le collectif des musulmans citoyens français

Les Frères musulmans , une idéologie sectaire, radicale et fascisante

23 juillet 2015

Les Frères musulmans , une idéologie sectaire, radicale et fascisante

La « confrérie des Frères musulmans » est sans aucun doute l’une des organisations les mieux structurées et les plus secrètes de l’islam radical. Sa plus grande réussite est d'avoir rendu les experts unanimes à son sujet sur le fait qu'elle constitue un « véritable poison qui gangrène l'Égypte et le monde arabo-musulman ». 

Créée en 1928 dans le contexte d’un retour au fondamentalisme religieux et de la lutte armée contre l’occupant britannique sur la péninsule arabique, la Confrérie a développé une idéologie qualifiée parfois d’obscurantiste. Ses idées se sont répandues du Moyen-Orient au sous-continent indien en réaction aux valeurs de l’Occident, présentées comme une tentative de déstabilisation et de domination du monde arabo-musulman. « Après la chute du fascisme et l'échec du communisme, les frères musulmans incarnent-ils la dernière idéologie universelle et totalitaire du XXe siècle ? C'est une vraie question. Très présents dans tous les pays du « printemps arabe », profitant de la chute de vieilles dictatures nationalistes, après être - officiellement - demeurés en retrait des révoltes qui réclamaient « l’instauration de la démocratie », les Frères musulmans ont su en récolter les fruits, mais en sont surtout devenus les fossoyeurs.[1] Il manquait un livre récent, en français, documenté, pour présenter aujourd'hui cette « confrérie » adepte du jihad qui a toujours été fascinée par le nazisme et le fascisme.

 

La publication à Paris de cette « Histoire secrète  des Frères musulmans",[2] est donc venue combler un vide. Écrite par un universitaire égyptien, Chérif Amir, spécialiste de l'impact des religions sur les conflits armés au Moyen-Orient et docteur en géopolitique de l'Université Paris VIII, cette histoire décrit les nombreuses tentatives de prise de pouvoir en Égypte par les Frères musulmans, leurs succès et les défaites. De par ses révélations, l'ouvrage met en lumière des faits généralement méconnus en Occident qui entraîneront le lecteur dans les coulisses de l’histoire de l’Égypte sur un mouvement dont l'idéologie est aussi sectaire qu'elle est ouvertement radicale et dont les sinistres effets se font sentir bien au-delà du seul Moyen-Orient où elle est née, et connaît son plein développement, et dont l'État islamique proclamé et dirigé par El-Baghdadi est le dernier avatar, d'une idéologie qui s'est développée du sous-continent indien à  la Chine. L'avant-propos du livre est d'Éric Denécé (*) et la préface d'Alain Chouet.[3] Avec l'autorisation de l'auteur, nous publions ci-dessous la préface du livre qu'on ne peut que recommander à tous ceux qui désirent comprendre une guerre que certains considèrent déjà comme mondiale dans laquelle la France est aujourd'hui militairement engagée. Paris, le 25 février 2015.©

 

Éric Denécé


Mossoul, fin juin 2014. El-Baghdadi, leader de l'État islamique d'Irak et du Levant (EIIL) – groupe terroriste né en réaction à l'invasion américaine de 2003, puis en lutte depuis 2011 contre Bachar El-Assad en Syrie –, vient de s'emparer du nord de l'Irak en quelques semaines. Il proclame l'instauration du nouveau califat islamique, annonçant sans ambiguïté son intention de l'étendre au monde et énonçant sans vergogne la liste de ses revendications territoriales, lesquelles incluent jusqu'à l'Andalousie !

 

Éric Denécé, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement

 

Cet effet d'annonce théâtral pourrait faire sourire, si ce n'est que la loi islamique stricte appliquée par le nouvel État impose, entre autres, l'excision des femmes et des jeunes filles et qu'existe la crainte légitime de voir l'un des groupes terroristes les plus sanglants de la planète s'emparer durablement de ressources pétrolières qui vont lui permettre d'assurer son financement. Aussi, une question se pose : qu'est-ce qui fonde cette démarche islamiste radicale qui veut à tout prix instaurer un État religieux transnational, qui cherche à rétablir les lois et le style de vie de l'Arabie du VIIe siècle de notre ère et qui justifie une violence extrême, inhumaine, contre tous ses opposants, au nom de la religion ?

