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Doit-on intervenir militairement contre l’État Islamique ?

13 septembre 2015

Doit-on intervenir militairement contre l’État Islamique ?

Que faire pour lutter efficacement contre l’État Islamique ?

Publié le 12 juin 2015 

CONTREPOINTS.ORG

Par Alexandre C.


La question revient périodiquement depuis que les attaques sanglantes de l’État Islamique à l’encontre des populations civiles irakiennes, syriennes ou encore kurdes se font plus pressantes. Outre l’aspect humanitaire qui ne peut pas laisser indifférent, d’autres arguments plaident en faveur d’une intervention militaire terrestre, comme par exemple la destruction du patrimoine historique de la région (statues à Mossoul1, occupation et dégradation du Krak des Chevaliers ou encore des vestiges de la ville romaine de Palmyre plus récemment). Ces saccages ont marqué l’opinion publique2, puisque le pillage ou la disparition d’ouvrages culturels vont de pair avec l’obscurantisme intellectuel et sociétal que veut imposer Daech aux populations soumises par la force. Certains craignent aussi que le conflit ne s’étende à d’autres zones (cela a déjà commencé en Afrique du Nord) et la recrudescence d’actes terroristes (les attentats de Paris en début d’année sont encore dans toutes les mémoires) et d’attaques cybernétiques de groupes liés à l’État Islamique n’est pas pour les rassurer.


Conscients de cette menace, plusieurs pays, occidentaux pour la plupart, mais limitrophes à la zone de conflit (la Jordanie par exemple) ont décidé de réagir. Leur première réaction a été de soutenir par voie diplomatique et par l’envoi de matériel et de conseillers militaires, les civils qui résistaient au déferlement de l’État Islamique. Ce soutien ne s’est pas révélé assez efficace et il a donc été décidé d’envoyer en renfort des forces aériennes et navales chargées de fournir un appui aux troupes régulières au sol. Même si elle a permis de ralentir l’avancée des insurgés, cette aide ne l’a pas stoppée. La perte récente du contrôle de la ville de Ramadi en Irak (bien qu’elle ne devrait être que temporaire) en est un nouveau signal d’alerte : la pression de Daech est de plus en plus intense et requerrait une implication plus grande de l’Occident. Autrement dit, pour repousser Daech et l’éradiquer totalement, la logique voudrait que des opérations soient conduites au sol, par une coalition de l’OTAN par exemple, en coopération avec la Ligue Arabe3. Avec le renfort et la technologie fournis, les pro-intervention ne doutent pas du succès de la mission.


Même si on aurait pu croire que le conflit en Irak en 2003 et l’insurrection qui en a résulté auraient pu refroidir les ardeurs des populations occidentales quant à une intervention au Proche Orient, on se rend compte, aujourd’hui, qu’une majorité de Français est favorable à l’envoi de troupes pour combattre l’État Islamique4. L’option militaire est aussi défendue ardemment par des hommes politiques, notamment Frédéric Lefebvre, ancien ministre et député des Français d’Amérique du Nord5.


Je ne partage pas cet avis et je vais m’en expliquer ici. Plusieurs raisons m’amènent à penser que l’envoi massif de forces militaires ne résoudrait rien et, pire encore, risquerait d’aggraver la situation, la rendant incontrôlable pendant des années voire des décennies, désorganisant durablement cette région déjà fortement impactée par plusieurs conflits.

La guerre contre le terrorisme : un conflit sans fin ?

Le principal argument invoqué par les pro-guerre est celui de la menace terroriste. Cependant, on note que malgré l’intervention d’une coalition menée par l’OTAN en Afghanistan (depuis 2001) et en Libye (en 2011), de la guerre anglo-américaine en Irak, des multiples missions (au Liban ou au Mali), rien n’a changé : en presque quinze années de guerre contre le terrorisme, on ne peut pas dire que la menace ait disparu. Les plus optimistes diront qu’elle n’est pas plus importante qu’avant justement parce qu’on est intervenu. D’autres, en revanche, vous soutiendront que notre implication n’a rien changé et qu’elle a même attisé la haine de ces groupuscules contre nous. Quoi qu’il en soit, le problème terroriste n’est pas réglé et est même loin de l’être.

