le collectif des musulmans citoyens français

Dérèglements climatiques et crises humanitaires : comprendre et agir

02 mars 2016

Dérèglements climatiques et crises humanitaires : comprendre et agir

Le point de vue de Pascal Boniface

Synthèse des débats prononcée par Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, lors de la conférence internationale « Dérèglements climatiques et crises humanitaires : comprendre et agir » organisée le 9 septembre 2015 par le ministère des Affaires étrangères et du Développement international, en partenariat avec l’IRIS, Action Contre la Faim et CARE France.

Témoins et experts y ont abordé les impacts humanitaires des dérèglements climatiques autour de trois thèmes : conflits, migrations et vulnérabilités. En fin de matinée, une lettre ouverte, rédigée conjointement par les ONG humanitaires françaises et internationales et adressée aux États parties de la COP21, a été officiellement remise par les ONG à M. Laurent Fabius. Cette lettre appelle les États à prendre des engagements forts et ambitieux en matière de lutte contre les dérèglements climatiques afin de prévenir l’aggravation des crises humanitaires.

 

"Monsieur le ministre, mesdames, messieurs les ambassadeurs, chers amis,



Cette conférence est le point d’orgue d’une vaste concertation des associations humanitaires sur le changement climatique et le dérèglement, et la conférence de Paris à venir. L’idée était de réfléchir ensemble sur le coût des choix politiques sur la vie de l’homme, sur son environnement et agir pour essayer d’en enrayer les effets pervers. Les États, mais aussi les acteurs non-étatiques dans leur diversité – ce que l’on appelle la société civile internationale, les ONG, les scientifiques, les opinions publiques, les médias, les collectivités locales et les entreprises – ont travaillé ensemble pour parvenir à des objectifs communs. Le dérèglement climatique engendre des crises humanitaires et fait reculer le développement. Il est donc tout à fait légitime que des associations humanitaires et de développement s’occupent de cette question, qui n’est pas uniquement scientifique ou environnementale. L’action des ONG est impactée et doit prendre en compte ce défi majeur pour l’avenir de l’humanité. Il y a à la fois des crises qui font la Une des journaux et des tragédies silencieuses qui viennent grignoter l’avenir de la vie sur la planète. Il y a, à l’heure où l’on parle, des flux migratoires : 22 millions de migrants sont liés au dérèglement climatique, et, si rien n’est fait, il y en aura 250 millions à l’horizon 2050. On voit bien l’ampleur des défis qui nous sont adressés.



Nous avons eu droit à trois témoignages formidables, de trois pays différents, de trois continents différents et qui ont fait ressortir les points communs de l’impact du dérèglement climatique pour ces trois pays. Au Tchad, depuis dix ans, c’est le changement de saison qui provoque une crise alimentaire venant impacter les structures familiales et créant des flux migratoires qui, eux-mêmes, peuvent entraîner des conflits intra et intercommunautaires, qui peuvent se transformer en conflits internationaux. Par exemple, 90% de l’eau du lac Tchad a disparu sur les dix dernières années. La phrase choc « lorsque le ventre est vide, la tête ne réfléchit pas », donne l’idée de l’impact de la crise alimentaire sur la conflictualité dans cette région. Au Bangladesh, le mot est « imprédictibilité » : comment vivre lorsque que l’on ne peut pas prévoir ni se projeter ? Chaque jour, 10 000 migrants liés au changement climatique vont vers la capitale, qui compte déjà 18 millions d’habitants. On voit les difficultés qui se posent, tant pour les zones de départ que les zones d’arrivée. Lorsque l’on ne peut pas prévoir, que ce soit les questions d’éducation, de santé ou d’alimentation, tout est remis en cause. En Bolivie, la fonte des glaciers vient atteindre par répercussion l’agriculture familiale et la production agricole. Elle affecte bien sûr en premier lieu les plus pauvres et les plus vulnérables qui sont les principales victimes.



