le collectif des musulmans citoyens français

Lettre d’un prisonnier palestinien à sa femme

14 septembre 2015

Lettre d’un prisonnier palestinien à sa femme

Le 13 février 1988, tu as quitté ta maison, blessé en fabriquant une bombe, et on t’a mis en cellule pour 24 ans. Cela n’a pas été long Rawhi. Ce n’était pas trop. Penses-tu que la patience a raccourci les années ?

  « Une nuit nous sépare »

 

Le 13 février 1988, tu as quitté ta maison, blessé en fabriquant une bombe, et on t’a mis en cellule pour 24 ans. Cela n’a pas été long Rawhi. Ce n’était pas trop. Penses-tu que la patience a raccourci les années ? Si tu n’avais pas eu des cheveux blancs et la capacité de compter, nous dirions qu’elles ont passé rapidement, comme si elles avaient été des journées. Que les gardiens aiment cela ou pas, les années ont passé rapidement. J’ai attendu un jour qui est devenu réel grâce aux héros qui ont répondu à ta confiance. Les gens pensent toujours à toi. Ceux qui disent qu’ils ont oublié notre douleur se trompent. 


C’est un bel arrangement, aussi chaud à mon cœur que la patience avec laquelle j’ai cru et avec laquelle j’ai gravi de hautes montagnes. Rien ne pouvait m’ennuyer, ni la punition infligée par le gardien, ni le fait d’être en cellule d’isolement. Le Saint Coran était entre mes mains. Je le tenais très fort et je souriais. Je dormais confortablement, puis la victoire est venue. La victoire qui a éclairé des ténèbres de 24 années.


Je pense à tes souffrances depuis notre mariage, voici 24 ans. Tu étais toujours une épouse et il s’était écoulé six mois depuis notre mariage. Tu as eu la même patience que la mienne. Je savais alors qui tu étais, entre les femmes, et je suis impatient de te voir, maintenant que la liberté approche.


Une nuit me sépare de toi. Pourquoi ne veut-elle pas finir me demandais-je. Est-ce parce que c’est la dernière nuit Abu Jamal ? Ou est-ce simplement ton impatience de voir une femme qui n’est entrée dans ta vie que pendant six mois, que tu as laissée se raccrocher à la patience jusqu’à ce qu’elle la pratique au-delà de tout ce que tu aurais pu imaginer ? Je t’ai envoyé un mot, Umm Jamal, depuis ma dernière nuit en prison : « Allah est Grand. »


Combien de fois t’es-tu réveillée, Umm Jamal, emplie de nos rêves et souvenirs, essuyant sur tes joues les larmes de la solitude ? Combien d’heures as-tu passées à considérer les années sacrifiées à Dieu ? Quel grand cœur tu as ! Quel beau corps que celui qui t’a portée ! Il est temps de nous voir à nouveau, après que les cheveux sont devenus blancs et que ma jeunesse s’est envolée, mais ma fidélité, mon engagement, mon honnêteté, mon humanité, mon héroïsme  et mon sacrifice sont toujours là.

Umm Jamal, il n’y a pas un seul endroit de mon corps qui n’ait été affecté par les coups du geôlier. Mes yeux voient toujours l’obscurité des cellules. Mais ton souvenir n’a jamais quitté mon corps. Tes paroles, la détermination dans ton regard et tes fidèles prières pouvaient guérir mes blessures. Et je compte encore les jours et les nuits qui s’écouleront avant que je ne te voie à nouveau. Combien de temps cette nuit va-t-elle durer ?


Je regarde autour de moi au moment où je quitte la prison et je vois mes compagnons prisonniers, avec qui j’ai partagé un oreiller et un plat, rester en arrière. Nous étions patients. Mon cœur est rempli de douleur, pourtant je regarde vers l’avant, vers celle que j’aime. Ainsi, je souris malgré la tristesse qui a fait son nid au fond de mon cœur brisé.


Comme je suis transféré d’une section à l’autre de la prison, je cherche plus de patience encore. Parmi toutes les pensées de mon cœur, la résistance, la liberté et la victoire sont toujours les plus importantes. Je veux les porter sur mes épaules pour le restant de mes jours, jusqu’à ce qu’elles se soient réalisées.


Te rappelles tu Umm Jamal, quand je t’ai dit de mettre un terme à ton mariage avec moi et de recommencer ta vie ? Te souviens tu de ce que tu m’as dit ? « je t’attendrai jusqu’au dernier jour de ma vie. » Mon admiration de plus en plus grande pour toi me stimule à imiter ta patience et ta force, de sorte que ma force devienne l’égale de la tienne.


Maintenant je descends du bus des prisonniers au carrefour de Rafah. J’ai les mains qui tremblent lorsque mes pieds font leurs premiers pas sur la terre de la liberté. Je cherche ton visage parmi la foule. Je souris quand tu es devant moi, forte et patiente. Tu m’adresses un salut militaire, puis me tombe dans les bras, rejetant de côté une douleur de 24 années, forte, patiente attendant la récompense de Dieu.


Je sais que tu es la meilleure femme du monde.

 

« Journaux de prisonniers » aux éditions Erick Bonnier -2014, Collection Encre d’Orient.

 

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