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Naissance médiatique de l'intellectuel musulman en France (1989-2005)

23 juin 2015

Naissance médiatique de l'intellectuel musulman en France (1989-2005)

La première figure de l'intellectuel musulman qui peut être distinguée est celle de l'intellectuel avant-gardiste. Sur les quatre catégories que nous avons définies, celle-ci est sans doute la plus ancienne.

I. L'intellectuel d'avant-garde musulman


La première figure de l'intellectuel musulman qui peut être distinguée est celle de l'intellectuel avant-gardiste. Sur les quatre catégories que nous avons définies, celle-ci est sans doute la plus ancienne. Nous retrouvons dans ce champ des personnalités ayant acquis une légitimité intellectuelle de manière diverse - en général par le truchement d'une activité artistique ou politique - mais dont l'attachement à l'islam n'a pas été le tremplin vers la notoriété. Leur foi affichée est juste une de leurs identités. Nous pouvons séparer parmi eux les Français convertis et les intellectuels originaires du monde musulman. Regroupés sous la même catégorie, ces deux peuvent paraître opposés. En effet, les premiers sont allés de l'avant-gardisme vers l'islam, les seconds, au contraire, de l'islam vers l'avant-gardisme. Mais ils se rejoignent car pour chacun, leur avant-gardisme prime sur leur islamité. C'est ce qui les distingue des trois autres figures que nous étudierons par la suite.

 

A) L'intellectuel français converti à l'islam


Paradoxalement, l'intellectuel français converti à l'islam, bien que souvent présenté de façon exotique, voire marginale, est sûrement la figure la plus ancienne de l'intellectuel musulman palpable dans les médias. Il est fréquemment exposé comme l'unique chaînon possible entre la communauté musulmane et la société française. Néanmoins, la représentation est partielle car ces convertis ont acquis le statut d'intellectuel indépendamment de leur appartenance à l'islam. Voilà sans doute pourquoi ces intellectuels musulmans tendent à voir leur rôle médiatique se restreindre au profit de ce que l'on pourrait qualifier par contraste des « musulmans intellectuels ».

 

 

1) Des intellectuels avant d'être des convertis.


Les intellectuels musulmans convertis ont obtenu la posture d'intellectuel indépendamment de leurs croyances, leur « adoubement » étant généralement antérieur à leur changement de foi. Plusieurs traits font de ces convertis à l'islam des intellectuels avant-gardistes : ils le sont notamment par leur sphère d'activité, mais aussi par le caractère mystique de leur conversion ainsi que par leur attrait pour le soufisme, branche spirituelle de la religion musulmane.

Sociologiquement d'abord, c'est parmi les catégories sociales élevées qu'ont été essentiellement ancrées les conversions à l'islam jusqu'au début des années 1990. Parmi ces grandes figures de convertis, beaucoup ont un domaine d'activités qui fait d'eux des personnalités avant-gardistes. Nous y trouvons par exemple le chorégraphe Maurice Béjart (né en 1927) ou beaucoup d'universitaires « orientalistes » tels Eva de Vitray (1909-1999), Roger Garaudy (né en 1913), Michel Chodkiewicz (né en 1929) et Eric Geoffroy. Quant à Vincent Monteil (1913-2005), avant de devenir le « dernier des grands orientalistes11(*) », il est décrit par la presse comme un « Lawrence d'Arabie français12(*) ». Il est vrai que Mansour Monteil, par son nom de conversion, ancien officier des affaires indigènes, voue une grande admiration pour le colonel britannique, lui consacrant notamment une biographie13(*). Mais à la différence de son héros, il se convertit à l'islam en 1977 à Nouakchott (Mauritanie), rendant un peu plus cohérent son attachement avec les populations indigènes et ses divers engagements auprès d'elles.

 

