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C’est du capitalisme et non de la démocratie dont les pays arabes ont le plus besoin

13 septembre 2015

C’est du capitalisme et non de la démocratie dont les pays arabes ont le plus besoin

Ce qu’on a appelé « le printemps arabe » fut moins une revendication de démocratie politique qu’une protestation pour obtenir la liberté fondamentale de travailler et d’échanger.

Publié le 22 juillet 2014 

CONTREPOINTS.ORG

Par Damien Theillier

 

Pour quelles raisons les entrepreneurs arabes ne parviennent-ils pas à exploiter pleinement leur potentiel afin d’amener la prospérité, tant pour eux-mêmes que pour leurs pays ? Pourquoi l’économie tunisienne est-elle en panne alors que le pays dispose d’une richesse considérable en ressources humaines et entrepreneuriales ? L’économiste péruvien Hernando de Soto prétend que l’Occident a fondamentalement mal interprété le printemps arabe déclenché dans la ville tunisienne de Sidi Bouzid après le suicide du jeune Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010. Selon lui, Bouazizi et ceux qui se sont immolés après lui, protestaient au nom des 380 millions d’Arabes qui sont privés de toute protection juridique de leur propriété et du droit élémentaire de travailler, de vendre et d’acheter.


En 2013, une étude sur l’état de l’économie tunisienne a été menée conjointement par l’Institut pour la liberté et la démocratie (ILD), que préside l’économiste Hernando de Soto, et l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA). Les travaux de l’Institut pour la liberté et la démocratie (ILD) portent sur le rôle de l’accès aux droits de propriété dans l’émancipation et l’enrichissement des populations défavorisées. L’étude menée en Tunisie a été fondée sur des observations quotidiennes, l’écoute des plaintes d’entrepreneurs de la région et s’est appuyée sur une conviction commune : au cours des deux derniers siècles, l’histoire a démontré que l’entrepreneuriat créait de la richesse et que le monde arabe – et en particulier la Tunisie – regorgeait d’entrepreneurs ambitieux et talentueux.

Le résultat de cette étude est un livre, L´économie informelle : comment y remédier ?, publié à Tunis en français par Cérès Éditions. Ce livre apporte un début de réponse : ce qui bride l’entrepreneuriat tunisien est un excès d’activités commerciales menées extra-légalement, à savoir en marge de la règle de droit. Car le problème est que sans droits de propriété privée universels, bien protégés, clairs et transférables, il ne peut y avoir d’économie de marché. Or le constat est que 92% des Tunisiens possèdent leurs biens immobiliers sous une forme extralégale et que 85% des entreprises tunisiennes opèrent, également, de manière illégale. Même constat de l’Institut, pour des pays comme l’Égypte et la Libye où 90% des gens ne détiennent pas légalement leurs biens immobiliers.


C’est ce qu’on appelle l’économie informelle ou extralégale. Elle est définie comme étant la partie d’une économie qui n’est pas soumise aux taxes et qui n’est pas contrôlée par les institutions étatiques ou incluse dans le calcul du PIB. En effet, lorsqu’une activité ne dispose pas de documents officiels, elle ne peut faire appel ni aux crédits, ni au capital. Un phénomène qu’Hernando de Soto a déjà pu étudier au Pérou et dans toute l’Amérique latine1.


L’ILD et son équipe de chercheurs ont noté que dans les 60 jours qui ont suivi l’immolation de Bouazizi, quelque 60 personnes ont suivi son exemple dans les pays arabes dont 5 en Égypte.

Une exigence de liberté économique


Le livre montre que ce qu’on a appelé « le printemps arabe » fut moins une revendication de démocratie politique qu’une protestation pour obtenir la liberté fondamentale de travailler et d’échanger, dans une région où plus de 90% de la population vit et travaille en dehors de la loi.

Le cas de Mohammed Bouazizi, à l’origine du mouvement de protestation est exemplaire. Bouazizi s’est tué après que la police lui avait confisqué tous ses fruits et une balance électronique bricolée. C’était tout ce qu’il avait. C’était un petit commerçant doué, qui espérait économiser assez d’argent pour s’acheter une voiture et développer son entreprise. Comme l’atteste sa famille, il n’avait aucun engagement politique. La liberté qu’il réclamait, était celle d’acheter et de vendre, et de construire son entreprise sans avoir à payer des pots de vin à la police, sans craindre d’avoir ses biens confisqués de façon arbitraire. S’il fut un martyr, ce fut un martyr du capitalisme et non de la démocratie.

Dans le monde arabe, en effet, il faut en moyenne présenter quatre douzaines de documents et supporter deux ans de tracasseries administratives pour devenir le propriétaire légal de sa terre ou de son entreprise. Si vous n’avez pas le temps ou l’argent pour cela, vous êtes condamné à vie au marché noir. Peu importe si vous êtes bon, vous n’aurez jamais les moyens de sortir de la pauvreté.

Dans la plupart des pays en développement, ce droit de travailler n’existe pas. En théorie, tout le monde est protégé par la loi. Mais dans la pratique, le processus d’acquisition d’une licence légale est tellement freiné par la corruption et la bureaucratie que seule une petite minorité peut se permettre d’y arriver.

De Soto nous montre cependant que cette économie informelle n’est pas seulement un problème, c’est aussi la solution qui peut contribuer à la croissance et à la stabilité de la région. Il plaide pour une reconnaissance légale de l’économie informelle, en instaurant un système qui permette d’abaisser le « coût du droit ». Il s’agit de rendre la création d’une entreprise, moins coûteuse par un raccourcissement des délais, un allégement des documents officiels requis et l’instauration d’une fiscalité adaptée. Cette stratégie pourrait devenir la stratégie anti-pauvreté la plus efficace jamais conçue.

 

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