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Le ramadan en France, une « pratique identitaire et affective »

24 juillet 2015

Le ramadan en France, une « pratique identitaire et affective »

« L’idée, c’est de me couper de ma vie de tous les jours et de me concentrer sur moi-même, sur des considérations beaucoup moins matérielles. Spirituellement, c’est un moment où j’essaye de travailler sur moi », explique Atef, un fidèle musulman, à la veille de débuter le ramadan.

. « Parfois, je dis que je ne comprends pas quand les gens prennent des nouveaux départs le 1er janvier. Je me moque un peu, mais en fait, c’est exactement ce que je fais à l’occasion du ramadan. Je fais le point, je me recharge et je pars sur de nouvelles bases », poursuit le jeune homme de 27 ans, installé en Seine-et-Marne.

Jeudi 18 juin, démarre le mois de jeûne annuel des musulmans, l’un des cinq piliers de l’islam et « peut-être le rite le plus important chez les musulmans », selon l’islamologue Rachid Benzine. Selon la tradition, il marque le début de la révélation du Coran au prophète Mahomet par l’archange Gabriel et se traduit par un mois de privation, d’épreuve, mais aussi de partage et de convivialité. « Il y a une ambiance particulière pendant cette période, une sorte de complicité, indique Fateh Kimouche, 39 ans, fondateur d’Al-Kanz.org, un site d’informations pour les consommateurs musulmans. Tous les soirs, on se retrouve en famille, entre amis… »

Soufiane Torkmani vit dans le Val-de-Marne. Il a 29 ans et pratique le ramadan depuis l’âge de 11 ans. « C’est un temps de retrouvailles. Après avoir rompu le jeûne, on se met devant une table très garnie. Et puis on regarde des émissions du pays d’origine. Chaque année, pendant cette période, des feuilletons ou des programmes humoristiques comme des caméras cachées sont diffusés. » Le ramadan reste, « avant d’être religieux, un rite social qui permet la cohésion d’un groupe », reprend M. Benzine.

Une pratique plus ostensible

Preuve de l’engouement qu’il suscite, 71 % des musulmans le pratiqueraient de façon rigoureuse d’après une étude de l’Ifop réalisée en 2011, soit beaucoup plus que ceux qui déclaraient faire les prières quotidiennes (39 %). Et la pratique du jeûne a progressé ces dernières années, en particulier chez les jeunes : ils étaient 73 % des 18-25 ans à le suivre en 2011, contre 59 % en 1989. Pour Atef, cela tiendrait au fait qu’il est « plus difficile d’aller rencontrer seul l’invisible plutôt que de faire un effort vers Dieu en groupe ». Soufiane Torkmani y décèle aussi l’effet d’une « convention sociale. Peut-être que les gens sont plus observants vis-à-vis du jeûne que de la prière parce que c’est plus visible ».

Pour M. Benzine, « depuis le milieu des années 2000, un nombre croissant de jeunes musulmans français se démarquent de la pratique intime et discrète de leurs parents et développent un mode de vie halal ostensible ». L’islamologue y voit le marqueur d’une « pratique identitaire de la religion, dans un contexte de mondialisation » et de « rupture avec la tradition orale des parents. La population musulmane en France est jeune et sa pratique n’est pas assise sur une véritable tradition. Elle va donc se tourner vers une pratique identitaire et affective ».

Fateh Kimouche ne veut pas croire à un « retour du religieux », même s’il reconnaît que la génération de ses parents s’est montrée moins « expressive ». « Ils étaient plus pauvres que nous en science islamique et ils ne se sentaient pas chez eux. Nous, nous sommes des musulmans du terroir. » Atef ne dit pas autre chose : « Quand il était jeune musulman à Paris, mon père se sentait comme un étranger, un invité. Moi, je me sens chez moi donc j’ose plus facilement faire des actes de foi extérieurs. »

Dimension identitaire et ressort spirituel

Linda et Katia (les prénoms ont été modifiés), elles, sont nées et ont grandi en France, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Issue d’une fratrie de neuf enfants, elles ont aujourd’hui 51 ans et 56 ans. A la terrasse d’un café du centre-ville, elles devisent sur le ramadan en sirotant un verre de blanc et en tirant sur leur cigarette. Aucune ne fera le jeûne alors que, petites, leurs parents les y obligeaient. Les deux sœurs se définissent comme « croyantes » mais pas pratiquantes. Leurs enfants, en revanche, ont fait des choix différents. « A la maison, avec mon mari, on a décidé que chacun fait ce qu’il veut, explique Katia. Sur mes cinq enfants, quatre font le jeûne. » Linda a deux filles : « La grande a 21 ans, elle le fait à moitié. Mais la petite de 17 ans, elle le fait complètement. Elle a plus la foi. »

Pour Raphaël Liogier, professeur à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, « en France, jusqu’aux années 1990, on faisait ramadan par inertie traditionnelle, un peu comme les catholiques fêtent Pâques ». Mais depuis le milieu des années 2000, celui qui dirige l’Observatoire du religieux note une sorte de « revival » qui touche majoritairement les jeunes. A la dimension identitaire déjà mise en évidence, viendrait s’ajouter un ressort spirituel. « C’est presque une sorte de reconversion pour ces jeunes, étaye le chercheur. Cela fait écho à ce que l’on peut observer à l’échelle de l’ensemble de la société, une tendance à l’individualisme et une demande spirituelle en augmentation ». Soufiane l’exprime en ces termes : « Le ramadan est un moyen d’élévation spirituelle et un moment de recentrage, l’occasion de se remettre en conformité avec les prescriptions religieuses. Pour moi, le plus grand des djihads, c’est celui qu’on fait vis-à-vis de soi-même, en travaillant sur ses défauts, en essayant de s’améliorer. »

Sherazade, dont le prénom a été modifié, est l’une des filles de Katia. Elle a 19 ans. Avant, elle faisait surtout le ramadan pour ressembler à ses sœurs. Cette année, c’est différent. Sherazade a posé un véritable choix, après s’être « tournée vers la religion », au fil de discussions avec une amie croyante, « ma seule copine musulmane ». La jeune fille ne fait pas en revanche la prière quotidienne car « ce n’est pas une décision qu’on prend à la légère ». Pour elle, le ramadan est en quelque sorte un minimum incontournable. Sa cousine de 17 ans, Amel, le dit aussi : « Je fais le ramadan depuis trois ans. Je sais ce que Dieu m’apporte et, en retour, c’est le minimum que je puisse faire. »

 


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