Si ces convertis appartiennent socialement à des sphères intellectuelles élevées, leurs conversions paraissent d'autant plus avant-gardistes que la justification spirituelle du choix d'entrer dans la oumma prime généralement. Maurice Béjart récuse d'ailleurs le terme de « conversion », lui préférant celui d' « initiation 14(*)». Notons aussi qu'il y a chez ces convertis une sorte d'attirance pour la continuité de la révélation prophétique. Le philosophe Roger Garaudy, devenu Roger Raja Garaudy en 1982, présente son choix comme un énième changement de foi après être passé par le catholicisme et le communisme. De la même façon, Michel Chodkiewicz explique sa conversion comme l'« aboutissement d'une recherche personnelle commencée dès l'adolescence (...) parce que le catholicisme ne [lui] apportait pas de réponses satisfaisantes15(*) ». Eric Younès Geoffroy, aujourd'hui professeur d'islamologie à Strasbourg, a longuement fréquenté des temples tibétains avant de faire sa profession de foi. L'islam étant chronologiquement le dernier grand monothéisme, il n'est pas étonnant de trouver parmi ses fidèles de nombreuses personnes se trouvant à la fin d'une longue quête spirituelle. La conversion à l'islam n'est donc pas forcément le fruit d'une déception vis-à-vis de la religion ou de la culture religieuse d'origine, mais plutôt celle de la recherche d'une révélation qui soit complète et totale. Eva de Vitray explique d'ailleurs ainsi son changement de foi opéré en 1950 :

« De toute façon, l'islam oblige à reconnaître toutes les communautés spirituelles, tous les prophètes antérieurs. L'islam est le dénominateur commun à toutes les religions. On ne se convertit pas à l'islam. On embrasse une religion qui contient toutes les autres 16(*). »

 

Remarquons aussi qu'un certain nombre des intellectuels convertis sont des chercheurs dont l'objet d'études est le monde musulman ou l'islam. Nous pouvons donc suggérer qu'une certaine attirance pour l'objet étudié a opéré chez ces érudits. Cet attrait a pu être politique ou mystique. Roger Garaudy et Jean-Loup Herbert (1941-2005) par exemple, ont eux été séduits par le militantisme pro-arabe et le tiers-mondisme avant de se convertir. D'autres en revanche ont eu une approche plus métaphysique et esthétique de l'islam. C'est le cas notamment parmi les spécialistes du soufisme qui, dans la lignée d'intellectuels orientalistes tel René Guenon (1886-1951) converti en 1912, ont embrassé l'islam après l'étude de textes spirituels et philosophiques musulmans. Michel Chodkiewicz, expliquant qu'« il y a eu combinaison de l'intérêt intellectuel pour la richesse de la tradition islamique avec la rencontre de gens exceptionnels17(*) », a consacré un ouvrage à Ibn Arabi, grand penseur soufi de l'Andalousie du XIIIe siècle18(*). Le même mécanisme a opéré chez Eva de Vitray, à qui des rencontres ont « fait connaître Ibn Arabi, Rumi et d'autres grands penseurs de l'islam du Moyen Age 19(*)». Elle est d'ailleurs l'auteure d'une quarantaine d'ouvrages sur cette branche mystique de l'islam et sur le maître spirituel de la confrérie des derviches tourneurs Rumi (XIIIe siècle) 20(*).

 

Le modèle du converti à la religion islamique à la fin des années 1980 est donc celui d'une personnalité de catégorie sociale élevée et au questionnement spirituel et métaphysique complexe. C'est ce qui fait de lui un intellectuel avant-gardiste. Nous pouvons tout de même nous demander si, sous les motifs spirituels affichés, d'autres intérêts destinés à relancer une image peuvent exister. Rocher Cherqaoui, auteur d'un livre sur les convertis à l'islam en terre occidentale, explique que « si la conversion s'avère payante dans ce milieu [intellectuel], c'est qu'obéissant aux lois des médias, il accorde quelque prix aux déplacements et revirements idéologiques et spirituels propres à redorer une image de marque21(*) ».

 

Enfin, nous pouvons suggérer un dernier argument confortant l'idée d'avant-gardisme de ces changements de foi. Ces conversions sont en effet précoces et paraissent en décalage avec une opinion encore bien frileuse à l'égard d'une religion source de tous les fantasmes. Il peut être ressenti dans la presse comme antinomique de se présenter à la fois comme intellectuel et comme converti à l'islam. Ainsi, réagissant à la défense de Khomeini par Vincent Monteil, Vincent Roux écrit dans Le Monde :

« Un tel contresens n'est pas digne de l'intellectuel éminent que fut Monteil. C'est le propre des fanatiques de tout poil de se substituer arbitrairement à la justice de Dieu. Vincent Monteil ne l'admettait sans doute pas, mais Vincent Mansour... hélas ! 22(*) »

Que le changement de foi soit motivé par des facteurs spirituels, politiques ou purement matériels, tout concorde en tout cas pour faire de ces convertis des intellectuels avant-gardistes et en décalage sur leur temps. Mais, force est de constater que leur rôle médiatique en tant qu'intellectuel musulman est partiel et tend même à se restreindre.

