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QUAND L’ALGÉRIE S’ÉVEILLERA

21 juin 2015

QUAND L’ALGÉRIE S’ÉVEILLERA

Un pays en marche vers son futur, avec ses atouts et ses handicaps. Comment anticiper la fin du pétrole, déclencher les réformes indispensables, changer la société ? Éléments de réponse sur fond de succession politique.

Comment écrire sur l’avenir de l’Algérie sans passer pour la Cassandre de service ? Sans donner libre cours à un pessimisme paralysant ? Car, au-delà des interrogations immédiates à propos de ce que sera l’après-Bouteflika, c’est bel et bien la question de l’avenir à court et à moyen terme de l’Algérie qui se pose. Où va donc ce pays qui est à la croisée des chemins après cinquante années d’indépendance marquées par un bilan des plus mitigés ? Mitigé, le terme risque de choquer, mais qu’écrire d’autre ? Bien sûr, il y a, pour reprendre le discours officiel, « les réalisations et les acquis de la révolution ». Un peuple libéré du joug colonial, un pays doté d’innombrables infrastructures et à qui personne ne conteste le rôle de puissance régionale, cela sans oublier une jeunesse éduquée et un sous-sol des plus riches en hydrocarbures.

À l’indépendance, la grande majorité des Algériens vivait dans la pauvreté, pour ne pas dire la misère. Cinquante ans plus tard, le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) a inscrit l’Algérie parmi les trois nations qui ont connu la plus forte progression en matière d’indice humain entre 1970 et 2010. Mais il y a le reste, qui brouille toute vision optimiste. Certes, la décennie noire des années 1990 avec ses attentats et ses violences de masse appartient désormais au passé, mais ses terribles conséquences humaines et sociales pèsent encore.

De même, si l’Algérie est souvent considérée comme un pays pré-émergent enfin débarrassé des pénuries à répétition, il reste que la rente pétrolière empêche toute diversification économique. Et cela bride la croissance, laquelle n’est que de 3 % en moyenne annuelle alors qu’elle pourrait atteindre 6 %, selon la Banque africaine de développement (BAD). Enfin, si la société est un creuset fécond de talents divers, intellectuels, écrivains et artistes, c’est aussi en Algérie que l’on poursuit en justice les gens qui ne jeûnent pas durant le ramadan et que la police peut décider d’infliger des tests de virginité à des jeunes femmes. Voilà pourquoi écrire sur l’Algérie, c’est composer avec un tiraillement permanent.

L’accablement et l’indignation du moment contre l’espoir pour l’avenir… Dans le contexte incertain de la succession du président Abdelaziz Bouteflika, il faut mettre en exergue un élément important. La majorité des Algériens est convaincue qu’il faut que les choses changent dans leur pays et que le statu quo n’est pas tenable. Et, chose étonnante, même les membres les plus éminents du pouvoir l’admettent en privé, balayant d’un geste les discours convenus et triomphants qu’ils tiennent en public. Lors d’une réunion de famille ou à l’occasion d’une rencontre avec des étrangers, dans les coulisses d’un colloque ou, tout simplement, pendant un déjeuner d’affaires, les propos convergent vers le même constat : la rupture est nécessaire. Urgente. « L’Algérie se tend comme la corde d’un arc, confie un ministre des plus influents. Elle est comme l’athlète dans les starting-blocks et ne demande qu’à bondir. » Du coup, la bonne question qui se pose est non pas « que va devenir l’Algérie ? », mais « quand va-t-elle enfin changer et comment y arrivera-t-elle ? ».

Et là émergent deux autres certitudes. La première est que le pays a les moyens de s’en sortir, ce qui, au passage, rend l’immobilisme actuel encore plus insupportable pour nombre d’Algériens. « Pour la première fois de son histoire millénaire, le pays a les moyens d’avancer et de connaître un développement spectaculaire, confie Abderrahmane Hadj Nacer, ancien gouverneur de la Banque centrale et observateur attentif de l’évolution de la situation. Elle a la souveraineté, les talents, l’énergie et l’eau, c’est-àdire tous les facteurs nécessaires pour une émergence notable sur la scène internationale. »

 

DANS L’ATTENTE DU CHANGEMENT


La deuxième certitude, en apparente contradiction avec l’aspiration générale au changement, est que la majorité de la population se méfie du Printemps arabe et des bouleversements qu’il engendre. « Il faut que les choses changent, c’est un fait. Mais il n’est pas question que cela se passe comme en Tunisie, en Égypte ou, pire encore, en Syrie. Il n’est pas question non plus de revivre les dérapages que nous avons vécus à la fin des années 1980 », nous confie un éditorialiste. « Il ne faut pas faire confiance aux islamistes ou leur lâcher la bride. L’Algérie et le monde arabe ne sont pas la Turquie et l’ex-FIS n’est pas l’AKP turc », renchérit un universitaire oranais qui espère une transition mise en oeuvre par le haut, « à la manière d’un Gorbatchev », et non pas imposée par des mouvements révolutionnaires « qui profiteront fatalement aux islamistes ».

