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Islam, islamisme, fondamentalisme… Qui nomme ? les journalistes, les chercheurs ou les acteurs ?

19 octobre 2015

Islam, islamisme, fondamentalisme… Qui nomme ? les journalistes, les chercheurs ou les acteurs ?

C’est dans le cadre d’une thèse de doctorat (Duarte 2014) sur le réformisme musulman contemporain, que s’est posée à nous la question difficile de la terminologie appliquée aux auteurs réformistes musulmans depuis les indépendances, et plus généralement, aux qualificatifs employés à l’endroit des acteurs de l’islam contemporain. Nous tenterons ici d’en rendre compte et d’apporter une esquisse typologique raisonnée facilitant la compréhension des phénomènes qu’ils tentent de recouvrir.

Le brouillage terminologique médiatique

La profusion des discours autour du « phénomène-islam », par les différents types de médias, n’encourage guère ni les précautions méthodologiques ni la distinction des niveaux d’analyse. Cette situation, que l’on ne retrouve pas à l’identique pour d’autres religions, obscurcit l’objet en question plus qu’elle ne clarifie des phénomènes pourtant déjà difficiles à saisir. En effet, considérer comme des quasi-synonymes des qualificatifs tels qu’islamisme, fondamentalisme, intégrisme, extrémisme, traditionalisme, radicalisme, terrorisme, ne peut que brouiller une piste déjà fort complexe, a fortiori pour le non-initié. Il suffit pour s’en convaincre de se plonger durant une seule journée dans les bulletins d’informations internationaux, qu’ils soient sous format papier, audiovisuel ou électronique, rendant quasiment impossible la tâche de trouver une cohérence à chacun de ces termes. Cette constatation fut le point de départ de notre réflexion.

En revanche, ces éléments se compliquent lorsque les acteurs eux-mêmes et leurs contradicteurs se réapproprient une part de cette terminologie, à titre d’exemple, le mot « islamiste » (islāmī) est désormais et depuis bien longtemps usité couramment dans le monde arabe – et plus généralement dans le monde musulman – par l’ensemble des mouvements qui font une lecture politique de l’islam et qui aspirent, selon des modalités diverses et variées, à participer au pouvoir. Les observateurs de ces mouvements reprennent cette même terminologie, pour les écrits francophones il suffirait de citer – de manière non exhaustive – François Burgat (1988, 2010), Gilles Kepel (2000), Olivier Roy (2008 et 2011), Nilüfer Göle (2003 et 2005) et d’autres. Il ne s’agit bien sûr pas de remettre en cause la légitimité scientifique de ces travaux mais plutôt d’interroger un fait paraissant somme toute « naturel » de par son extrême récurrence mais qui pose question, ne cessant de nous interpeller durant la rédaction de notre travail de recherche. En ce domaine, le discours médiatique tend à prédominer sur le discours scientifique. En effet, si ce dernier transmet  et impose un certain cadre conceptuel au premier (« déconstruction », « héritiers », « travail/capital », etc.), l’inverse semble désormais relever de la norme.

« Islamisme » ou quid de l’analyse comparative ?

Un autre élément conforte notre perplexité à accepter telles quelles les terminologies courantes sur l’islam contemporain, rendant difficile, sinon impossible les analyses comparatives avec les phénomènes ayant trait à d’autres religions. Pour reprendre notre illustration précédente, le substantif « islamisme » serait à l’islam ce que le fondamentalisme et l’intégrisme seraient au christianisme ou ce que l’ultra-orthodoxie serait au judaïsme. Quand bien même chaque champ religieux peut se targuer de spécificités, il n’en reste pas moins que l’on devrait pouvoir les analyser avec une terminologie relativement unifiée, ce qui n’est – nous semble-t-il – pas encore le cas dans les études islamiques.

Ce constat critique n’a rien d’innovant en soi : en son temps, l’éminent arabisant Maxime Rodinson établit une remarque similaire, relevant que cette appellation d’islamisme « […] offre un danger de confusion avec la dénomination de la religion en elle-même » (Rodinson 2003, p. 20) ; en effet, là encore, pour analyser les mouvements contestataires chrétiens, les spécialistes les qualifient-ils de « christianistes » ? ou encore de « judaïstes » en ce qui concerne le judaïsme ? La réponse est évidemment non.