 

La réponse se trouve sur les bords du Nil, où, depuis la fin des années 1920, un poison gangrène l'Égypte et le monde arabo-musulman : le mouvement des Frères musulmans et son idéologie sectaire. Ses effets se font sentir bien au-delà du seul Moyen-Orient où il est né et connaît son plein développement, car l'État islamique proclamé et dirigé par El-Baghdadi en est le dernier avatar.

 

Si la civilisation égyptienne a légué à l'humanité un patrimoine archéologique exceptionnel, la deuxième caractéristique du pays, c'est l'islamisme radical violent. En 1928, sous l'impulsion d'Hassan El-Banna, a pris naissance dans ce pays, le mouvement phare de l'islamisme fondamentaliste sunnite : les Frères musulmans. Son objectif déclaré est d'imposer l'islam au monde. Pour parvenir à son but, la confrérie prône le jihad et a donné naissance à de nombreux mouvements terroristes, dont :
– le Gama'a al-Islamiya (le Groupe islamique), apparu à la fin des années 1970 et dont le chef historique, le cheikh Omar Abdel Rahman, est emprisonné aux États-Unis pour son rôle dans le premier attentat contre le World Trade Center en 1993 ;
– le Mouvement du jihad islamique (al-jihad al-Islami) connu pour l'assassinat du président Anouar El-Sadate en 1981. Ce groupe est membre à part entière du Front islamique mondial pour le jihad contre les Juifs et les Croisés créé le 23 février 1998 par Oussama Ben Laden, également appelé al-Qaeda « central ». Pendant un temps, Ayman El-Zawahiri a été son leader et de nombreux cadres de l'organisation responsable des attentats du 11 septembre 2001 proviennent de ce mouvement islamiste pur et dur. Ainsi, de tous les pays arabes victimes du terrorisme islamiste, l'Égypte est celui qui est le plus directement touché. En effet, ce pays, riche d'un patrimoine historique hors du commun, tire une part essentielle de ses ressources du tourisme. C'est aussi un État proche du camp occidental et signataire d'un traité de paix avec Israël. Ces différents éléments en font une cible de choix pour les terroristes islamistes.

 

Entre 1992 et 1997, l'Égypte a connu plusieurs centaines d'attaques terroristes (plus d'un millier selon des statistiques officieuses), sans que l'on n'en parle guère. C'est la tuerie de Louxor, le 17 novembre 1997, qui a révélé au grand jour l'ampleur du phénomène : six terroristes de la Gama'a al-Islamiya, déguisés en policiers, s'introduisent dans le temple d'Hatchepsout tuant de sang-froid, en quelques minutes, une soixantaine de touristes et blessant près de 400 personnes, avant d'être eux-mêmes abattus par la police. Au milieu des années 2000, les attentats se sont poursuivis, notamment en 2004-2005 (Taba, Charm el-Cheikh, Dahab, Le Caire, etc.), faisant près de deux cents victimes et des centaines de blessés. Pourtant, les Européens, dont les ressortissants figurent en première ligne des cibles de ces groupes, n'y ont pas reconnu l'action des Frères musulmans.

 

Cette habile séparation des rôles, la dissimulation et les mensonges dont fait preuve la confrérie ne cessent d'abuser et de tromper les Occidentaux depuis huit décennies, aux yeux desquels elle apparaît respectable. Une telle perception permet de mesurer l'état d'inconnaissance du mouvement par nos États.

 

L'obsession de la confrérie a toujours été de parvenir au pouvoir en Égypte, puis d'instaurer le califat islamique mondial. Pour cela, elle n'a cessé de jouer sur deux tableaux : une action politique, sociale et religieuse, qu'elle conduit en son nom propre, et des actions terroristes ultraviolentes (attentats, assassinats) qu'elle délègue aux groupes terroristes qu'elle a créés à cet effet, tout en niant tout lien avec eux, voire en dénonçant leurs actions qu'elle a secrètement commanditées.

 

Ainsi, contrairement à sa communication officielle et à sa quête de respectabilité, le mouvement des Frères musulmans est bien un groupe terroriste de la pire espèce, fondé sur une idéologie sectaire, radicale et fascisante. En effet, dès la création de la confrérie, son leader a affirmé son admiration pour le nazisme et organisa une partie de ses mouvements de jeunesse à l'image de ceux de l'Allemagne hitlérienne. Par ailleurs, la confrérie n'a cessé d'exporter son idéologie haineuse et d'essaimer dans le monde arabe sunnite afin de préparer le califat futur qu'elle appelle de ses vœux.

