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Tunisie Le blues des Juifs de Djerba

28 septembre 2016

Tunisie Le blues des Juifs de Djerba

L’avenir de l’une des dernières et plus anciennes communautés juives du monde arabe est incertain. Nombre de ses membres songent à partir en Israël.

Des tombes fissurées jonchent le cimetière situé derrière la grande synagogue – le cœur de cette petite communauté juive tunisienne –, mais ce ne sont pas des vandales qui les ont saccagées. Les centaines de Juifs qui ont quitté Djerba depuis les années 1960 ont emporté avec eux les dépouilles de leurs proches, ne laissant derrière eux que des stèles de marbre portant des inscriptions en hébreu.

“Certains ossements sont vieux de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans. Ils risquent de se briser quand on les déplace”, explique Yossif Sabbagh. Cet homme de 42 ans exhume chaque année une douzaine de corps qui sont transportés en Israël. C’est là que sont partis la plupart des Juifs nés en Tunisie et ils veulent aussi y emmener leurs ancêtres.

L’exode des morts présage un sombre avenir pour les Juifs de Djerba, qui s’y seraient installés il y a plus de deux mille ans après le pillage du temple de Salomon à Jérusalem, en 586 avant J.-C. Les Juifs sont aussi arrivés sur l’île en plus grand nombre après l’Inquisition espagnole, tandis que d’autres sont venus du Maroc, d’Algérie et de Libye.

La communauté confrontée à un nouveau défi 

Ce groupe était autrefois la branche traditionnelle et pratiquante d’une communauté juive dynamique qui comptait 100 000 personnes réparties sur le territoire tunisien. Mais les 1 100 Juifs de Djerba sont pour ainsi dire les derniers du pays, car les autres ont fui les persécutions entre les années 1940 et 1960.

Sur place, la population connaît une croissance renouvelée, notamment en raison de l’importance accordée aux familles nombreuses et aux valeurs patriarcales. Mais la communauté est aujourd’hui confrontée à un nouveau défi : les femmes juives supportent de moins en moins les restrictions qui leur sont imposées et les hommes sont victimes du marasme économique tunisien.

Déménager en Israël, où les Juifs peuvent automatiquement obtenir la citoyenneté, est une solution à ces deux problèmes, mais elle augure peut-être la fin de l’une des dernières sociétés juives du monde arabe. Fin mai, les foules ont investi la synagogue de la Ghriba, décorée de carreaux bleus et blancs, pour le pèlerinage annuel de Hara Sghira, qui attire depuis longtemps les visiteurs dans la plus petite des deux enclaves juives de Djerba.

Drapeaux tunisiens

Les pèlerins ont allumé des bougies dans le sanctuaire et placé des œufs couverts de vœux manuscrits dans une crypte creusée dans la synagogue. De l’autre côté d’une rue pavée, des fêtards ont chanté, mangé du couscous au poisson et bu de la liqueur de figue et de la bière dans une cour ensoleillée ornée de drapeaux tunisiens. L’événement, qui marque le grand repas de Lag Ba’omer, en l’honneur du rabbin mystique du IIe siècle, Shimon bar Yohaï, est sans nul doute une fierté tunisienne.

Les festivités ont été annulées en 2011 pendant la révolution qui a chassé le dictateur Zine El-Abidine Ben Ali – un protecteur de la population juive nationale. Elles ont été rétablies par le gouvernement actuel, qui érige la communauté en symbole de stabilité. Mais les trois graves attentats qui ont touché le pays depuis début 2015, ainsi que l’infiltration du groupe terroriste Etat islamique [à la frontière libyenne] à une heure de route au sud de Djerba, suscitent des inquiétudes en matière de sécurité et nuisent gravement au tourisme. Pourtant, lors des célébrations de 2016, les participants et les observateurs ne semblaient pas le moins du monde perturbés.  

 

Le premier jour du pèlerinage, Abdelfattah Mourou, vice-président de l’Assemblée des représentants du peuple ainsi que du parti islamique modéré Ennahda, a chaleureusement salué Haim Bittan, grand rabbin de Tunisie et habitant de Djerba, devant la synagogue de la Ghriba. Abdelfattah Mourou a déclaré :

“La Tunisie protège sa population juive. Une culture unique mène au radicalisme. Une société multiculturelle nous permet de nous accepter les uns les autres.”

Les pèlerins ont dû se soumettre à un détecteur de métal et à des contrôles de sécurité supervisés par les forces spéciales, qui disposaient d’un véhicule militaire équipé d’une arme lourde automatique. Un hélicoptère survolait le site. Les mesures de sécurité sont très strictes depuis qu’un camion piégé a explosé en 2002 à la synagogue, faisant 21 victimes, qui étaient en majorité des touristes.

Cela n’a pas empêché le gouvernement israélien de publier un avertissement quelques semaines avant les festivités pour déconseiller à ses citoyens de se rendre en Tunisie. Perez Trabelsi, âgé de 74 ans, préside le festival et affirme que la même recommandation paraît tous les ans depuis la révolution.

“Il n’y a pas de réel danger. Nous sommes libres de partir, mais nous n’avons pas l’intention d’aller où que ce soit.”

Pourtant, Perez Trabelsi a déplacé la tombe de son père en Israël en 2013. Ses six enfants vivent à Paris. Depuis la révolution tunisienne, une trentaine de Juifs ont quitté Djerba selon le rabbin Haïm Bittan et bien d’autres envisagent de s’installer en Israël – mais pas parce qu’ils ont peur. La synagogue de la Ghriba est construite sur des fondations qui, selon les habitants, comptent des pierres venues du pillage du temple de Salomon. A de nombreux égards, Jérusalem reste une pierre angulaire dans les esprits des Juifs de Djerba.

