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Quelles conséquences du Brexit pour l’Europe ? Largement négatives

29 septembre 2016

Quelles conséquences du Brexit  pour l’Europe ? Largement négatives

Un accord a été finalisé le 19 février entre Londres et Bruxelles pour tenter d’éviter la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Un accord très diversement apprécié. Selon une partie de la presse outre-Manche, il ne serait qu’un « placebo légal » sans grand contenu. Selon certains europhiles, il signerait la fin du rêve européen. Je me placerai ici sous l’angle des activités financières. Que peut-il en résulter pour elles ? Et en cas de Brexit, quelles conséquences ?

A priori, l’accord du 19 février (revu après négociation) n’inaugure pas de grands changements d’un point de vue de la réglementation financière, que ce soit sur le fonctionnement ou l’organisation des marchés financiers européens. Les textes existants ne sont pas remis en cause et les textes futurs seront toujours adoptés selon les mêmes règles, comme avant par les 28 États membres. Le principe du marché unique subsiste.

Certes le Royaume-Uni pourra, s’il estime qu’une décision concernant l’union monétaire va contre ses intérêts, obliger le Conseil à en débattre… mais, comme l’a tout de suite souligné Jean-Claude Juncker, ce n’est pas un droit de veto, En particulier Londres ne pourra, pas plus demain qu’hier, empêcher une intégration plus poussée de la zone euro si les autres pays concernés le souhaitent vraiment ; elle pourra tout au plus la retarder. Quant à la mise en œuvre des textes communs, elle continuera à se faire de façon conjointe. Bien sûr, en pratique il y aura des divergences, et leur expression en sera facilitée, mais il n’est pas a priori évident qu’elles vont être plus importantes ; c’est la pratique qui nous le dira.

Le Brexit, un bouleversement d’abord politique

En fait, si bouleversement il y a, il est d’ordre politique. Et là, il est considérable. Pour la première fois, la position à part du Royaume Uni est actée noir sur blanc, comme un principe général. « Il est admis que le Royaume Uni n’est pas tenu de prendre part à une intégration politique plus poussée dans l’Union européenne ». L’accord consacre et sanctuarise une spécificité britannique jusqu’ici acceptée au cas par cas et souvent avec réticence. Le dogme européen fondamental d’une « union toujours plus étroite » est donc ainsi remis en cause au moins pour un pays.

A-t-on ainsi ouvert une boîte de Pandore où vont désormais s’engouffrer d’autres États mécontents, eux aussi demandeurs de dérogations ? De fait il n’y a pas que les Britanniques qui ne sont pas ou peu convaincus par la dynamique d’une union toujours plus étroite. Outre de nombreux pays du Nord et de l’Est, l’euroscepticisme est devenu un sentiment répandu dans les opinions publiques des pays membres.

L’accord du 19 février pourrait donc signer la fin du mythe d’une Europe toujours plus intégrée au niveau des 28. Elle serait alors remplacée par une Europe plus « à la carte », avec différents niveaux d’intégration et de politiques communes selon les souhaits des pays intéressés. Rien de vraiment nouveau. En fait c’est déjà le cas avec la zone euro et avec Schengen. Puisqu’il n’y a pas de remise en cause du principe d’un marché unique, on voit mal ce qui l’empêche. En tout cas c’est bien plus cohérent avec la réalité politique et sans doute avec les souhaits de la plupart des électorats. Une cure de réalisme, voire de démocratie, ferait du bien à l’Europe.

Le Brexit, une aubaine pour Paris ?

Mais revenons au Brexit. L’accord du 19 février sera-t-il suffisant pour empêcher les Britanniques de voter « oui » à la sortie de l’Union ? On peut en douter au vu de récents sondages. Mon intuition est que les Britanniques resteront dans l’Union. Mais l’ambiance est défavorable à l’Europe, notamment avec l’effarant cafouillage des migrants, s’ajoutant au drame grec. La sortie de l’Union peut donc l’emporter. Quelles en seraient les conséquences ? Pour l’Europe, un séisme politique sûrement. Mais pour la planète financière ? Est-ce la fin de la City ? Une opportunité à saisir pour les places financières continentales ?

D’abord un constat : il n’y a pas du tout l’équivalent de la City sur le continent. Créer de toute pièce un centre financier qui prendrait le relais de la City, en cas de Brexit, serait très difficile. A priori les deux villes les mieux placées seraient Paris et Francfort. En fait surtout Francfort, siège de la BCE. Paris aurait certes des atouts à faire valoir pour tenter de récolter les fruits d’un éventuel Brexit : c’est une vraie métropole, tout proche de Londres, avec les plus grandes banques du continent, une gestion forte et un grand savoir-faire technique. Mais elle est beaucoup plus petite que Londres qui est le seul marché de référence, et cela fait plusieurs années qu’elle fond à son profit. Pour redresser la barre il faudrait un effort collectif de grande ampleur, faute de quoi il n’y aura que très peu de retombées. Il est symptomatique d’ailleurs que l’idée de profiter d’un Brexit ne fasse l’objet d’aucun débat public en France. En réalité, ni la France, ni même l’Allemagne ne sont des pays où la finance est une priorité collective, loin de là. Mais l’Allemagne bénéfice de son image économique et de la présence de la BCE.

De plus, Londres dispose d’un écosystème inégalé, très favorable, et d’une masse critique qui ne seraient sans doute pas effacés par un Brexit : la City réunit savoir-faire, présence des investisseurs et ouverture mondiale, autant d’atouts fondamentaux que les autres places n’ont pas à ce degré-là. Même en cas de Brexit, il y aurait une tendance forte pour les opérateurs à maintenir le maximum d’activités à Londres, quitte à mettre en place des relais continentaux ou à en accroître la taille.

Certes un Brexit leur nuirait ; la perte de la libre prestation de services et du libre établissement serait douloureuse. La City l’a bien compris et souhaite majoritairement rester dans l’Union européenne. Mais ce qui est navrant, c’est que le continent ne récupérerait pas le gros de l’activité perdue là-bas. Ce ne serait donc pas un jeu à somme nulle, mais à somme négative. La City serait affaiblie, mais peut-être moins que ce que l’on croit, et ce qu’elle perdrait ne serait pas nécessairement gagné par Paris ou Francfort.

Last but not least, il existe un risque non négligeable pour que les pulsions punitives mortifères contre la finance, une fois les Britanniques partis, reprennent du poil de la bête en Europe. Réguler la finance est bien ; casser les outils est une sottise. Alors une fois de plus les vrais gagnants de toute cette histoire pourraient finalement être … les Américains

 

 

Nathan Rupert

Contrepoints.org

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