 

C'est à ce titre que le présent ouvrage est fondamental, car pour la première fois un auteur a le courage et les compétences de mettre en lumière le caractère terroriste et sectaire d'un mouvement radical que l'on a cherché à présenter comme capable de jouer le jeu démocratique.

 

Le livre de Chérif Amir révèle l'idéologie sectaire et les exactions des Frères musulmans, leur pilotage des groupes armés, leurs liens avec le Hamas et al-Qaeda, leur prise de pouvoir illégale en Égypte, à l'occasion d'élections truquées – en 2012 et en 2013 – mais avalisées par l'Occident et la trahison de Morsi alors même qu'il présidait aux destinées de son pays.

 

Il révèle également – et ceci est de la plus haute importance – le rôle essentiel de l'administration américaine afin d'installer et de maintenir la confrérie au pouvoir, en dépit de la situation minoritaire de celle-ci et de son rejet par le peuple égyptien lui-même. Ainsi, Washington, éternel apprenti sorcier ne semblant envisager le monde qu'en fonction de ses intérêts à court terme, n'a pas appris de la leçon afghane des années 1980 et continue délibérément de soutenir un mouvement terroriste et des monarchies islamistes, notamment le Qatar, dont les valeurs sont aux antipodes des idées libérales qui fondent la civilisation occidentale.

 

« Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut voir. » Tel est le trait qui caractérise la politique des Occidentaux à l'égard de l'Égypte. En effet, les États-Unis et l'Europe ont décidé de considérer que les événements de juin 2013 ayant conduit à la déposition de Morsi étaient un coup d'État militaire orchestré par le général El-Sisi ayant renversé un régime démocratique.

 

On sourit devant une telle analyse, sans toujours parvenir à déterminer si elle relève du mensonge grossier – afin de soutenir la confrérie – ou de la méconnaissance totale de la situation locale. Toujours est-il que l'immense révolution populaire, troisième et dernier acte des événements commencés en janvier 2011, est niée par les principales puissances de la scène internationale. Inutile de dire le ressentiment et l'exaspération que cette attitude provoque au pays des pharaons.

 

Mais les Égyptiens ont décidé de passer outre et ont pris leur destin en main après deux années de chaos politique et économique. En mai 2014, pour la première fois dans l'histoire moderne du pays, un président a été élu démocratiquement à l'occasion d'un scrutin tenu en présence d'observateurs étrangers. Abdel Fattah El-Sisi a été intronisé président en présence de tous les dirigeants africains et arabes mais sans aucun représentant de l'Occident, qui n'a reconnu son élection que du bout des lèvres.

 

Aussi, ce livre met en lumière, à juste titre, la personnalité marquante et l'action déterminante du général, puis maréchal, El-Sisi, avant son élection comme au cours des premières semaines de son mandat. Les Égyptiens semblent avoir l'immense chance de disposer d'un homme providentiel, véritable « de Gaulle égyptien », porteur de l'espérance de tout un peuple, déterminé à mettre un terme à l'existence de la confrérie terroriste et à redresser le pays, même s'il sait que les choses ne seront pas simples. De plus, le président El-Sisi, par sa connaissance parfaite des enjeux régionaux et internationaux – rappelons qu'il est ancien directeur du renseignement militaire –, pourrait bien être l'instigateur d'une nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient.

 

Grâce à sa connaissance approfondie de l'Égypte et de ses mentalités (son pays), de l'arabe (sa langue natale), et de la confrérie (dont il a lu et analysé tous les textes), Chérif Amir nous livre un travail rigoureux, scientifique et argumenté d'une extraordinaire richesse.

 

Ce brillant chercheur offre pour la première fois au public une description détaillée des idées, des objectifs et des pratiques de ce mouvement dangereux que les Égyptiens ont finalement décidé d'interdire dans leur propre pays. Il décrit comment il a donné naissance ou a inspiré la majorité des groupes terroristes qui prônent le jihad.

 

L'ouvrage de Chérif Amir révèle également des vérités méconnues sur l'histoire politique de l'Égypte, notamment sur Anouar El-Sadate, président islamiste visant à rétablir le califat islamique à son profit et grand admirateur d'Hitler, allant jusqu'à porter l'uniforme nazi le jour de son assassinat. Il présente aussi le rôle de Sadate, puis celui de Moubarak, dans l'expansion des groupes terroristes qui font la une de l'actualité depuis deux décennies, parmi lesquels al-Qaeda et l'État islamique sont les plus emblématiques.