Et la réponse, lorsque l’on a demandé à ces trois témoins ce qu’ils attendaient de la conférence de Paris, est l’attente d’un accord contraignant mais équitable - un mot rappelé avec force. Il a également été rappelé qu’au Bangladesh, l’augmentation des températures limitée à 1,5°C n’est pas suffisante pour enrayer ce phénomène et qu’il faut aller au-delà de cette limite. D’'un point de vue bolivien, il est « simplement » nécessaire d’agir à tous les niveaux.



Tous les projets doivent intégrer le changement climatique, qu’il s’agisse d’éducation, de santé, d’alimentation et le développement. Car l’immigration est une stratégie d’adaptation par rapport aux défis climatiques ; elle est subie, elle n’est pas volontaire mais il n’y a parfois pas d’autres choix que de partir – pas seulement pour fuir la guerre civile mais aussi lorsque les besoins en alimentation sont insuffisants ou que le ravitaillement en eau n’est plus possible. Du fait de l’augmentation de la population et de la démographie mondiale, la production agricole doit augmenter de 60% d’ici 2050. Mais s’il y a moins de production du fait du dérèglement climatique avec une population mondiale grandissante, les défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui sont mineurs par rapport à ceux auxquels nous devront faire face d’ici trois décennies.



Parmi les conclusions qui ont été faites (et elles sont nombreuses), il faut éviter l’arrogance face aux savoirs traditionnels, mais cumuler l’innovation et la valorisation des savoir-faire traditionnels qui ne sont pas assez mis en valeur. Il faut également faire converger les financements pour l’urgence et pour le développement, ne pas opposer ces deux notions qui sont complémentaires. Il faut, dans l’action politique ou dans l’action humanitaire, concilier le court et le long terme : ne pas injurier l’avenir pour des solutions à court terme.


Dans les conclusions positives, il a été dit que la transition énergétique est en route, quoiqu’un peu plus longue que prévue, mais on ne se pose plus la question de savoir si le processus est enclenché. Tout le monde, tous les acteurs étatiques sont d’accord – dans leur diversité – mais il y a encore des obstacles, des verrous à la fois économiques et technologiques. Cependant, la décision est prise au niveau mondial, d’un point de vue politique.

Il faut bien entendu de la responsabilité en matière de financement, il faut lier le respect des savoirs traditionnels locaux et les souverainetés sur le plan global. La conclusion qui peut être tirée de cette matinée, c’est que nous sommes à temps pour réussir la conférence de Paris. En effet, tout le monde veut réussir ; non seulement les États et les gouvernements mais également les autres acteurs de la société internationale. Il faut aboutir à un accord des gouvernements mais également à une mobilisation de la société internationale dans sa diversité. On parle souvent de la communauté internationale pour célébrer ses échecs et, effectivement, lorsque les médias en parlent, c’est plutôt pour souligner son incapacité à réussir un accord plutôt qu’à le mettre en valeur. Certains disent que la communauté internationale est un peu comme le monstre du Loch Ness : tout le monde en a entendu parler, mais personne ne l’a jamais vue car elle a du mal à se mettre d’accord.



Le défi est certainement en passe d’être réussi, pour qu’à la conférence de Paris, la société internationale se mette enfin d’accord sur un défi majeur qui est le défi sécuritaire le plus important de l’humanité – et pas seulement sur les questions environnementales. L’avenir de l’humanité est beaucoup plus impacté par le changement climatique que par la prolifération des armes nucléaires que l’on désigne souvent comme un défi stratégique. C’est vraiment, y compris en termes de sécurité humaine, stratégique, le défi majeur et sous l’impulsion des gouvernements, avec l’aide de la communauté scientifique, des ONG, du public, des médias, des collectivités locales et des entreprises, nous souhaitons que la conférence de Paris soit un succès – que la communauté internationale soit enfin digne ce nom – et que l’on puisse avancer. Ce n’est pas impossible et je crois que nous pouvons y parvenir."

 

 

10 septembre 2015

I.R.I.S

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