Déménager en Israël

Shiran Trabelsi, 23 ans, est institutrice de CM1 à Hara Kbira, la plus grande des deux enclaves juives. Elle se souvient de son voyage dans la ville balnéaire d’Ashkelon, en 2006, pour aller voir ses grands-parents. “C’était un autre monde, raconte-t-elle. Là-bas, il y a des arbres, tout est fleuri et luxuriant. C’est très propre. Quand je suis revenue ici, j’ai eu l’impression que la ville était terne.”

Pour Shiran, les Juifs de Djerba devraient déménager en Israël en masse, mais elle concède qu’elle ne le ferait pas sans ses parents ou un futur mari. Le rabbin Haïm Bittan estime de son côté que les femmes ne doivent travailler qu’au sein de la communauté, une injonction devant restreindre leurs contacts avec le monde extérieur. Cette règle les limite à l’enseignement, la garde d’enfants, la coiffure et la couture.

Yiska Mamou, une institutrice de CP âgée de 24 ans, a étudié l’économie dans un établissement public, mais comme la plupart des Juifs de Djerba, elle n’a pas fait d’études supérieures. Elle aimerait aussi déménager en Israël car après le travail “il n’y a rien à faire à part rentrer chez soi et faire le ménage”. C’est une doléance de nombreuses jeunes femmes juives, dont la présence est essentielle à la survie de la communauté – qui grandit grâce à une trentaine de naissances par an – mais qui rêvent de l’ouverture relative d’Israël. Les jeunes hommes veulent aussi partir, mais plus souvent pour des raisons économiques.

Les touristes ont abandonné la Tunisie

Comme de nombreux hommes juifs à Djerba, Yoni Haddad travaille dans le commerce des bijoux. La communauté est connue pour ses filigranes en argent, ainsi que ses délicats colliers et coiffes en plaqué or, qui sont populaires auprès des jeunes mariées musulmanes. C’est un artisanat qui est transmis de génération en génération.

Mais lors d’une visite récente, seuls quelques touristes russophones se promenaient dans le petit marché de Houmt Souk, une ville ouvrière qui paraît très grande à côté de Hara Kbira. Les commerçants juifs et musulmans ont accusé de graves pertes, car les touristes ont abandonné la Tunisie pour des raisons de sécurité depuis que des hommes armés affiliés au groupe Etat islamique ont ouvert le feu, pendant l’été 2015, sur la plage d’un hôtel de Sousse, dans le nord du pays – faisant 38 victimes, qui étaient pour la plupart des touristes britanniques.

Yoni Haddad explique qu’il a de la famille à Jérusalem, mais qu’il hésite à quitter sa maison et son commerce à Djerba. Si la situation continue d’empirer, il envisagera néanmoins de déménager – “en Israël évidemment, c’est la destination finale”. Yigal Palmor, porte-parole de l’Agence juive pour Israël, une organisation quasi gouvernementale qui encourage l’immigration vers Israël, affirme que

“l’avenir est loin d’être brillant pour les communautés juives de tous les pays arabes, à moins que des changements radicaux ne se produisent. Même s’ils sont tolérés, je ne pense pas que les Juifs aient réellement un avenir dans ces Etats.”

Il note que la population juive du Maroc – la plus importante dans le monde arabe, devant la Tunisie – est essentiellement composée de personnes âgées. Les communautés égyptiennes, libanaises et syriennes ne comptent plus que quelques dizaines de personnes, et les Juifs ont complètement disparu de Libye et d’Algérie. Pour l’instant, les Juifs de Djerba préparent les jeunes à une double identité.

Un jeudi après-midi, Elinor Haddad, 16 ans, passe la serpillière dans le foyer familial avant le week-end. Son frère aîné est rentré la veille d’un voyage parrainé par Israël et Elinor porte un bracelet qu’il lui a rapporté. Elle ne pourrait pas faire ce même déplacement, explique-t-elle, car le rabbin Haïm Bittan interdit aux filles de voyager seules. Mais Israël est venu à elle.

“Mais ce n’est pas si mal ici”

Pour éviter l’assimilation dans la société tunisienne, le lycée pour filles d’Elinor enseigne un programme israélien. Elinor parle couramment l’hébreu et l’arabe. Les mœurs israéliennes ont aussi infiltré la vie familiale. Chez les Haddad, le dîner du vendredi soir est le traditionnel couscous juif tunisien, mais le déjeuner du jeudi est une escalope de poulet panée – un repas courant en Israël qui a été importé par les immigrés juifs européens.

Le jeudi soir, Elinor s’amuse avec des amis dans le vestibule de la synagogue de la Ghriba pendant que les pèlerins vont et viennent. Habituellement, elle reste avec ses amis dans une pièce close. Le pèlerinage est l’occasion de voir et d’être vue, explique-t-elle. “Si j’avais l’occasion de m’installer en Israël, j’irais, confie-t-elle. Mais ce n’est pas si mal ici.”

De retour au cimetière, Yossif Sabbagh concède qu’il a aussi envisagé de partir, mais qu’il hésite en raison du coût de la vie. Quand son père est mort, Yossif est allé avec ses frères et sœurs l’enterrer à Jérusalem. Mais pour ce qui est des sépultures plus anciennes, il estime que “les ossements devraient rester dans leurs tombes”.

 


Daniella Cheslow

COURRIER INTERNATIONAL

 

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