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La discrétion est un excellent faire-valoir

04 juin 2015

La discrétion est un excellent faire-valoir

Savoir se mettre en avant est décidément tout un art. Il est souvent reproché aux femmes d’être trop discrètes à cet égard. De souvent dire qu’elles n’ont pas toutes les qualités demandées, qu’elles manquent peut-être d’expérience. Bref, de ne pas faire étalage de leurs faits d’armes, ce qui nuirait à leur carrière professionnelle, et expliquerait, disent certains, qu’elles ne progressent pas aussi vite que leurs collègues masculins.

Par Annie Kahn


Savoir se mettre en avant est décidément tout un art. Il est souvent reproché aux femmes d’être trop discrètes à cet égard. De souvent dire qu’elles n’ont pas toutes les qualités demandées, qu’elles manquent peut-être d’expérience. Bref, de ne pas faire étalage de leurs faits d’armes, ce qui nuirait à leur carrière professionnelle, et expliquerait, disent certains, qu’elles ne progressent pas aussi vite que leurs collègues masculins.

 

Le reproche vaut aussi, bien sûr, pour ces derniers quand ils n’ont pas pour habitude de raconter leurs derniers succès, tels ce contrat gagné à la sueur de leur front ou cette rencontre fructueuse rendue possible par un carnet d’adresses à faire blêmir d’envie toute la profession.

 

Assurer sa promotion


Le constat semblait logique, et nous l’acceptions sans broncher. Ne faut-il pas compter essentiellement sur soi-même pour assurer sa promotion ? Et si nous n’en étions pas capables, c’était tant pis pour nous.

 

Mais voilà qu’un travail de recherche vient détruire ce postulat. Les personnes qui mettent en avant leurs succès, leurs qualités, pour impressionner les autres et donner une bonne image d’elles-mêmes obtiennent le contraire de l’effet escompté. Elles irritent, voire insupportent leurs interlocuteurs, bien plus souvent qu’elles ne suscitent l’admiration. Les récits de leurs actions sont interprétés comme des signes de vantardise, que cette autopromotion repose sur des faits réels ou pas.

 

Autant d’affirmations démontrées par Irene Scopelliti, professeure de marketing à la Cass Business School de l’Université de Londres, George Loewenstein, professeur d’économie et de psychologie de l’Université Carnegie-Mellon (Etats-Unis) et Joachim Vosgerau, professeur de marketing de l’Université Tilburg (Pays-Bas), dans leur article sur « les erreurs d’appréciation des réponses émotionnelles à l’autopromotion », qui vient d’être publié dans le journal de l’Association for Psychological Science.

 

L’« empathy gap »


Il en est ainsi parce que « l’on apprécie mal les conséquences de ses propos. On projette ses propres sentiments sur ses interlocuteurs », expliquent les chercheurs. Chacun pense que celui à qui il s’adresse va réagir comme lui, c’est-à-dire être fier et heureux des résultats obtenus comme il l’est lui-même.

 

En conséquence, en racontant ses performances, on surestime les émotions positives de ses interlocuteurs tels le plaisir et la fierté, et on sous-estime au contraire leurs émotions négatives, telle l’exaspération ressentie, expliquent les chercheurs. Une attitude commune, selon les psychologues, qui vient du fait que l’on pense pouvoir « se mettre à la place de quelqu’un », comme on l’entend souvent dire, et ainsi estimer que l’autre est animé des mêmes sentiments que soi-même. Ce qui est tout à fait illusoire. En raison de ce que les psychologues appellent l’« empathy gap », l’écart empathique, inéluctable.

 

A cette erreur d’appréciation s’ajoute le fait que, « quand on se met en avant, on a tendance à en rajouter pour impressionner favorablement son auditoire », ajoutent les économistes. « Ce qui accroît l’animosité de celui qui écoute et renforce son impression d’avoir affaire à un vantard antipathique. »


Emotions négatives pour l’interlocuteur


Les chercheurs ont mené trois expériences avant d’arriver à cette conclusion. Ils ont d’abord interrogé 131 personnes et ont ainsi pu confirmer leur hypothèse, à savoir que ceux qui se vantent surestiment le plaisir éprouvé par ceux à qui ils s’adressent. La seconde expérience leur a permis de spécifier la nature des sentiments ressentis par l’interlocuteur. 60 % ont cité des émotions négatives : contrariété, sentiment d’infériorité, jalousie, énervement, colère ont été le plus souvent évoqués. La troisième expérience visait à vérifier que les efforts faits pour se montrer sous un jour plus favorable (en rédigeant un curriculum vitæ) risquaient d’accentuer le rejet de l’interlocuteur. Ce qui fut le cas.

 

Ces travaux ne suffiront sans doute pas à infléchir le comportement de ceux qui n’ont de cesse de se mettre en avant vis-à-vis de leurs collègues ou de leur hiérarchie. Un travers inhérent à leur personnalité. Mais ils devraient faire réfléchir ceux qui se laissent aller à l’étalage de leurs faits et gestes sur les réseaux sociaux. Par émulation. Parce que la pratique des autres les y incite. Alors qu’au contraire ils ne devraient en user qu’avec modération. Car, « vu qu’Internet et les réseaux sociaux établissent des communications entre personnes distantes, le décalage de perceptions y est encore plus accentué », préviennent les chercheurs.

 

Contrairement à ce que l’on pourrait penser et à ce qui est souvent proclamé, la discrétion est un excellent faire-valoir.

 

Mieux vaut donc être modeste, quitte à l’être faussement, que de forcer sa nature en racontant ses hauts faits par le menu.

 

SOURCE : LE MONDE ECONOMIE

Au nom du « choc des civilisations » INTEGRATION PAR LE JAMBON