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Daesh, un État comme les autres

14 septembre 2015

Daesh, un État comme les autres

Daesh est bien un État comme les autres.

Publié le 1 septembre 2015 

Par Ferghane Azihari.

Ccontrepoints

 

« Daesh n’est certainement pas un État » avait lancé Barack Obama lors d’une déclarationconsultable sur le site de la maison blanche. Tel est le discours des gouvernements occidentaux à l’égard de cette organisation alors qualifiée de simple groupuscule terroriste. On ne s’attardera pas ici sur l’utilisation de l’étiquette terroriste qui, de nos jours, est devenue un vulgaire qualificatif pour désigner des groupuscules souvent certes très violents mais dont la principale caractéristique réside dans la non-conformité vis-à-vis des intérêts géostratégiques des États qui dominent ce que l’on appelle la « communauté internationale ». Autrement, les gouvernements sont capables de faire preuve de beaucoup de complaisance à l’égard de ces organisations comme l’a montré l’attitude de l’État turc. Celui-ci a en effet remarqué que Daesh pouvait gêner les projets politiques kurdes et est resté très passif à l’égard de l’organisation avant de se raviser sous la pression des États-Unis. Toujours est-il que nier le caractère étatique de Daesh revient hélas à défier la réalité. La condition étatique ne s’obtient que lorsque l’on dispose du monopole de la violence légale sur un territoire et une population déterminés. L’institutionnalisation de la violence. Telle est la définition classique et communément admise de l’État. Simplement les dirigeants des États modernes ont compris que ce monopole n’était pas suffisant pour maintenir leur domination sur les populations. Ainsi donc ces derniers vont s’attacher à mobiliser plusieurs arsenaux idéologiques pour tenter de dissimuler le caractère fondamentalement violent de la puissance étatique ou du moins pour la faire accepter.


Depuis le XIXème siècle, c’est dans un premier temps au nationalisme qu’échoit la noble tâche de fabriquer le consentement des populations par la force en dessinant arbitrairement les contours d’une communauté historique et culturelle fantasmée tout en confondant sa singularité avec l’exercice du pouvoir. Vient dans un deuxième temps l’idéologie bismarckienne, laquelle consiste à nationaliser les mécanismes de protection sociale pour cultiver chez les populations un sentiment de dépendance économique vis-à-vis des élites politiques. Ce n’est en effet pas un hasard si la plupart des régimes autoritaires s’attachent à développer des mécanismes très « généreux » de protection sociale pour compenser la faiblesse des libertés individuelles. Vient enfin l’idéologie démocratique destinée à entretenir l’illusion que le citoyen contrôle effectivement l’appareil d’État pour conforter l’identification de la société à celui-ci et corrélativement la légitimité de son pouvoir.  Le problème de Daesh tient à ce qu’il s’agit là d’un proto-État en formation qui exhibe sa violence et sa barbarie sans aucune subtilité. C’est pourquoi les dirigeants occidentaux se sentent obligés d’intervenir dans les médias en refusant de lui octroyer son diplôme d’étatisme. Ils ont en effet réussi à faire du statut étatique un titre de noblesse sur la scène internationale. Le souiller serait donc problématique. C’est sans doute pourquoi le statut d’État est tant plébiscité par les populations. Israéliens, Kurdes, Palestiniens, Écossais, Catalans, Kosovars. Tous font du projet étatique la quête suprême et la condition sine qua non du salut public. La communauté des États est ainsi élevée au rang d’un club de nations civilisées. Après tout, n’est-ce pas pour œuvrer en faveur de la paix que ces derniers se sont réunis au sein de cette noble instance qu’est l’Organisation des Nations-Unies ?


Construire un État par le fer et le sang

Loin des clichés véhiculés par les gouvernements, le statut d’État n’a rien de particulièrement honorifique. Les régimes politiques étatiques sont par essence des constructions belliqueuses et nihilistes. Aucun État ne peut se vanter d’être le fruit d’un processus pacifique. C’est en effet ce que rappellent deux articles intéressants quoi que très cyniques parus dans la revue américaine Foreign Policy. Rosa Brooks, professeur de droit à la Georgetown University fait remarquer que la perpétration de crimes de masse par les régimes politiques n’a jamais été un obstacle pour acquérir une stature internationale. Elle n’exclut pas le fait que Daesh puisse devenir dans un futur plus ou moins lointain un allié des États-Unis. Après tout, l’État français que John Kerry a récemment qualifié de plus ancien allié de l’Amérique s’est adonné à de nombreuses pratiques barbares au cours de son histoire, notamment lors de la Révolution. Les autorités ottomanes ont tué entre 1915 et 1918 plus d’un million d’Arméniens lors de ce que tout le monde appelle un génocide. Sauf l’État turc bien évidemment. Ce dernier reste pourtant un acteur stratégique de l’Otan. Plus récemment encore l’État allemand – avec la complicité d’autres puissances européennes – s’est adonné au génocide le plus violent de toute l’histoire de l’humanité. Il n’a pourtant jamais été question de dissoudre ces organisations. Seulement de changer leurs dirigeants, lesquels sont aujourd’hui des alliés majeurs des États-Unis. Enfin, l’Arabie saoudite – qui n’est ni plus ni moins qu’un Daesh qui a réussi – est aujourd’hui l’une des références américaines et occidentales au Moyen-Orient. Notons par exemple que la politique pénale saoudienne ainsi que celle de Daesh sont parfaitement interchangeables.