Reste à définir ce qui est attendu de ce changement. Démocratie ? Croissance économique et prospérité ? La vérité est que rares sont les études sur les attentes des Algériens même si les grandes lignes sont connues : la jeunesse veut du travail, les élites économiques plus d’ouverture, les démocrates plus de libertés individuelles et les islamistes plus de règles religieuses. Mais à y regarder de près, et comme le relève le politologue Luis Martinez, « il y a une convergence générale qui porte sur l’exigence d’institutions stables et équitables ». Pouvoir faire confiance à la justice de son pays, compter sur des contre-pouvoirs face à l’État : telle est l’exigence de nombre d’Algériens qui, cependant, se tiennent à distance des partis politiques, préférant compter sur une société civile émergente.

 

L’URGENCE D’UNE DIVERSIFICATION


Mais, en attendant ce changement, le pays demeure comparable à un élève doué qui ne cesserait de perdre du temps alors qu’approche l’examen fatidique. Car les défis structurels que le navire Algérie doit affronter créent une situation d’urgence. Début janvier, un retentissant rapport de prospective rédigé par le collectif Nabni (« nous bâtissons »), constitué par de jeunes chercheurs, experts et chefs d’entreprise (nombre d’entre eux travaillent dans des institutions internationales), a mis les pieds dans le plat : faute d’une « rupture radicale » en matière de modèle économique, l’Algérie risque d’être en faillite financière d’ici à 2024, c’est-à-dire demain, affirmait ce document. « Les recettes en hydrocarbures sont dans une tendance baissière inexorable et vont peu à peu être insuffisantes pour couvrir les dépenses, qui, elles, ne cessent d’augmenter, notamment les importations alimentaires et la consommation énergétique intérieure », explique l’un des rédacteurs du rapport.

Résultat, dès 2015, la balance commerciale pourrait devenir déficitaire, ce qui obligera le gouvernement à puiser dans le fonds de régulation des recettes pétrolières pour équilibrer son budget. Mais, en l’état actuel des cours du brut (90 dollars de moyenne pour le baril), ce fonds s’épuisera vers 2018 et Alger devra alors utiliser ses réserves de change (200 milliards de dollars actuellement). Cela n’offrirait qu’un sursis de quelques années puisque ces réserves devraient être entièrement consommées vers 2024. Du coup, l’Algérie, si fière aujourd’hui d’avoir remboursé la presque totalité de sa dette extérieure, devra de nouveau emprunter auprès des institutions internationales et des grands bailleurs de fonds.

Un tel scénario susceptible de mener à un nouvel ajustement structurel peut-il être évité ? Les experts de Nabni, comme nombre de hauts fonctionnaires, sont formels : il n’est pas trop tard. « Une Algérie avec 6 % de croissance annuelle en 2024 est possible, mais il faut des réformes d’urgence et, surtout, faire de la diversification économique une priorité nationale », confie un jeune patron algérois. Pour lui, le salut passe aussi par la libération du secteur privé. Il est vrai qu’il suffit de discuter avec un chef d’entreprise pour sentir qu’il suffirait d’un rien. Des idées et des projets ? Les Algériens n’en manquent pas. Ici, c’est un cultivateur qui veut passer au bio pour inonder les marchés européens. Là, c’est une start-up qui ambitionne d’attirer l’attention des grands noms de l’informatique mondiale.

Éduqués,passés par de grandes écoles locales ou étrangères, nombre de quadras piaffent d’impatience. Ils sont connectés, « globalisés », et la marche du monde ne leur est pas étrangère. « Mais qu’on nous laisse juste bosser et l’Algérie sera le dragon économique de la Méditerranée ! » s’écrie un entrepreneur spécialisé dans les énergies alternatives. « Nos parents ne connaissaient rien du capitalisme et pensaient que l’État pouvait tout. Nous, on sait que le secteur privé peut apporter la croissance. On peut booster les exportations pour le bien du pays. Qu’on nous enlève ces obstacles administratifs, ces taxes qui s’empilent et que l’on reconnaisse enfin que nous ne sommes pas des pilleurs de l’économie algérienne. » Question : les mentalités vont-elles évoluer ou subsistera-t-il toujours ce petit air collectiviste qui fait que l’expression « économie de marché » reste éminemment suspecte, à tel point que même le Forum des chefs d’entreprise (FCE) préfère ne pas trop y faire référence ? Il faut donc parier sur ces jeunes patrons.

Espérer que la pression qu’ils exercent va faire sauter le bouchon et que, d’ici à dix ans, l’Algérie passera d’à peine trois cents produits exportés à au moins deux mille, voire plus, comme le juge possible la Banque mondiale. Mais… tic-tac, tic-tac, chaque minute qui passe est une chance de gâchée. Il y a urgence et l’on a envie de hurler : debout l’Algérie ! Au boulot ! Il est temps de se retrousser les manches, sinon, en 2024, la situation sera pire qu’au milieu des années 1990, quand le pays était en flammes et que de jeunes consultants arrogants mandatés par le Fonds monétaire international venaient chapitrer les dirigeants de ce pays. Le temps presse. L’Algérie doit ouvrir les vannes de la création. Il y aura sûrement de la casse, des dérapages et, pour reprendre une expression locale, du « profitage » opportuniste. Mais maâliche (« ce n’est pas grave ») : il est plus que temps que les choses bougent.