 

Il met également en lumière l'aveuglement occidental à l'égard des Frères musulmans, qu'il s'agisse du machiavélisme des États-Unis – soutenant délibérément la confrérie pour promouvoir leurs intérêts stratégiques au détriment des aspirations du peuple égyptien – ou de l'Union européenne, qui faute d'autonomie de jugement et d'action, suit, crédule, les choix faits par Washington. Le rôle des médias occidentaux est aussi à juste titre fustigé pour leur absence de discernement. Ce qu'ils ont qualifié de « printemps arabes » n'a été, pour l'essentiel, que la récupération de mouvements de contestation populaire par les États-Unis et les Frères musulmans pour installer le courant islamiste au pouvoir, partout dans le monde arabe.

 

Bien des informations révélées dans ce livre dense, clair et passionnant paraîtront surprenantes tant elles sont inédites et donnent de la confrérie comme des présidents égyptiens une vision aux antipodes de l'image que l'Occident s'est fait d'eux. C'est tout l'intérêt du livre de Chérif Amir, qui nous éclaire sur notre méconnaissance du Moyen-Orient et nous permet d'y remédier.

 

Alors que ses activités paraissent définitivement – espérons-le – stoppées en Égypte, la confrérie continue de proliférer dans le monde arabo-musulman, ainsi que l'illustre magistralement dans sa préface Alain Chouet, éminent spécialiste du sujet. Il rappelle que les Frères musulmans sont depuis longtemps installés au Soudan voisin, d'où ils pourraient être tentés de relancer leurs activités subversives vers le pays d'origine de la confrérie.

 

Il est donc temps que les Occidentaux cessent d'être abusés par le double discours des Frères musulmans, ces nazis de l'islam, qui nourrissent en réalité une véritable haine à l'égard de de la société occidentale, des Juifs, des chrétiens et de la laïcité. Il est temps que nous cessions de soutenir ou d'héberger sur notre sol une organisation à l'idéologie sectaire et extrémiste qui continue de prôner le jihad et d'encourager les actes terroristes à l'encontre de tous ceux qui ne partagent pas ses valeurs.

 

Le livre remarquablement documenté de Chérif Amir nous offre la chance d'entrevoir enfin la réalité. C'est en cela qu'il est utile et qu'il fera date.

 

Éric Denécé

 

Chérif Amir, chercheur et écrivain, auteur de cette "Histoire secrète  des Frères musulmans"

 

Introduction

Le Caire, 1928. Un jeune instituteur égyptien, Hassan El-Banna, jette les bases d'un mouvement islamique appelé à devenir la source et la référence de tous les groupes musulmans radicaux prônant implicitement ou explicitement le jihad armé dans le monde. Le mouvement des Frères musulmans (Gama'at al-Ikhwan al-Mouslimine) est la plus grande organisation religieuse, politique, sociale et économique de l'ère moderne. Son objectif est de rétablir la pureté de la religion, d'unifier tous les musulmans et de faire renaître l'époque rayonnante de l'islam, historiquement connue sous l'expression d'al-khilafa al-islamiyyah, « le califat islamique ». Son but ultime est la soumission du monde à l'islam et à la charia, la loi islamique. Avec les Frères musulmans, la religion est devenue une idéologie, un mode de vie. Leur lecture de l'islam est particulièrement sectaire et exclusive et la violence est considérée comme le moyen privilégié d'atteindre leurs buts. Ce mouvement s'est rapidement étendu hors d'Égypte, disposant d'adeptes dans tout le monde arabo-musulman, et même au-delà. Ainsi, les Frères musulmans sont devenus des acteurs majeurs des relations internationales au Moyen-Orient, région la plus instable du globe.