Plus récemment, Mohammed Hocine Benkheira relevait également que cette appellation « […] place [ces acteurs de l’islam politique] en position de représentants légitimes du mot “islâm” » (Benkheira 1997, p. 10), enfin, plus généralement, Nadine Picaudou estime que cette question épineuse des reformulations modernes de l’islam « apparaît comme un préalable indispensable […] » et que les vulgates réductrices prévalent à la fois « tant dans les discours occidentaux sur l’islam que dans ceux des acteurs de l’islam politique » (Picaudou 2010, p. 16-17).

Les remarques précédentes nous conduisent à proposer une terminologie de travail plus adéquate et capable de rendre compte de phénomènes comparables dans les trois religions susmentionnées. Tout d’abord, nous rejetons le substantif « islamisme » en préférant parler de phénomène de « politisation du religieux », voire « d’islam politique » et qui concerne des mouvements à tendance souvent conservatrice, reproducteurs de l’ordre établi. À l’endroit de mouvements plus contestataires, nous proposons de les désigner comme tel : « mouvements (islamiques) contestataires » et pour une infime minorité d’entre eux « mouvements (islamiques) révolutionnaires ». Quant à son dérivé « islamiste(s) », qualifiant des acteurs et des mouvements n’ayant souvent quasiment aucun rapport entre eux, nous proposons « militants de l’islam politique » ou « militants contestataires », ou encore pour la minorité légitimant le renversement de l’ordre établi (de manière plus ou moins violente) « militants révolutionnaires ».

Ce qui est souligné la plupart du temps par « islamisme » étant une caractéristique particulière, telle que le conservatisme religieux, la contestation politique, l’aspiration au pouvoir ou bien la volonté de renverser l’ordre établi, ou plus globalement l’« idéologisation du religieux » (voir Nadine Picaudou). Ces caractéristiques ne sont toutefois pas interchangeables. Par conséquent, employer « islamisme » obscurcit l’étude des phénomènes en question. Il nous paraît donc préférable de qualifier tel mouvement/acteur en fonction de(s) caractéristique(s) visée(s). En effet, réunir tous ces modes d’inscription dans le réel sous un seul vocable globalisant tend selon nous à réifier des phénomènes explicables par les sciences sociales. La réification ou l’essentialisation constituent l’antithèse d’une explication de type scientifique.

Le fondamentalisme et ses caractéristiques distinctives

Un autre substantif revient souvent, en apparence plus pertinent pour analyser le rapport d’un groupe et/ou d’un individu avec ce qu’il sacralise : le « fondamentalisme » — dans le cas de notre recherche, il s’agissait plutôt de la sacralisation des « Textes fondateurs » (Coran etsunna pour l’islam sunnite). Tout aussi ardu à circonscrire qu’« islamisme » et tout autant galvaudé, la posture qu’il implique se retrouve de surcroît chez des auteurs classiques aussi différents qu’Ibn azm (m. 1064) ou Ibn Taymiyya (m. 1328), mais également au sein de courants aussi concurrents que les Frères musulmans ou le néo-salafisme saoudien, ou encore même dans l’œuvre de réformistes musulmans contemporains tels que Ğamāl al-Bannā ou Muammad Šarūr. Cette récurrence des usages historiques et contemporains peut expliquer – sans la légitimer – la confusion médiatique quant à la terminologie à employer, soulignant l’urgence du métier à engager un questionnement réflexif et critique sur ce qui pourrait apparaître de surcroît comme superficiel : la terminologie.

La recherche universitaire, avec sa modalité de temps long et sa propension à se plonger dans les écrits des acteurs en question, permet de dépasser les prénotions englobantes et de proposer des notions et des concepts opératoires. À titre d’illustration de cette démarche critique et réflexive, citons les caractéristiques que nous avons pu établir quant à ce que pourrait recouvrir la notion de « fondamentalisme » appliqué au champ religieux de l’islam et au-delà, dans une démarche comparatiste, au judaïsme et au christianisme :

§  une relation d’« absolutisation » vis-à-vis de l’écrit et/ou des textes fondateurs ;

§  la visibilité de l’adhésion religieuse, publique et non privée ;

§  la solidarité de groupe, régénérée pour devenir effective ;

§  la non-ambiguïté, ne laissant aucune place à l’incertitude : l’uniformisation règne, l’entre-deux est systématiquement combattu.