 

2) Un rôle médiatique assez restreint et en essoufflement 


Etant, au début de notre période, presque les seules figures importantes d'intellectuels musulmans dans les médias, ces convertis avant-gardistes ont forcément un rôle de représentants de la communauté musulmane, mais ce rôle reste très limité.

Leur intervention dans la presse permet néanmoins de présenter un point de vue original sur l'actualité. Les convertis séduits entre autres par le tiers-mondisme se sont parfois fait remarquer par quelques débordements dans leurs analyses. Si Jean-Loup Abdelhalim Herbert soutient dans un premier temps la révolution iranienne23(*), Roger Garaudy est condamné en 1998 pour contestation de crimes contre l'humanité à cause de son livre Les mythes fondateurs de la politique israélienne. De la même façon, Vincent Monteil, fasciné par le personnage de l'imam Khomeiny, se distingue de la plupart des autres convertis en défendant ce dernier quand il lance une fatwa condamnant Salman Rushdie :

« Le Monde consacre à `l'affaire Rushdie' une place qui se justifierait si la parole était donnée, de façon équitable, aux arguments de ceux - dont je suis - qui pensent que la liberté d'expression ne permet pas de défendre et de répandre un livre dont les blasphèmes troublent l'ordre public et incitent à la haine et à la discrimination raciale et religieuse24(*). »

 

Cette intransigeance de certains néophytes se retrouve également dans les débats sur la République et l'islam. Youssouf Leclerc, ancien président de la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), créée initialement pour donner une visibilité aux Français convertis, dénonce en 1990 « les modérés qui déforment l'islam, en invoquant l'islam25(*) ». Cette figure du converti intransigeant a maintenant été remplacée par celle de Thomas Milcent, très médiatisé sous le pseudonyme de « Docteur Abdallah », devenu le symbole de la lutte contre la loi interdisant le port de signes religieux à l'école.

 

Mais ces partisans d'un islam dur constituent une minorité des intellectuels français séduits par l'islam. Comme nous l'avons vu précédemment, beaucoup sont attirés par les valeurs mystiques de cette religion. Ils sont donc en général présentés comme les partisans d'un islam apaisé. Michel Chodkiewicz, surnommé « converti contre les intégristes », dont la femme « n'est pas voilée », explique que c'est la « vocation même » de l'islam d'être « ouvert 26(*)». Au moment de l'affaire Rushdie, alors qu'il est PDG des éditions du Seuil, il apporte publiquement, et à plusieurs reprises, son soutien à Christian Bourgeois, éditeur des Versets Sataniques. Avec Eric Geoffroy, Michel Chodkiewicz est même sollicité pour représenter les courants soufis dans la mise en place de l'islam de France afin de contrebalancer le poids des fédérations jugées trop rétrogrades dans la consultation.

 

Michel Renard, avec sa revue Islam de France, est également un ardent promoteur d'un assouplissement du message coranique pour l'adapter à la modernité occidentale : « Le temps est venu de choisir entre l'islam religion, enraciné dans une séculaire sagesse musulmane, et l'islam politique apparu au début du XXe siècle27(*). » Opposant « islam politique et islam religion », Michel Renard estime que « l'islam de France ne peut s'exonérer d'une nécessaire clarification théologique28(*) ». Si les intellectuels convertis à l'islam appellent donc majoritairement à un aggiornamento, ils ne peuvent que l'accompagner car ils ne sont pas présentés comme légitimes pour réaliser eux-mêmes une réforme qui doit se faire de l'intérieur, leur statut de converti les refoulant dans une posture éternellement extérieure en partie à la tradition islamique29(*). A l'heure où la pression médiatique exige de l'islam une réforme concrète, ils ne sont donc plus des interlocuteurs indispensables.

 

De ce fait, les intellectuels convertis sont le plus souvent l'objet d'enquêtes sur leur choix qui intrigue, comme l'indiquent la plupart des titres des dossiers qui leur sont consacrés : « voyages parmi les convertis30(*) », « les secrets des convertis31(*) ». Ainsi, le livre d'entretiens de Eva de Vitray-Meyerovitch, démarre comme suit :

« Avant même d'avoir eu le temps de réfléchir, la première question qui s'est levée en nous, Eva de Vitray-Meyerovitch, est la suivante : comment une jeune femme née dans l'aristocratie française et élevée chez les religieuses a-t-elle pu se faire musulmane ? Que s'est-il passé et pourquoi32(*) ? »

 