 

Ce mouvement, s'il est indissociable des événements passés et actuels de cette région, l'est plus encore du pays qui l'a vu naître. Le développement de la confrérie islamiste, ses succès, ses échecs, ne peuvent être compris sans références constantes à l'histoire de l'Égypte. En effet, la terre des pharaons est le plus grand État arabe sunnite du Moyen-Orient, mais aussi c'est le pays de la plus grande et plus ancienne université théologique musulmane sunnite du monde, l'université d'al-Azhar, qui forme les oulémas et les imams de toutes les nationalités. De plus, c'est également en Égypte qu'est né le panarabisme, issu de la révolution des « Officiers Libres » et de l'arrivée de Nasser au pouvoir dans les années 1950. Depuis, le conflit continuel opposant le courant islamique et les gouvernements – officiellement séculaires – ayant dirigé ce pays est un phénomène remarquable qui a valeur d'exemple pour tout le Moyen-Orient. Ainsi, c'est de ce pays que sont sortis les deux grands projets qui ont changé la face géopolitique de la région : la création du mouvement des Frères musulmans et le panarabisme. Surtout, l'Égypte joue un rôle crucial pour la région puisqu'elle est, depuis 1970, un allié majeur de l'Occident, qu'elle contrôle un accès stratégique vers le golfe Persique à travers le canal de Suez et qu'elle a été le premier pays arabe à reconnaître et signer un accord de paix avec Israël (1979).

 

Force est de constater que le mouvement des Frères musulmans demeure largement méconnu, très peu de livres ou d'études lui ayant été consacrées. Son histoire, son idéologie, son but et ses méthodes restent obscurs pour nombre de nos contemporains. Qui est Hassan El-Banna ? Quelles circonstances l'ont conduit à concevoir l'un des plus grands projets politico-religieux des temps modernes ? Comment la confrérie est-elle parvenue à imposer son idéologie à tous les mouvements islamistes du monde ?

 

De même, au-delà d'une vague connaissance de la civilisation antique des pharaons, d'un orientalisme érudit dû à la lointaine expédition de Bonaparte et de quelques clichés touristiques, l'histoire moderne de l'Égypte demeure également largement méconnue et les idées reçues à son sujet sont nombreuses et fausses. Connaît-on, en Europe, le rôle réel qu'a joué Sadate – auréolé de son action de reconnaissance d'Israël – et à un moindre degré Moubarak, dans le soutien aux groupes islamistes qui sont à l'origine directe d'al-Qaeda et de l'État islamique proclamé en juin 2014, en Irak et en Syrie ?

 

Les pages qui suivent ont donc pour but de présenter aux lecteurs les destins croisés des Frères musulmans et de l'Égypte. Devant l'absence d'ouvrage de référence dans le monde occidental, il nous est apparu indispensable de mieux faire connaître l'histoire, l'idéologie et le danger que représente la confrérie, ainsi que le contexte national dans lequel elle s'est développée.

 

En premier lieu (chapitres 1 et 2), nous nous pencherons sur l'histoire personnelle des hommes à l'origine du mouvement, retraçant leur parcours, de leur jeunesse à leur disparition violente : l'imam Hassan El-Banna, qui en est le père, et Sayyed Qotb, qui en fut le principal idéologue. La formation de la pensée de ces deux hommes ne peut se comprendre sans la replacer dans le contexte historique de l'époque – la chute de l'Empire ottoman en 1923 – qui fut un désastre religieux et politique pour bien des musulmans, dont le jeune El-Banna. D'où l'importance de présenter également l'atmosphère politique et sociale de l'Égypte des années 1920 à 1940 – dans lequel le fondateur de la confrérie a jeté les bases de son mouvement – et la fascination des Frères musulmans pour l'Allemagne nazie, ainsi que leur position à l'égard de la naissance de l'État d'Israël en 1948.

 

En second lieu (chapitre 3), nous décrirons la montée en puissance de la confrérie au sein de la société égyptienne, ainsi que ses premières manœuvres pour se rapprocher du pouvoir : les relations du mouvement avec le roi Farouk, comme avec la puissante institution militaire égyptienne, au sein de laquelle elle parvint à recruter des officiers antimonarchistes comme Nasser et Sadate. À travers ces épisodes, il sera possible d'observer les tactiques de la confrérie, ses premiers succès et ses premières erreurs politiques. Nous mettrons en lumière le double jeu machiavélique qu'elle joua dès la révolution de 1952 – qui vit le renversement de la monarchie et l'arrivée au pouvoir des Officiers libres sous la houlette de Nasser –, ce qui sera sa marque de fabrique dans les décennies suivantes. Nous évoquerons également ses premières actions violentes, à l'image de l'assassinat du Premier ministre El-Nokrashi. En effet, c'est à cette époque que la branche armée des Frères musulmans est créée pour conduire des assassinats contre tous ceux qui entravent le chemin du mouvement vers le pouvoir ; Nasser lui-même en sera la cible. En réaction à ces actes terroristes, la confrérie connaîtra alors une répression féroce qui la conduira à s'ancrer dans la vie clandestine – événement qui contribuera à forger son caractère – en l'attente de jours meilleurs.