Ces traits ne nous dispensent pas d’une étude socio-historique ou anthropologique, et ne prétendent pas gommer la distance temporelle et les différences de contextes d’énonciation entre un auteur du 13esiècle et un contemporain. Ils mettent simplement l’accent sur un type de rapport à l’absolu, qui, lui, se retrouve bien tant dans les périodes anciennes qu’actuelles ; en se gardant bien de n’y voir qu’une simple répétition, étant entendu que l’histoire humaine ne se répète pas.

Conclusion

Nous n’avons pas abordé dans notre thèse de doctorat l’étude de termes tels que « radicalisme », « terrorisme », « extrémisme », car nous avons considéré qu’ils ne convenaient pas à un travail de recherche universitaire de par la charge émotionnelle qu’ils véhiculent et le jugement de valeur qu’ils véhiculent. Il en eût été tout autrement de termes tels que « conservatisme », « traditionalisme » et « libéralisme » qui feront l’objet d’une publication prochaine.

Il paraît salutaire pour les sciences humaines et sociales que les qualificatifs employés pour décrire des phénomènes, des mécanismes et des positionnements soient mûrement et constamment éprouvés afin qu’ils ne soient pas prisonniers des catégories médiatiques dominantes pas plus que de l’autoréférencialité, i.e. la définition que les acteurs utilisent eux-mêmes pour se définir. D’aucuns y verraient peut-être la promotion d’une neutralité scientifique sans concession, il s’agit plus simplement à nos yeux, et pour pasticher la célèbre citation attribuée à Albert Camus, de ne pas « ajouter au malheur des études islamiques en mal nommant les choses ».

Bibliographie

§  Benkheira MH. et Becker A., 1997, L’amour de la loi. Essai sur la normativité en islam, Paris, PUF (Politique d’aujourd’hui).

§  Burgat F., 1988, L’islamisme au Maghreb. La voix du Sud, Karthala (Les Afriques).

§  Burgat F., 2012, L’islamisme à l’heure d’al-Qaida, Paris, La Découverte.

§  Duarte S., 2014, L’idée de réforme religieuse en islam depuis les indépendances, Paris, EPHE (thèse de doctorat).

§  Göle N.,  2003, Musulmanes et modernes. Voile et civilisation en Turquie, Paris, La Découverte (Sciences humaines et sociales) [1re éd. 1993].

§  Göle N., 2005, Interpénétration. L’Islam et l’Europe, Gallade Éditions.

§  Kepel G., 2000, Jihâd, expansion et déclin de l’islamisme, Paris, Gallimard.

§  Picaudou N., 2010, L’islam entre religion et idéologie : essai sur la modernité musulmane, Gallimard (NRF Essais).

§  Rodinson M., 2003, La fascination de l’islam, Paris, La Découverte/Poche (Sciences humaines et sociales).

§  Roy O., 2008, La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture, Paris, Éditions du Seuil (La couleur des idées).

§  Roy O., 2011, Généalogie de l’islamisme, Paris, Fayard (Pluriel).


Pour citer ce billet : Steven Duarte, « Islam, islamisme, fondamentalisme…Qui nomme ? les journalistes, les chercheurs ou les acteurs ? », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org)

 

Steven Duarte est agrégé d’arabe et docteur ès études arabes et islamiques (EPHE). Il enseigne la langue arabe et les réformismes de l’islam contemporain à l’Université Paris 13. Sa thèse portait sur une sélection de dix penseurs réformistes musulmans dont la production s’étend de la moitié du 20e siècle à nos jours.

Son travail de recherche vise à rendre compte et à analyser progressivement la riche production réformiste à l’échelle du monde musulman sunnite puis à la mettre en rapport avec des questions contemporaines majeures : modernités multiples, altérités culturelles, conflits, évolutions de la religiosité.

 

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