La guerre contre le terrorisme semble ne pas avoir de fin. On aurait pu penser qu’elle se terminerait (un peu comme dans un film), au moment où Oussama Ben Laden, sa principale incarnation, serait capturé ou tué. Or, on se rend compte, en analysant la situation, que quatre ans après sa mort, d’autres ont pris sa place. Bien sûr ils n’ont pas sa notoriété, mais ils ont repris son combat : la lutte contre l’Occident et ses intérêts. Dès lors, on comprend que la neutralisation d’un ou de plusieurs chefs de réseaux terroristes ne mène à rien. Tels des hydres, les réseaux retrouvent très vite un leader capable de rassembler suffisamment de partisans pour poursuivre les actions terroristes. Combattre ces gens, de front en tout cas, revient donc à remplir le tonneau des Danaïdes. L’ancien patron de la CIA et du Pentagone, Leon Panetta, prévoyait en fin d’année dernière qu’une guerre ouverte face à l’État Islamique pourrait durer au moins 30 ans6. Triste programme.


Déstabilisation régionale

Outre ce puits sans fond, le déclenchement d’actions militaires (en réplique ou préventives) n’a jamais eu l’effet escompté. Qui plus est, ces conflits ont déséquilibré certains pays (l’Irak ou la Libye), remplaçant une situation peu enviable, il est vrai (une dictature militaire) par une autre : une guerre civile. Quelques lecteurs m’objecteront que je défends ici les régimes autoritaires de Saddam Hussein ou de Mouammar Kadhafi. Il n’en est rien. Je crois simplement que si on les avait gardés en place, bien des vies auraient été épargnées. Cela ne signifie pas que l’on ne pouvait rien faire pour faire bouger les lignes. C’est à cela que sert la diplomatie. La pression que l’on pouvait exercer sur ses pays (qui, exsangues ne représentaient pas de danger immédiat pour nous) aurait été beaucoup plus efficace que de faire couler le sang, comme ce fut le cas. J’y reviendrai plus loin.

Mais revenons-en à l’État Islamique. La première insurrection en Irak, suite à la guerre de 2003, a montré à quel point il était difficile de gérer ce type de conflits. Si la guerre contre les forces de Saddam Hussein a été gagnée, la paix n’a pas été acquise par l’administration américaine : en plus des pertes humaines importantes des deux côtés, du coût financier de cette guerre (plusieurs centaines de milliards de dollars), et du chaos humanitaire (destruction d’infrastructures, etc.), on remarque que le nouveau pouvoir installé par les États-Unis n’a pas été apte à affronter le coup de boutoir porté par l’État Islamique et à assurer la sécurité de ses citoyens. Autrement dit, on a rafistolé le navire une première fois et quand on a vu qu’il flottait à peu près, on est parti sur les canots de sauvetage avant que les réparations ne lâchent. Advienne que pourra. Reste que la pression insurrectionnelle n’avait jamais vraiment disparu. Elle était seulement tapie dans l’ombre, attendant le moment propice pour se découvrir et frapper.

Des troupes pas toujours adaptées

La stratégie adoptée par les insurgés de Daech a évolué depuis la guerre qui les a opposés à la coalition militaire anglo-américaine après la chute du régime de Saddam Hussein. Alors qu’à cette époque, ils utilisaient essentiellement les méthodes de guérilla urbaine (la bataille de Falloujah en est un exemple notable), leur mode opératoire s’est aujourd’hui diversifié : ils disposent en effet de chars et d’autres équipements militaires performants, de ressources financières et logistiques importantes, etc. leur permettant de mener des offensives militaires de grande ampleur. Ils retournent donc les armes des armées régulières contre elles-mêmes. Ils conservent aussi l’avantage du terrain puisqu’ils connaissent mieux que les coalitions militaires les contraintes climatiques ou géographiques de cette région : un avantage dont ils savent tirer bénéfice pour contrer la puissance technologique adverse. À quoi servent des avions s’ils ne peuvent décoller du fait d’une tempête de sable ?