 

Mais l'horizon finira par s'éclaircir pour les Frères musulmans – c'est que nous expliquerons dans un troisième temps (chapitres 4 et 5) – lors de l'accession de Sadate au pouvoir, en 1970. L'une des périodes les plus importantes de leur histoire s'ouvrira alors. Le nouveau président libéra les membres de la confrérie emprisonnés par Nasser et leur permit de reprendre pied dans la société égyptienne. Grâce au soutien de Sadate, cette période sera surtout la grande phase de développement des groupes terroristes issus des Frères musulmans qui finiront d'ailleurs par assassiner leur protecteur, en octobre 1981. Parallèlement, nous détaillerons les raisons profondes de la politique islamique conduite par Sadate au cours de ses onze années de règne, car l'image d'un homme de paix et d'un président pro-occidental que le public a retenu de lui est largement erronée. En effet, il nourrissait l'ambition, secrète et démesurée, de rétablir le califat à son profit. Par ailleurs, à l'image d'El-Banna, il nourrissait une admiration profonde pour Hitler. La confrérie, ayant compris son rêve, sut utiliser la mégalomanie de Sadate pour se développer sous son aile, avant de l'éliminer, car son but ultime n'a jamais été de partager le pouvoir mais bien de s'en emparer. Cet assassinat et l'avènement de Moubarak marqueront le point d'arrêt des événements.

 

En quatrième lieu (chapitre 6), nous nous attacherons à mesurer l'impact de la révolution iranienne de 1979 sur l'évolution de la confrérie. En effet, l'accession de l'ayatollah Khomeiny au pouvoir à Téhéran a permis le développement des relations entre le clergé chiite et les Frères musulmans et leurs groupes paramilitaires. Nous nous intéresserons à cette relation complexe et comparerons les regards respectifs des chiites et des sunnites sur des sujets comme le judaïsme et le sionisme, comme leurs désaccords sur la priorité du jihad armé pour établir l'État islamique.

 

Puis, dans un cinquième temps (chapitres 7 et 8), nous nous consacrerons à présenter les trois décennies de règne de Moubarak, période marquée à la fois par la très forte influence américaine sur les décisions du raïs et sur la corruption qui a rongé le pays sous son règne. Le lecteur découvrira l'erreur tactique de Moubarak qui libéra un grand nombre de terroristes pour s'en débarrasser en les envoyant rejoindre les rangs des combattants en Afghanistan. Mais cette initiative eut pour le régime des conséquences malheureuses car ces derniers, toujours obsédés par le rêve de gouverner l'Égypte à tout prix, rentrèrent plus radicaux et surtout plus expérimentés en combat urbain pour le renverser. Afin d'apaiser la situation, parallèlement à des mesures sécuritaires très fermes, Moubarak accepta de conclure un accord avec la confrérie, lui permettant de reprendre une activité politique. Elle en profita pour récupérer à son profit le « printemps égyptien » – dont elle n'était pas à l'origine – et accélérer la chute du régime, en janvier 2011. On découvrira ainsi le rôle joué par les Frères musulmans tout au long de la « révolution » de 2011 dans le but de semer le chaos afin de prendre le contrôle du pays avec le soutien indéfectible de son allié américain. Nous dévoilerons au lecteur l'ingérence grossière de l'ambassadrice américaine au Caire à l'époque, Anne Patterson, qui n'a pas épargné ses efforts pour imposer les Frères musulmans comme l'unique alternative à Moubarak et pour peser sur les élections de juin 2012.

 

En sixième lieu (chapitre 9), nous décrirons l'arrivée au pouvoir de la confrérie – consécration attendue depuis huit décennies – en insistant sur les conditions irrégulières voire illégales dans lesquelles elle eut lieu et sur le rôle néfaste des États-Unis ou tendancieux d'une partie de l'institution militaire. Nous mettrons en lumière la manière dictatoriale et sectaire dont les Frères musulmans et leur président, Mohamed Morsi, gouvernèrent alors le pays, s'aliénant rapidement à la fois le peuple et l'institution militaire, ruinant l'Égypte et en faisant une base arrière des groupes terroristes comme le Hamas et al-Qaeda au Sinaï. Nous évoquerons enfin la naissance et le succès du massif mouvement de contestation populaire qui mit fin, le 30 juin 2013, à cette expérience, grâce au soutien de l'armée et du ministre de la Défense, le général El-Sisi, qui joua un rôle essentiel. Nous insisterons sur le fait que, contrairement à ce qu'ont présenté les médias occidentaux, dont les gouvernements cherchaient à soutenir à tout prix la confrérie, il ne s'est nullement agi d'un coup d'État militaire.