Les convertis sont donc davantage sollicités pour expliquer leur choix que pour exprimer une opinion de musulman. Mais ce rôle déjà restreint en tant qu'intellectuel musulman se tasse encore un peu plus du fait que les changements de foi, qui se pratiquaient autrefois majoritairement dans l'élite, tendent à se populariser dans les franges les plus basses de la société. Pour Xavier Ternisien, auteur d'une étude sur le panorama de l'islam en France, nous sommes passés des « convertis intellectuels » aux « convertis de proximité33(*) ». Bien sûr, la constatation est à relativiser, les chiffres donnés par les médias en la matière étant pour le moins problématiques. En effet, dès 1986, Le Nouvel Observateur nous indique le chiffre de « deux cent mille Français convertis à l'islam34(*) ». En 1999, Le Monde en annonce « cinquante mille35(*) ». Il est donc manifestement complexe de dénombrer les convertis. Mais ce supposé essoufflement des conversions à l'islam, notamment parmi l'élite française, est peut-être une autre explication, sociologique cette fois, de l'effacement médiatique de l'intellectuel avant-gardiste converti, laissant peu à peu la place à l'intellectuel musulman d'origine musulmane.

 

L'intellectuel converti à l'islam a toujours eu un rôle médiatique partiel en tant qu'intellectuel musulman de par sa légitimité acquise avant tout par son avant-gardisme. Cependant son influence ne cesse de se réduire comme une peau de chagrin pour des raisons qui sont aussi bien médiatiques - l'attente de la presse et de la société française à l'égard de l'islam changeant - que sociologiques - les convertis, moins nombreux, se retrouvant dans les franges les plus basses de la sociétés tandis que, nous le verrons, une élite issue du monde musulman prend au contraire forme.

 

 

* 11 Sadek Sellam, « Vincent Mansour Monteil (1913-2005), le dernier des grands orientalistes français », Oumma, 14/3/2005.

* 12 Nicole Zand, « Lawrence et Monteil d'Arabie », Le Monde, 31/7/1987.

* 13 Vincent Monteil, Lawrence d'Arabie, le lévrier fatal (1888-1935), Hachette, 1987, 332 p.

* 14 Rosita Boisseau, « Maurice Béjart, 50 ans d'enfance », Le Monde, 27/11/2004.

* 15 Claire Brière, « Un converti contre les intégristes », Le Nouvel Observateur, 7/2/1986.

* 16 Rocher Cherqaoui, D'une foi à l'autre : les conversions à l'islam en Occident, Seuil, 1986, p. 20.

* 17 Claire Brière, « Un converti contre les intégristes », op. cit.

* 18 Michel Chodkiewicz, Le sceau des saints, prophétie et sainteté dans la doctrine d'Ibn Arabi, Gallimard, 1986, 231 p.

* 19 Henri Tincq, « Les voies d'Allah sont impénétrables », Le Monde, 15/1/1990.

* 20 Elle est l'auteure notamment d'une Anthologie du soufisme, (Albin Michel), 360 p.

* 21 Rocher Cherqaoui, D'une foi à l'autre : les conversions à l'islam en Occident, op. cit., p. 189.

* 22 Vincent Roux, « Versets, réponse à Vincent Mansour Monteil », Le Monde, 5/4/1989.

* 23 Cf. Jean-Loup Herbert, « La force mobilisatrice d'une spiritualité », Le Monde Diplomatique, septembre 1984.

* 24 Vincent Monteil, « Arguments, versets bibliques », Le Monde, 23/3/1989.

* 25 Henri Tincq, « Les voies d'Allah sont impénétrables », Le Monde, 15/1/1990.

* 26 Claire Brière, « Un converti contre les intégristes », op. cit.

* 27 Michel Renard, « Islam politique ou islam religion », Libération, 2/10/2001.

* 28 Ibid.

* 29 Cf. partie II.

* 30 Henri Tincq, « Voyage parmi les convertis à l'islam », Le Monde, 8/12/1999.

* 31 Claire Brière., «  Le secret des convertis », Le Nouvel Observateur, 7/2/1986.

* 32 Eva de Vitray-Meyerovitch (Entretiens avec Rachel et Jean-Pierre Cartier), Islam, l'autre visage, Albin Michel, 1995 (1ère édition : 1991), p. 11.

* 33 Xavier Ternisien, La France des mosquées, Albin Michel, 2002, p194. 

* 34 Claire Brière, « Un converti contre les intégristes », op. cit. 

* 35 Henri Tincq, « Voyage parmi les convertis à l'islam », op. cit.

 

Hadj Malcom X Vatican L’Islam est la première religion du monde