Néanmoins, ils n’ont pas abandonné pour autant les bonnes vieilles méthodes de harcèlement des troupes au sol (avec comme dommage collatéral les civils, pris entre le marteau et l’enclume). Or les armées régulières ont du mal à appréhender ce type de stratégie. La raison en est simple : elles sont formées pour affronter des forces conventionnelles du même type. Et depuis que les académies militaires existent, on a toujours fait comme ça, arguant – à juste titre – que l’on avait plus de chance d’affronter des armées que des petits groupes d’insurgés. Cependant, les menaces actuelles ont changé : dès lors, ne devrait-on pas s’adapter nous aussi ? Dans nos forces armées, seules les forces spéciales sont aguerries à ce type de combat de par leur entraînement spécifique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elles sont de plus en plus sollicitées : leur efficacité n’est plus à démontrer en la matière. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que la formation de telles troupes sera contraignante, longue et coûteuse. Compliquée à mettre en place alors que l’urgence demande une réaction rapide.

De l’urgence humanitaire

Car urgence, il y a. Il ne se passe pas un jour sans que la presse ne nous fasse part d’attentats tous plus meurtriers les uns que les autres auxquels s’ajoutent les bateaux de migrants fuyant les zones de combat (en Méditerranée par exemple). La question n’est pas tant de savoir s’il faut accueillir ces migrants ou non. La réponse est bien entendue positive (il reste que les conditions d’accueil doivent être proportionnées). La véritable question à se poser est : comment aider ces populations le mieux possible. Et j’arrête tout de suite les nationalistes de toutes sortes : ces gens ne viennent pas en Europe pour le niveau de vie. Ils partent de leur pays parce qu’ils y sont contraints, parce que les conditions de vie quand vous avez des enfants à nourrir ne sont plus adéquates, que les soins sont quasi inexistants. Autrement dit, c’est pour eux une question de survie.

Devant la pression de Daech, qui disposait selon une estimation de novembre dernier de 25 000 djihadistes7, bien que certains avancent le chiffre de 200 000 hommes, les civils fuient, abandonnant tout. Un exode massif tel que la France notamment n’en a pas connu depuis 1940. Dès lors, nous devons aider ces réfugiés du mieux possible en attendant que la situation s’améliore et qu’ils puissent, si telle est leur volonté, retourner vivre sur leur terre natale.


Quelles solutions ?

Enfin, nous en arrivons à cette question : que faire pour lutter efficacement contre l’État Islamique ? Je vois principalement deux axes de réflexion à cette question. Le premier concerne l’aspect financier. Lors des combats de Mossoul fin 2014, Daech aurait récupéré environ 450 millions de dollars dans les banques de la ville7, une somme conséquente pour pourvoir pendant quelques temps du moins à la logistique de leur armée. Pour les autres voies de financement, peu d’informations filtrent, et, à mon sens, il n’y a pas assez de recherches menées dessus. Pourtant l’un des moyens les plus efficaces pour stopper l’avancée de Daech serait de leur couper les réseaux de ravitaillement et d’approvisionnement en matériel. L’opacité qui règne (même si on peut se douter que les circuits financiers sont complexes à identifier) se doit d’être levée. Nul doute que si c’était le cas, on porterait un coup fatal à cette organisation, qui permettrait de reprendre le contrôle d’une bonne partie de la région.


D’autre part, il me semble important que les États limitrophes se trouvent impliqués dans la lutte contre Daech. Après tout, ils sont aussi concernés par cette menace. Si la Jordanie, pays proche de l’Occident participe déjà aux opérations militaires, on pourrait imaginer que le jeu diplomatique fasse entrer d’autres gouvernements. L’Iran, par exemple, qui est une puissance régionale de premier plan, a, à mon avis, un rôle à occuper. Pour l’instant, et malgré quelques perches tendues officieusement, l’ancien empire perse mène des opérations de son côté sans se préoccuper de l’action de la coalition internationale. Peut-être serait-il plus profitable de coordonner les efforts, non ?

Dès lors, l’Occident pourrait se contenter d’apporter une aide logistique à cet effort militaire (qui doit avant toute chose protéger les civils et empêcher l’écroulement des gouvernements attaqués) tout en agissant par la voie diplomatique et judiciaire pour lutter efficacement contre Daech. Cette implication nous sortirait du rôle de « gendarme du monde » et pourrait contribuer à démonter les thèses selon lesquelles les pays occidentaux ne sont intéressés que par les ressources naturelles et ne se préoccupent pas du sort des populations civiles.

 

En route vers la Terre d’Israël Eretz Israël Daesh, un État comme les autres