la grande passion de sa vie. Née banalement parce que, un jour de 1947, il a eu l'idée d'écouler des dames-jeannes en surplus dans le golfe de Guinée. Soixante-dix ans plus tard, « Castel est le Français qui connaît le mieux l'Afrique. Il sent les choses, le terrain, il est chez lui », assure un grand connaisseur du continent noir. Dans son bureau de passage avenue George-V, au siège parisien de BGI, il raconte sa rencontre à Lisbonne avec Salazar, le dictateur qui a régné au Portugal jusqu'en 1968. « Sa secrétaire m'a conduit jusqu'à lui par un long couloir obscur. Je lui ai expliqué mon problème : des armateurs portugais boycottaient mes produits. Très élégant, il me parlait en français. Le lendemain, le problème était réglé. » Castel, cet ancien combattant, est toujours sur le front. Lui qui a connu Jacques Foccart, le Monsieur « bons offices » en Afrique du général de Gaulle, ne se sait plus trop qui occupe aujourd'hui le poste à l'Élysée. Il a ses propres réseaux. Besoin de personne ! Sur l'Afrique, c'est plutôt lui que l'on va voir, et non pas le contraire. Castel connaît - et tutoie souvent - les grands chefs d'État africains. Si son groupe possède des vignes au Maroc, en Tunisie ou en Éthiopie (à plus de 2 000 mètres d'altitude), c'est que Hassan II, Ben Ali ou Meles Zenawi le lui ont demandé. Traiter au plus haut niveau, Castel en a pris très tôt le pli. Selon la légende - Castel ne la dément pas -, un soir de 1967, dans un bar de Libreville, un jeune homme qui connaissait ses succès dans le vin l'aborde, lui demandant s'il accepterait de voir son « patron » le lendemain. Le jeune homme n'était autre qu'Albert-Bernard Bongo, qui présenta à un Castel sceptique puis ébahi le président du Gabon d'alors, Léon Mba. Ce dernier voulait que Castel construise une brasserie chez lui. C'est de là qu'est parti le business de la bière.

Le sens des relations de haut niveau

Depuis, dans chaque nouveau pays, Castel s'attache à nouer des relations avec les palais présidentiels. D'ailleurs, quand il va voir Sassou Nguesso au Congo Brazzaville, Paul Biya au Cameroun ou Alassane Ouattara en Côte d'Ivoire, il ne parle pas obligatoirement business. Il échange aussi sur la politique. Il n'y a pas si longtemps, Castel, en devisant avec un chef d'État - il nous a demandé d'en taire le nom -, l'a averti qu'il prenait des risques. La suite lui a donné raison. Castel connaît mieux les arcanes de la politique en Afrique qu'en France. « Il est trop fort, dit notre arpenteur de l'Afrique. Il se sert des chefs d'État comme de pare-feu pour ses affaires. Comme il sait qu'il leur arrive de quitter le pouvoir, il a l'habileté de n'être ni trop proche ni trop absent. Et veille surtout à ne pas avoir de casseroles. » « Je suis légitimiste », résume Castel, qui n'ignore pas que l'industrie de la bière est l'une des plus florissantes en Afrique. Et que les dirigeants s'en félicitent, car elle crée des emplois et allège les importations.

Pierre Castel, l'oeil partout

Castel n'hésite pas à « mouiller le maillot », dit notre spécialiste de l'Afrique. En avril, Castel est allé lui-même à Ouagadougou (Burkina) mettre fin à une grève qui menaçait de dégénérer. « À son âge, il fait des prouesses. » Au quartier général de Genève, il donne la marche à suivre. Délivre les consignes quand les transferts en kwanzas, la monnaie de l'Angola - un de ses fiefs -, sont rendus difficiles par les chutes de recettes dues à la baisse des prix du pétrole. Il a aussi un oeil sur les principales embauches dans ses brasseries. Il ne fait pas mystère qu'il apprécie les Belges, car ils n'exigent pas de statut en or pour s'expatrier et restent très disponibles. Il reçoit les fournisseurs de matériel pour ses usines, vérifie tout, suit tout. Résultat, aujourd'hui BGI, avec ses marques internationales (Castel Beer, 33 Export, Flag Spécial...) ou nationales (Beaufort, Régab, Bock...), est présent dans une trentaine de pays et possède près d'une quarantaine de brasseries. Au besoin, il conclut des accords de distribution avec d'autres marques (Heineken, Guinness, Amstel...) et commercialise aussi des boissons gazeuses (Coca, Fanta, Sprite, Orangina...). Pour s'implanter au Nigeria, il a passé un accord avec son grand rival SABMiller, numéro un en Afrique. BGI fabrique même du sucre dans plusieurs pays (Cameroun, Centrafrique, Tchad...).