Comment engager ce « big bang économique » qu’appellent de leurs voeux les milieux d’affaires algériens ? Là aussi, les langues se délient. « Il faut être clair et ne plus louvoyer : pour ce qui est de l’avenir de l’Algérie, le politique doit précéder l’économie », affirme un chef d’entreprise spécialisée dans l’agroalimentaire. En clair, et comme le suggèrent les experts de Nabni, le pays exige aussi « une révolution copernicienne dans son mode de gouvernance ». De fait, l’exemple des réformes économiques avortées de la fin des années 1980 a montré que l’obstacle principal à tout changement structurel résidait dans la nature même du régime.

Se proclamant unique héritier des combats pour l’indépendance, le système mêlant à la fois les services de renseignements de l’armée, la « famille révolutionnaire » qui agit au sein du FLN et des milieux d’affaires proches du pouvoir n’a jusqu’ici jamais accepté la moindre alternance politique. Or cet ensemble qui a tenu la barre pendant cinquante ans est aujourd’hui à bout de souffle. « On ne peut plus continuer sur le même mode autoritariste et brutal, décrypte un ancien militaire aujourd’hui à la retraite. Le problème, c’est que personne au sein du système ne veut prendre d’initiative de peur de se mettre à dos ses pairs. Pour dire la vérité, on ne sait pas par quel bout aborder le problème. »

 

EN TÊTE DE LISTE DES SUCCESSEURS POTENTIELS


Et, dans cet ordre d’idées, la grande inconnue concerne la génération des quadras et quinquas qui militent au sein du pouvoir. Formée en Algérie, parfois en Occident, elle est un levier potentiel de changement face à une gérontocratie qui refuse de quitter la scène. Mais le veut-elle ? Ahmed Ouyahia, Ali Benflis ou Abdelmalek Sellal, tous ont été Premier ministre de Bouteflika et sont en tête de la liste de ses successeurs potentiels, représentatifs de cette génération intermédiaire, celle qui fait partie des rouages du pouvoir sans avoir participé à la guerre de libération.

À son sujet, deux théories s’affrontent. La première veut que ce soit d’elle que viendra la grande transition. La seconde affirme qu’elle a d’ores et déjà été phagocytée par le système et que le risque est grand de voir la troisième génération, celles des plus jeunes, opter pour la confrontation violente. « La clé est entre les mains de la génération Bouteflika », explique le sociologue Nacer Djabi, pour qui cette dernière « a intérêt à organiser son départ si elle veut que le pays ne sombre pas dans l’affrontement intergénérationnel ».

 

IMMENSE CHANTIER : LA CORRUPTION


Mais quel est justement l’obstacle qui empêche le changement politique ? Le fait est que nombreux sont les caciques du système qui craignent que la moindre ouverture ne permette à des réformateurs zélés de mettre fin aux prébendes et autres détournements de la manne pétrolière. La clientèle entretenue par le pouvoir (députés « élus », sénateurs désignés…) fera tout pour s’opposer à la moindre libéralisation du champ politique par peur de perdre ses privilèges. Car là réside aussi l’un des grands défis de l’Algérie des dix prochaines années : comment en finir, ou du moins réduire une corruption endémique qui est en train de gangrener tous les rouages de la société et de l’État ? « La corruption est l’immense chantier auquel il faudra bien s’attaquer, juge un avocat oranais. On ne peut pas imaginer une transition politique avec des gens qui ont des millions de dollars sur leurs comptes à l’étranger. Ce ne sera pas tenable, à moins de trouver un consensus politique pour proclamer une amnistie générale et repartir de zéro, ce qui, à mon avis, sera difficilement accepté par la population. »

Et là aussi, comme dans le domaine économique, l’espoir repose sur la jeunesse. Depuis quelques années, c’est elle qui a repris le flambeau de la contestation et des tentatives de moralisation de la vie politique et économique. Associations de jeunes chômeurs, collectif de protestation contre l’exploitation des gaz de schiste, antennes d’ONG spécialisées dans la lutte contre la corruption, organisations spécialisées dans la protection de l’environnement… Comme dans l’Égypte des années 2000, un mouvement silencieux de militantisme civique est en train de prendre forme. « Ce sont les germes de futurs mouvements politiques qui vont tôt ou tard éclore, relève un ancien ministre réformateur pour qui les réseaux sociaux d’Internet jouent pleinement leur rôle dans cette émergence. L’Algérie est donc en marche vers son futur, avec ses atouts mais aussi avec ses handicaps. L’après-Bouteflika a commencé, et la période qui s’ouvre sera des plus passionnantes.

 

 

Par Akram BELKAÏD


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