 

Enfin (chapitres 10 et 11), nous montrerons comment le peuple égyptien, est parvenu à reprendre son destin en mains en mai 2014, malgré les menaces terroristes, à l'occasion des premières élections présidentielles démocratiques et transparentes de son histoire, sous les yeux des observateurs étrangers. Élu président de la République avec 97 % des voix, Abdel Fattah El-Sisi aura besoin de cet énorme soutien populaire afin de redresser son pays, ruiné et désorganisé par deux années de chaos, et lui redonner son rôle sur la scène régionale et internationale.

 

Mais ce livre ne concerne pas seulement l'Égypte : il évoque aussi en filigrane tout le Moyen-Orient, car la confrérie y rayonne depuis huit décennies, exportant son idéologie et ses modes d'action violents dans la région comme sur la scène internationale. Des pays comme le Soudan, l'Afghanistan ou même la Turquie sont ainsi gouvernés par des Frères musulmans.

 

Comprendre l'histoire des Frères musulmans c'est comprendre le réveil de l'islam radical du XXIe siècle et la pensée de tous les mouvements islamistes et des groupes djihadistes du monde contemporain, puisque presque tous sont issus directement de la confrérie égyptienne : le Groupe islamique, le Mouvement du jihad islamique, le Hamas et al-Qaeda. D'autres groupes sont également adeptes de son idéologie, notamment l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui a enfin réalisé une partie du rêve d'El-Banna en déclarant le califat islamique à partir de la Syrie et de l'Irak en juin 2014. Le livre illustre cette « filiation » idéologique. Il s'agit donc une étude complète qui met en lumière l'impact de l'idéologie islamique radicale prônée par les Frères musulmans sur le terrorisme international et sur les conflits du Moyen-Orient.

 

Enfin, le livre répondra à une question essentielle pour le public français : quelle est la relation entre la France et les Frères musulmans ? Quelle est l'influence de Tareq Ramadan, petit-fils d'Hassan El-Banna et fils de Saïd Ramadan, sur la communauté musulmane en France ? La confrérie islamique est-elle en train de développer son projet dans l'Hexagone ? Le principe de laïcité est-il capable de concurrencer son idéologie sectaire ? Quel en sera l'impact sur l'intégration des Français musulmans ? Le lecteur découvrira pour la première fois que la question des Frères musulmans n'est pas uniquement une affaire égyptienne ou moyen- orientale, car la France et l'Europe sont concernées plus qu'elles ne l'imaginent.

 

Ce travail se fonde sur une démarche scientifique. Il a pour ambition d'apporter au public des éléments de connaissance nouveaux et argumentés. Dans cette perspective, l'auteur a eu recours à de nombreuses sources en différentes langues, à différents points de vue, dont la majorité sont en arabe et proviennent des Frères musulmans eux-mêmes. L'auteur a lu et décortiqué, en langue originale, l'ensemble des écrits du fondateur de la confrérie, Hassan El-Banna, ainsi que l'œuvre de Sayyed Qotb, son principal idéologue et les fatwas importantes du cheikh Youssef El-Qaradaoui, le penseur moderne du mouvement. Il a également étudié les textes de l'ayatollah iranien Khomeiny. Toutefois, afin de ne pas alourdir la lecture, l'auteur a délibérément limité les citations soulignant le bien-fondé de ces sources à l'essentiel.

 

Une recherche approfondie sur les Frères musulmans ne nécessite pas uniquement une connaissance de la langue arabe, mais aussi une maîtrise du vocabulaire utilisé dans la littérature des sciences islamiques de la charia (al-fiqh al-Islami) qui exige une compréhension linguistique profonde des significations des textes. Seul un chercheur disposant de ces outils et de cette formation parvient à comprendre la base profonde de l'idéologie d'El-Banna qui a bâti son mouvement politique sur les stricts concepts de la charia, dont les expressions et les termes essentiels fondent l'idéologie des Frères musulmans. La connaissance du droit islamique a également été très utile à l'auteur lors de l'interprétation des pensées, des aspirations et des actions du mouvement et de son guide fondateur.