Le signe d'un vrai pragmatisme

Du sucre, pourquoi pas ? Après tout, BGI possède bien des plantations d'oliviers au Maroc. Castel est un pragmatique. Et ne dit pas toujours oui. Sollicité par les Algériens pour prendre soin de leurs vignobles, il a décliné l'offre. On ne saura pas pourquoi. Seul lui le sait, car il surplombe son groupe. Au sommet, il est l'unique lien entre la division vin, pilotée de Bordeaux, et la division bière, pilotée de Genève. Un flou savamment entretenu. À peine parvient-on à apprendre que la bière est très rentable. Sans que le résultat net de cette activité nous soit communiqué. Tout juste nous lâche-t-on le chiffre d'affaires de la branche en 2013 (1,3 milliard d'euros). Le vin (1,1 milliard de chiffre d'affaires en 2014), se plaint Castel, ne serait pas d'un grand rapport (tout juste 40 millions). Pourquoi ne pas vendre alors ? En 2008, Castel s'était bien séparé de son eau (Cristaline, St-Yorre, Thonon, Vichy-Célestins, Châteldon...) en cédant sa part (60 %) à son ancien associé, Pierre Papillaud, que les téléspectateurs, sur fond de volcan d'Auvergne, s'amusent à regarder dans une pub pour une de ses eaux, Rozana. « Nos équipes, explique aujourd'hui Pierre Castel, ne s'entendaient pas bien. J'ai préféré vendre », récupérant au passage 600 millions d'euros. Les deux amis se sont séparés en très bons termes. Chaque année, ils s'arrangent pour déjeuner au moins une fois ensemble. Avant de se séparer de son eau, Castel jurait qu'il n'en ferait rien. Maintenant, il jure qu'il gardera son vin.

Un négociant hors pair

« Je suis un vigneron », aime-t-il à répéter pour mieux l'affirmer, et en souvenir aussi de ses jeunes années passées dans les vignes avec son père. Depuis, le petit Pierre a démontré bien d'autres qualités. Rusé, madré, c'est un négociant hors pair. Son autorité dans l'entreprise (côté vin comme côté bière) relève du droit divin. Il dirige à l'ancienne sans téléphone portable et sans conférences PowerPoint. « Personne ne peut répondre à la place de Pierre », dit-on dans le groupe. Aucune décision importante ne lui échappe. En particulier à Blanquefort, le coeur de l'empire du vin, le plus grand centre de mise en bouteilles du groupe Castel, situé dans la banlieue industrielle de Bordeaux. Dans de vastes hangars dépeuplés, douze lignes totalement automatisées lavent, remplissent, étiquettent, bouchent, mettent en carton à toute allure des bouteilles, grandes ou petites, qui recueillent les vins apportés en vrac par une noria de camions-citernes. Au total, la plateforme de Blanquefort délivre plus de 2 500 références de vins AOC ou IPG, vins de France ou de la Communauté. Un peu à l'écart, dans le plus grand chai d'Europe, 30 000 barriques de chêne d'Amérique empilées les unes sur les autres sur une hauteur impressionnante abritent pendant six mois des Malesan et Baron de Lestac, le temps de leur conférer un léger goût de bois.

Une vingtaine de châteaux

Au total, Castel a écoulé 623 millions de cols en 2014. Les vins sont vendus à petits prix dans les hypers et supers de l'Hexagone (près de 50 % des ventes) ou, mieux encore, dans les magasins Nicolas, propriété de... Castel. Au hit-parade figurent Roche Mazet, Les Ormes de Cambras, Vieux Papes, Listel et Baron de Lestac. Dans son pré carré, la France (75 % des ventes), voilà longtemps que Castel a saisi que l'on buvait de moins en moins de vin et recherchait de plus en plus la qualité. Le gros rouge, c'est bien fini ! Mais il n'est pas facile d'en sortir. Pierre Castel a choisi un moyen radical pour améliorer son offre. Il a acheté une vingtaine de châteaux, dont quelques-uns se distinguent comme Barreyres, La Tour-Prignac ou le graves de Ferrande. Mais, au total, les domaines et châteaux ne représentent qu'une part modeste (5,5 %) du chiffre d'affaires. Et reste une question : pourquoi, alors qu'il en avait plus que les moyens, Pierre Castel, comme son ami Bernard Magrez, n'a-t-il pas acquis de crus classés ? Le seul à son actif, racheté en 2011 aux côtés de Japonais, reste le beychevelle, un saint-julien dont le niveau - on en convient chez Castel - doit être amélioré. Une équipe très compétente est à l'oeuvre, mais il n'est pas sûr qu'elle dispose des moyens de la concurrence. Là aussi, tout dépend du patriarche...

Incontournable patriarche

Castel, toujours lui. Jusqu'à quand ? Le vieux renard n'est pas choqué que l'on aborde devant lui sa succession. Encore vert et pétillant, il a tout de même abandonné le ski l'an dernier et parle de la pêche au gros au large du Sénégal comme d'un vieux souvenir. Alors, sa succession ? « Dieu seul le sait », s'amuse ce grand mécréant dont le deuxième prénom est Jesus. « Tout est réglé », clame-t-il, avec le sentiment du devoir accompli. Les clés de son groupe sont consignées dans une fondation immatriculée à Gibraltar. Mais nul ne sait comment sont réparties les actions du groupe et qui dirigera vraiment l'empire après lui. Pierre Castel n'a qu'un regret. D'un premier mariage il a une fille, Romy, qui a une quarantaine d'années aujourd'hui mais qui n'a jamais travaillé à ses côtés. Tout comme Françoise, sa femme actuelle. Certes, avec ses neveux et petits-neveux, il y aura toujours un Castel à la tête de Castel. Même si, sans lui, ce ne sera plus vraiment Castel.

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