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Populisme, la fin d’une illusio

23 septembre 2015

Populisme, la fin d’une illusio

À son apogée en Europe, le populisme est agaçant mais sans avenir. La réalité, voilà l’ennemi du populisme !

Publié le 26 juillet 2015 dans Europe

CONTREPOINTS.ORG

Par Guy Sorman

 

Les démocraties occidentales sont toutes actuellement parcourues par des émotions que l’on peut qualifier de « populistes » : partout, des leaders et partis prétendent dépasser les anciens clivages droite, gauche, ou socialisme, libéralisme pour « rassembler » le peuple, la nation, la tribu. Ce populisme contemporain ressemble à une forme molle et peu belliqueuse du fascisme des années 1930, en moins périlleuse donc mais d’une essence voisine. Mais exactement comme le fascisme d’hier, ce populisme contemporain – Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, le Parti nationaliste écossais, le Front national en France, l’Union démocratique du Centre de Christophe Blocher en Suisse, le Tea Party aux États-Unis… – déblatère sur deux fronts : la race et l’économie. Sur l’un et l’autre thème, le verbiage se substitue à la réalité.

Populisme nationaliste


Considérons la race ou la nation : qu’il s’agisse des Catalans, des Français de souche, des Écossais, des Basques, des Anglais, le discours populiste est d’autant plus hargneux qu’il se fonde sur de l’inexistant. Il n’existe pas de race française, ni catalane, ni écossaise : c’est indéniable. Existerait-t-il une nation catalane, française ou écossaise ? Oui, peut-être, mais à condition d’en reconnaître le caractère métis autant que l’histoire indissociable de celle de ses voisins. Ainsi n’y a-t-il pas plus d’histoire espagnole sans Catalans ni Basques que d’histoire basque ou catalane sans Espagne ; les Écossais sont britanniques ainsi que l’inverse ; les Français, depuis mille ans, sont constitués d’une incessante sédimentation d’apports extérieurs ; la Grèce moderne est une filiale de l’Empire ottoman, elle ne descend pas d’Aristote.

N’est-il pas paradoxal que le populisme ethnique se manifeste en un temps, le nôtre, où les frontières sont devenues indistinctes et les migrations généralisées ? À moins que le populisme ne soit une réaction épidermique à ce monde trop ouvert et pour certains, la nostalgie d’un autre monde disparu, quoique mythique. Une nostalgie quelque peu agressive, plus que romantique, car la haine de l’autre, le voisin de préférence, est partout le ciment du populisme. On hait le plus celui ou celle qui vous ressemble, par suite de ce que Sigmund Freud nomma « le narcissisme de la petite différence ». Ce narcissisme peut faire des dégâts, il en provoqua beaucoup par le passé, mais il s’épuise vite tant il est irréel : en France, par exemple, une femme musulmane sur deux épouse un non musulman, dont les enfants seront vraisemblablement français et laïcs.

À ce rythme, sous l’effet de la mondialisation et du métissage, les populistes vont rapidement manquer d’ennemis : l’échec électoral des indépendantistes écossais me paraît significatif de ce reflux du populisme ethnique. Il est probable qu’un référendum en Catalogne signerait aussi l’échec des indépendantistes. Et le populisme économique n’a, je crois, guère plus d’avenir.

Populisme économique


Le discours économique populiste, car ce n’est essentiellement qu’un discours, est le même à droite (Front national en France) qu’à gauche (Syriza, Nationalistes écossais, Podemos) : avant tout, un refus de l’économie de marché et une négation du réel. Les leaders populistes sont tous favorables au repli nationaliste, alors même que l’échange est le fondement historique de toute prospérité. Tous ces leaders dénoncent des inégalités réelles ou fictives, pour proposer de redistribuer avant même de produire. Tous ignorent la fonction décisive de l’entrepreneur, laissant croire que la croissance est un mouvement perpétuel ou que l’État en soi pourrait générer des bénéfices : ce que, par-delà toute théorie, l’histoire du vingtième siècle a démontré faux.

Les populistes ignorent tous que le principal apport de l’économie dite capitaliste est la création non pas d’une oligarchie, mais d’une classe moyenne et l’élimination quasi totale de la misère ; ce capitalisme tant haïssable génère même un surplus qui permet de financer des services collectifs de santé et d’éducation, et garantit aux plus pauvres un minimum vital. À la place de ce capitalisme, évidemment imparfait, les populistes ne proposent rien de vrai comme en témoigne la capitulation du gouvernement grec, pas devant l’Allemagne, mais devant la réalité. La réalité, voilà l’ennemi du populisme !

Le populisme est agaçant mais sans avenir, ceux qui s’en réclament peuvent gagner des élections, mais ils ne sauraient exercer durablement le pouvoir. Les populistes peuvent détruire, mais ils ne sauraient rien édifier de durable ni de vrai. Si nous élargissons un instant notre champ d’investigation, on observera que, parfois, des leaders populistes ont de la chance, mais que celle-ci ne dure pas : le gouvernement populiste d’Argentine (Cristina Kirchner), du Venezuela (Hugo Chavez), de Russie (Vladimir Poutine) ont fait croire, pendant quelques années, qu’il était possible de distribuer sans produire grâce à l’envol momentané sur le marché mondial du cours du soja, du pétrole et du gaz. Une fois les cours retombés à leur seuil naturel ces économies populistes se sont effondrées : il ne reste plus à ces matamores péronistes, chavistes et poutiniens, pour se perpétuer au pouvoir, que la haine de l’autre.

Au total, pour en revenir à l’Europe, le populisme me paraît avoir atteint son apogée : il ne peut plus que reculer, il ne changera pas nos sociétés. Il pourra persister comme un urticaire, agaçant, mais superficiel.

L'AUTEUR

Guy Sorman

Le site de l'auteur

Chroniqueur de la mondialisation et spécialiste de la Chine, Guy Sorman a enseigné l'économie à Sciences Po Paris et dans de nombreuses universités étrangères (Chine, USA, Russie et Argentine). Il est notamment l'auteur de "Le bonheur français", "Le progrès et ses ennemis", "Le Génie de l'Inde" ou "L’année du coq".


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