*
Le présent ouvrage propose au lecteur un regard inédit sur l'Égypte moderne. Il aborde les destins croisés d'un mouvement terroriste, de dirigeants politiques successifs qui ont tenté de l'apprivoiser ou de le réduire et, surtout, d'un peuple qui n'a cessé de souffrir de ses exactions.

 

Parce qu'il met en lumière des faits généralement méconnus en Occident, ce livre, riche de révélations, décillera les yeux de nos contemporains sur les « révolutions » arabes et sur la vraie nature des Frères musulmans, lesquels sont également présents en France où ils cherchent à apparaître légitimes et modérés, dissimulant à la fois le véritable caractère de leur idéologie, leur but, ce qu'ils ont fait en Égypte et ce qu'ils font ailleurs.

 

C'est donc bien à une véritable histoire secrète de l'Égypte et des Frères musulmans que nous invitons le lecteur, en le plongeant au cœur même d'un pays énigmatique et de l'une des organisations les plus secrètes de l'islam et du Moyen-Orient.

 

(*) Directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)

 

[1] Voir l'excellent documentaire de 80' écrit et réalisé par Michel Prazan pour France 3, diffusé en mai 2013.


[2]  "Histoire secrète des Frères musulmans" publié aux Éditions Ellipses (224 pages) le 24.02.2015 par d'Amir Chérif : jeune Égyptien copte, docteur en géopolitique du Moyen-Orient et spécialiste du monde arabe, Chérif Amir. Chérif Amir a accompli des études de droit, puis il a décidé de s'attaquer à l'étude des mouvements islamistes, et cela s'est matérialisé par une thèse de doctorat qui a duré 6 ans : sa thèse a été soutenue en décembre 2009 à l'Université de Paris 8, et son titre était : "L'impact des convictions religieuses sur les conflits du Moyen-Orient", un travail impressionnant puisque son mémoire a plus de 500 pages, et qu'il a eu la mention très honorable, avec félicitations du jury à l'unanimité. Préalablement à cette thèse, il a fait un master sur l'histoire des Frères musulmans, et avec la thèse il a réalisé une des études les plus complètes à ce jour sur ce mouvement des "Frères" , "Al ikhwan al moslemine". Source : l'Égypte, la révolution et les Frères Musulmans : Amir Chérif invité le 22 mai 2011 de Rencontre judaïque FM.


[3] Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE. Auteur de nombreux livres, articles de référence et conférences: 


« Révoltes arabes : l’envers du décor » in « Outre-Terre », n° 29, Revue de l’Académie européenne de géopolitique, ouvrage collectif sous la direction du Pr. Michel Korinman, Paris, 10/2011.


« Au cœur des services spéciaux. Menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers », entretiens avec Jean Guisnel, La Découverte, Paris, 09/2011.


« Le printemps libyen sera orageux » in « Marine et Océans », n° 231, 2ème trimestre 2011, Paris.


Alain Chouet : « La désintégration par le politique » in « Tribus, tribalisme et États au Moyen Orient », Maghreb-Mashrek n° 147, (Paris), 03/1995.


« Our coverage of the Arab Spring was over-excited, admits BBC » : Head of news admits reporters may have failed to explore both sides of the story. Countries where regimes were not overthrown were ignored, says BBC Trust report by former UN director of communications. Two thirds of mobile footage and other user-generated content was broadcast without any caveats.


« Une analyse de la crise syrienne » de Frédéric Pichon in Cahiers EPEE, Xenophon n°24, publié le 29.6.2012.


« Les ambiguïtés du « Printemps arabe » : Texte publié sur les site internet de l’association des anciens des services spéciaux de la défense nationale (2011).


« Où en est Al-Qaida » : Table ronde au Sénat sur le thème : le 29.01.2010.
« L'Association des Frères musulmans : Chronique d'une barbarie annoncée » (2006) -- « The Association of Muslim Brothers »
« Introduction à l'Atlas Mondial de l'Islam activiste » (2006)
« Violence islamique : quels acteurs ? quelles menaces ? quelles réponses ? »
« L'Islam confisqué : Stratégies dynamiques pour un ordre statique » (Texte publié en 1994 in « Moyen Orient : migrations, démocratisations, médiations » sous la direction de Riccardo Bocco et Mohammed Reza Djalili aux Presses Universitaires de France). 
Syrie: "La Syrie dans la tourmente des « printemps arabesin European-Security (29-06-2012).

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