Il n’y a pas de philanthropie en relations internationales. Les gouvernements n’agissent pas à l’extérieur de leurs frontières pour sauvegarder les droits et libertés individuelles. Ils ne rechignent jamais à s’allier avec des dictateurs infréquentables en fonction de leurs intérêts diplomatiques comme cela a toujours été le cas avec l’exemple de la Françafrique. Dans la bouche des dirigeants qui nous gouvernent, les notions de liberté et de démocratie ne relèvent que du vocabulaire politique et de la caution idéologique pour justifier des actions  guidées par des considérations géo-stratégiques avant toute chose. Le discours officiel parle aujourd’hui de la nécessité de neutraliser l’État islamique pourtant né entre autres choses du chaos institué par l’impérialisme occidental au Moyen-Orient et qui a prospéré sur la volonté de l’Arabie saoudite d’étendre le wahhabisme dans le monde musulman. Mais nul doute que si le groupuscule en question parvient à démontrer sa capacité à institutionnaliser sa domination sur les territoires conquis, il devra être traité comme un État à part entière par les puissances qui lui sont aujourd’hui hostiles. C’est en effet ce que suggère Stephen Martin Walt, professeur en relations internationales à la Harvard University. Il rappelle que de nombreux mouvements politiques violents n’ont été reconnus que très tardivement par les États-Unis, une fois que ces derniers avaient prouvé leur capacité à rester au pouvoir. Tel est le cas pour l’URSS reconnu par les États-Unis en 1933 seulement, soit 16 années après la révolution bolchévique. Mentionnons également l’exemple de la République populaire de Chine avec laquelle le gouvernement américain n’a établi des relations diplomatiques complète qu’à partir de 1979. Point d’éthique, de justice ou d’humanisme dans le processus d’adhésion à la communauté internationale. Il s’agit simplement de savoir qui est le plus fort pour imposer durablement son pouvoir afin de rejoindre sereinement le cartel des groupuscules violents qui se font appeler «États».


La rhétorique sécuritaire comme outil d’asservissement

Ainsi donc, les opinions publiques qui – avec la complicité plus moins consciente des médias – traitent différemment les crimes – selon qu’ils sont commis par quelques excités au Moyen-Orient ou par des individus en costard-cravate qui se disent démocrates en Europe ou en Amérique sont hélas atteintes de nationalisme primaire, en particulier lorsque l’on apprend que les coalitions occidentales ont, par leurs multiples «guerres contre le terrorisme», tué bien plus de civils que tous les groupes terroristes réunis cette dernière décennie. On arguera sans doute que les intentions et les idéologies ne sont pas comparables. C’est oublier qu’il faut juger une politique non pas sur ses intentions officielles mais sur les résultats. Et le résultat est qu’il n’y a aucune différence entre un individu tué au nom d’Allah et d’un autre mort au nom de la démocratie et de la lutte contre la barbarie lors d’une attaque de drone. C’est d’autant plus vrai que la démocratie, les droits de l’Homme ainsi que les nobles principes libéraux sans cesse dévoyés n’ont, encore une fois, jamais été les vecteurs de la politique étrangère des gouvernements qui s’en réclament en les piétinant chaque jour. Il n’est donc pas certain que les groupuscules terroristes aux ambitions démesurées compte tenu de leurs faibles moyens humains, technologiques et militaires soient la principale menace pour l’humanité et plus précisément pour les populations occidentales que ceux-ci semblent viser dans leurs discours. Il convient dans ces conditions de placer le curseur au bon endroit.


Le plus grand danger pour les populations occidentales est les citoyens eux-mêmes qui baissent leur garde face à ceux qui tiennent les commandes des États et qui s’arrogent le droit de régenter leur vie. Ces derniers n’hésitent pas à exploiter le moindre événement tragique pour étendre sur leurs frêles épaules la «protection» de l’État sécuritaire en grignotant le peu de libertés qui subsistent dans ces pays. En alimentant la peur, les gouvernements créent ainsi un cercle vicieux en cultivant chez leurs populations une obsession sécuritaire qui se traduit par une augmentation toujours plus grande des pouvoirs des politiciens pour le plus grand plaisir des corporations qui gravitent autour des hautes sphères du pouvoir. L’augmentation des dépenses militaires satisfait ceux qui contrôlent les complexes militaro-industriels. L’interventionnisme militaire satisfait les prétentions de ceux qui veulent s’accaparer les ressources étrangères autrement que par les mécanismes de marché libre en créant toujours plus de terroristes. Enfin la surveillance de masse fait le bonheur de ceux qui ont les bonnes connexions politiques pour utiliser le renseignement d’État à des fins d’espionnage industriel. Il s’agit là d’un capitalisme de connivence tout ce qui a de plus classique. En définitive Daesh est bien un État comme les autres : « une organisation sociale imposée par un groupe vainqueur à un groupe vaincu, organisation dont l’unique but est de réglementer la domination du premier sur le second en défendant son autorité contre les révoltes intérieures et les attaques extérieures. Et cette domination n’a jamais eu d’autre but que l’exploitation économique du vaincu par le vainqueur» selon les dires de Franz Oppenheimer.

 

L'AUTEUR

 

Ferghane Azihari

Le site de l'auteur

Ferghane Azihari est coordinateur local pour European Students for Liberty en région parisienne. Il est intéressé par les sciences politiques et sociales au sens large et aime composer de la musique à ses heures perdues.

 

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